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Full text of "Les littératures populaires de toutes les nations; traditions, légendes, contes, chansons, proverbes, devinettes, superstitions"

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LES 

LITTÉRATURES   POPULAIRES 

TOME    I 


LES 


LITTÉRATURES 


POPULAIRES 


TOUTES    LES    NATIONS 


TRADITIONS,     LEGENDES 

CONTES,     CHANSONS,     PROVERBES,     DEVINETTES 

SUPERSTITIONS 

TOME  I 


PARIS 


^ 


[AISONNEUVE    ET    0%    ÉD^rEU^sV 


25,     QUAI     VOLTAIRE,     25        CA  /  ' 


Tous  droits  réservés. 


LITTERATURE     ORALE 


DE    LA    HAUTE-BRETAGNE 


LITTERATURE   ORALE 


HAUTE-BRETAGNE 


PAUL    SÉBILLOT 


PARIS 

MAISONNEUVE    ET    C",    ÉDITEURS 

25,     QUAI    VOLTAIRE,     25 


I88I 
Tous  droits  réservés 


^VANT-PROPOS. 


AXS  les  pages  qui  suivent  cette  introdtiction, 
j'ai  essaye  de  tracer  un  tableau  de  la  litté- 
rature orale  de  la  Haute-Bretagne,  dest-à- 
dire  de  la  partie  de  cette  ancienne  province  où  la 
langue  française  est  seule  en  usage.  Mon  travail  s& 
compose  surtout  de  textes  qui  sont  suivis  de  commen- 
taires :  chaque  série  est  en  outre  précédée  d'une  courte 
introduction;  mais  le  plus  souvent  j'ai  laissé  la  pa- 
role aux  paysans  et  aux  marins. 

Bien  des  personnes,  même  parmi  ceux  de  mes 
compatriotes  gallots  qui  habitent  la  campagne,  seront 
sans  doute  surprises  de  tout  ce  que  contiendront  us 
pages,  et  pourtant  elles  ne  sont  que  des  échantillons 
de  chaque  genre,  choisis  parmi  un  grand  nombre  de 


AVANT-PROPOS 


pièces  que  je  possède  encore.  Ce  sentiment  de  surprise 
s'est  déjà  manifesté  lorsque  j'ai  publié  mes  Contes 
populaires  de  la  Haute-Bretagne  ;  mais  il  tient  sur- 
tout à  ce  que  les  gens  qui  sont  en  relations  jotcr- 
nalières  avec  le  peuple  des  campagnes  ne  connaissent 
guère  que  son  extérieur,  et  ne  sont  pas  suffisamment 
patients  et  observateurs  pour  découvrir  ses  coutumes  sin- 
gulières et  pour  noter  ses  croyances,  ses  chants,  ses  aspi- 
rations, ses  superstitions,  tout  ce  qui  en  un  mot  ne  se 
livre  pas  au  premier  examen.  Il  est  juste  d'ajou- 
ter que  l'habitude  de  toujours  voir  les  choses  même 
originales  les  fait  paraître  toutes  naturelles. 

Recueillir  cette  littérature  parlée  n'est  point  aussi 
facile  qu'on  se  l'imagine  ;  elle  n'est  point  écrite  ni 
réunie  en  des  endroits  déterminés  ;  elle  est  au  con- 
traire dispersée  dans  la  mémoire  d'un  grand  nombre 
de  personnes,  d'où,  il  n'est  pas  toujours  aisé  de  la 
faire  sortir.  On  n'y  arrive  qu'à  force  de  temps  et  de 
persévérance,  et  il  est  de  plus  nécessaire  de  bien 
connaître  la  langue  des  paysans  et  de  leur  inspirer 
confiance;  sans  cela,  ils  demeureraient  obstinément 
fermés,  et  l'on  ne  saurait  rien  ou  peu  de  chose. 

Les  manifestations  de  la  littérature  orale  sont  très- 
diverses  et  très -complexes  ;  on  pourrait  presque  dire 
qu'elle  est  partout  et  nulle  part. 


AVANT-PROPOS 


Il  y  a  cependant  quelques  endroits  où  l'on  en  peut 
découvrir  des  fragments  importants  :  ce  sont  les  réu- 
nions d'hiver.  Quand  les  soirées  sont  longues,  on  s'as- 
setnble  parfois,  et  pendant  que  les  uns  travaillent,  les 
autres  disent  des  contes,  proposent  des  devinettes  ou 
chantent  des  chansons.  Voici  les  noms  et  la  description 
succincte  de  quelques-unes  de  ces  assemblées. 

Le  Filouas,  qui  a  disparu  dans  beaucoup  de  pays, 
a  lieu  le  soir  dans  une  ferme  où  un  certain  nombre  de 
personnes  se  réunissent  pour  fîlouaser,  c'est-à-dire 
filer  à  la  quenouille  ou  au  rouet  ;  les  garçons  qui  ont 
des  «  bonnes  amies  »  y  viennent  pour  accompagtier 
les  files  et  leur  aider  à  tourner  leur  rouet.  On  y 
raconte  des  contes  et  des  légendes;  on  y  dit  des  devi- 
nettes ;  on  y  chante  des  chansons,  et  la  soirée  se  tei'- 
mine  parfois  par  des  danses.  Vers  Ercé,  où  cette  sorte 
de  réunion  se  nomme  Filanderie,  il  s'y  trouvait  par- 
fois quarante  ou  cinquante  personnes,  et  une  femme 
âgée  m'a  assuré  que,  de  son  temps,  il  ne  se  passait 
guère  de  semaine  sans  qu'il  y  eût  une  ou  plusieurs 
filanderies  dans  la  commune. 

On  racontait  aussi  des  contes  aux  Veillouas,  réu- 
nions du  soir  où  Von  se  rassemblait  surtout  pour 
se  divertir  à  jouer  et  à  danser  ;  aux  Erusseries  de 
chanvre,    oii   les  jeunes  garçons   et  les  filles  s'ai- 


IV  AVANT-PROPOS 

datent  à  enlever  les  fibres  du  chanvre;  il  s'en  fait' 
encore  maintenant,  mais  moins  fréquemment  que  ja- 
dis. Les  Cuiseries  de  pommé,  où  Von  se  réunissait 
pourfaire.une  sorte  de  confiture  avec  des  pommes  cuites 
dans  de  grands  bassins  et  arrosées  de  cidre  doux,  n'ont 
point  encore  complètement  disparu.  Il  en  est  de  même' 
des  Lessives  de  nuit. 

Mais  dans  une  grande  partie  du  pays  gallot  ces 
réunions  sont  devenues  moins  fréquentes  qu'autrefois  ; 
à  force  de  prêcher,  le  clergé  les  a  souvent  fait  dis- 
paraître, de  même  qu'il  a  supprimé  les  danses,  sans 
que  la  moralité  de  la  campagne  y  ait  beaucoup  gagné. 
Toutefois  des  raisons  d'ordre  purement  économique 
ont,  tout  autant  que  le  clergé,  contribué  à  faire  tom- 
ber en  désuétude  les  anciens  usages.  Depuis  que  les 
campagnes  sont  devenues  sûres,  le  groupement  des 
fermes,  qui  jadis  était  la  règle,  est  devenu  une  excep- 
tion; presque  partout  de  belles  routes  ont  remplacé 
les  anciens  chemins  creux,  effondrés  et  boueux,  qu'ont 
encore  vus  ceux  qui  n'ont  guère  que  trente  ans  à 
l'heure  actuelle,  et  au  lieu  de  se  réunir  dans  les  vil- 
lages, on  va  au  bourg  pour  apprendre  des  nouvelles 
et  en  dire. 

■L'instruction  s'est  aussi  peu  à  peu  répandue  : 
dans  bien  des  maisons,  au  lieu  de  raconter  des  contes 


AVANT-PROPOS 


pour  empêcher  les  gens  de  Rendormir  ou  de  s'en- 
nuyer, on  fait  la  lecture,  et  souvent  c'est  le  petit 
garçon  ou  la  petite  fille  qui,  en  revenant  de  l'école, 
sont  chargés  de  ce  soin. 

Il  existe  cependant  encore  un  grand  nombre  de 
contes,  et  on  les  dit  dans  bien  des  endroits  autres  que 
les  réunions  du  soir  :  au  four  où.  les  femmes  se  ras- 
semblent, au  doué  où,  se  racontent  les  faits  divers  du 
pays,  sur  les  routes  en  allant  au  marché,  et  dans  les 
champs.  Il  n'est  pas  rare  d'entendre  dire,  au  moment 
des  travaux  en  plein  air  : 

—  Dites-nous  donc  un  petit  des  de\inailles  et  des 
contes  pour  nous  désennuyer. 

Les  petits  garçons  et  les  petites  filles  qui  gardent 
ensemble  les  moutons  ou  les  vaches  se  racontent  entre 
eux  les  contes  que  leurs  mères  leur  ont  appris. 

La  littérature  orale  et  traditionnelle  est  encore  fort 
riche,  même  dans  les  pays  qui  ne  forment  pas,  comme 
la  Bretagne  bretonnante  et  le  pays  basque,  des  groupes 
compacts,  qui  se  distinguent  nettement  de  leurs  voisins 
par  la  langue  et  les  costumes.  Dans  la  préface  de  ses 
Contes  lorrains,  M.  Cosquin  rapporte  que,  dans  un 
seul  village,  il  a  recueilli  environ  quatre-vingts  récits  : 
mon  expérience  personnelle  confirme  de  tout  point  ce 
hu'il  dit;  dans   les  quatre  mois  que  fai  passés  à 


AVANT-PROPOS 


Ercê  près  Liffrè,  de  iSjS  à  1880,  j'ai  réuni  plus  de 
cent  contes  ;  à  Saint-Cast,  j'en  ai  recueilli  soixante- 
dix  Vannée  dernière,  cent  quarante  cette  année,  et  je 
ne  crois  pas  ces  deux  pays  épuisés. 


J'ai  divisé  ce  livre  en  deux  parties  :  la  première 
contient  seulement  des  spécimens  des  divers  genres 
de  contes  les  plus  répandus  ;  en  tête  de  chaque  groupe 
fai  placé  une  sorte  d'introduction  oii  j'ai  essayé  de 
déterminer  la  caractéristique  de  chacun  d'eux.  Cela 
me  dispense  d'entrer  ici  dans  de  longs  détails,  chaque 
groupe  de  contes  possédant  pour  ainsi  dire  sa  petite 
préface  particulière. 

Les  contes  sont  suivis  de  références  généralement 
courtes  :  sans  m'interdire  absolument  les  excursions 
hors  de  France,  j'ai  surtout  visé  les  recueils  français. 
Dans  les  limites  de  ce  livre,  je  n'aurais  pu  citer  tous 
les  similaires  étrangers,  au  lieu  qu'en  bornant  pres- 
qu£  toujours  mon  travail  aux  colites  français,  je  puis 
espérer  d'avoir,  à  un  très-petit  nombre  prés,  fait  les 
références  complètes.  Lorsque,  cependant,  fai  eu  la 
bonne  fortune  de  trouver  une  monographie  déjà  cou- 


AVANT-PROPOS 


sacrée  à  un  similaire  des  contes  que  j'ai  déjà  publiés, 
et  embrassant  faute  la  série  indo-européenne,  je  l'ai 
citée  simplement  au  lieu  de  l'abréger,  afin  que  ceux 
qui  si" intéressent  à  ces  sortes  d'études  puissent  trouver, 
dans  l'ouvrage  indiqué,  un  ensemble  complet  que  les 
limites  de  ce  livre  m'interdisaient  de  faire. 

Parmi  les  contes  français,  les  deux  groupes  qui 
m'ont  fourni  le  plus  grand  nombre  de  similaires  sont 
le  groupe  bas-breton  —  et  cela  n'a  rien  de  surpre- 
nant, vu  le  voisinage  et  la  communauté  d'origine  des 
Gallois  et  des  Bretonnants  —  et  le  groupe  basque,  ce 
qui  est  plus  curieux.  Ces  deux  remarques  ressortent 
clairement  du  travail  comparatif  que  j'ai  fait  pour 
les  quarante-qiMtre  contes  que  je  publie  ici,  et  de 
celui  auquel  je  me  suis  livré,  par  simple  curiosité, 
pour  la  première  série  déjà  parue  de  mes  contes,  et 
pour  ceux  qui  sont  encore  inédits.  Il  est  juste  d'ajou- 
ter que  ces  deux  pays  sont  ceux  de  France  qui  jusqu'ici 
ont  été  explorés  avec  le  plus  de  soin. 

Dans  la  seconde  partie  du  volume,  fai  fait  entrer 
un  clioix  de  chansons,  de  devinettes,  de  formulettes  et 
de  proverbes,  et,  pour  dontier  une  idée  de  l'esprit  des 
paysans  gallois,  fai  terminé  le  volume  par  une  série 
de  petits  contes  ou  de  facéties  qu'on  pourrait  appeler 
les  Nouvelles  à  la  main  de  la  campagne. 


AVANT-PROPOS 


Chacun  de  ces  sujets  me  fournira,  je  pense,  dans 
un  avenir  peu  éloigné,  la  matière  d'une  monographie  : 
chaque  jour  mon  recueil  s'enrichit,  et,  depuis  que  ce 
volume  est  sous  presse,  j'ai  recueilli  plusieurs  cen- 
taines de  proi'erbes,  de  devinettes  ou  de  fonnuleites 
qui  n'auraient  pu  y  prendre  place  sans  bouleverser 
tout   le  plan  primitif  et  lui  donner   une  grosseur 


Je  me  suis  encore  ici  préoccupé  de  montrer  des 
échantillons  ;  pour  les  références,  fai  agi  comme  pour 
les  contes,  et  fai  surtout  visé  les  recueils  français. 
A  la  suite  des  devinettes,  des  proverbes  et  des  for- 
mulettes,  fai  placé  la  table  de  chaque  série  :  cela 
m'a  paru  plus  clair  qu'une  table  rejetée  à  la  fin  du 
volume. 


L'origine  des  éléments  très  -  variés  dont  se 
compose  la  littérature  orale  d'un  groupe  pro- 
vincial est  difficile  à  déterminer  :  elle  est  sans  doute 
puisée  à  un  grand  nombre  de  sources,  les  unes  fort 
anciennes,  d'autres  relativement  modernes,  et  il  serait 
téméraire  d'affirmer  que  tel  ou  tel  conte  par  exemple 
est  ancien  dans  le  pays  ou  s'il  y  a  été  importé  ré' 


AVANT-PROPOS 


cemment.  Ici  les  apparences  elles-mêmes  peuvent  être 
trompeuses,  bien  que  les  conteurs  gallois  ne  tiennent 
pas,  en  général,  autant  que  ceux  d'autres  pays,  à 
placer  le  théâtre  de  leurs  récits  dans  un  endroit  connu 
de  leurs  auditeurs.  C'est  ce  qui  me  porte  à  considérer 
comme  très-anciennement  connus  en  Haute-Bretagne 
les  contes,  par  exemple,  des  houles  ou  grottes  des  fa- 
laises au  bord  de  la  mer,  groupe  curieux  et  impor- 
tant entre  tous. 

Quant  aux  contes  que  l'on  pourrait  appeler  spora- 
diques,  parce  qu'ils  se  retrouvent,  avec  de  légères  va- 
riantes, dans  tous  les  coins  de  la  France,  dans  tous 
les  pays  européens  et  même  en  dehors  de  l'Europe,  il 
est,  ce  me  semble,  impossible  à  l'heure  actuelle  de  dire 
à  quelle  époque  ils  ont  été  introduits  datis  les  pays 
oii  on  les  raconte.  Les  guerres  de  la  Révolution  et  de 
l'Empire,  les  Français  prisonniers  à  l'étranger,  les 
étrangers  prisonniers  en  France,  ont  dû  produire  un 
échange  de  contes,  et  même  aujourd'hui  il  y  a  encore 
importation  et  exportation  journalière  de  récits  par 
les  soldats  qui,  au  régiment,  racontent  les  légendes  de 
leur  pays,  puis  en  rapportent  che^  eux  de  nouvelles. 

Une  exploration  scientifique  faite  au  siècle  dernier 
aurait  vraisemblablement  jeté  là-dessus  des  lumières 
plus  grandes  que  celles  que  nous  pouvons  découvrir  à 


AVANT-PROPOS 


présent;  mais  on  ne  serait  pas  encore  arrivé  à  un 
résultat  incontestable  ;  qui  pourrait  dire  ce  que  les 
invasions  des  Barbares,  les  Croisades,  la  guerre  de 
Cent  ans,  les  luttes  religieuses  du  XVI^  siècle,  les 
guerres  de  Louis  XIV  ont  pu  provoquer  d'échanges 
de  contes  entre  les  différents  peuples? 

La  littérature  écrite  a  aussi  laissé  des  traces  dans 
les  contes  populaires  ;  certains  d'entre  eux  semblent 
empruntés  à  des  fabliaux  du  moyen  âge  comme  le 
Segretain  moine  (cf.  Contes  populaires  de  la 
Haute-Bretagne  :  D'un  vieux  cheval  et  d'une 
vieille  femme,  no  xxxvi  )  et  le  Diable  de  Papefi- 
guière,  que  Rabelais  y  avait  puisé,  et  dont  fai,  en 
cinq  ou  six  contes,  retrouvé  la  trace.  La  Bibliothèque 
bleue  a,  de  son  côté,  fourni  aux  narrateurs  campa- 
gnards des  épisodes  et  parfois  des  récits  entiers,  tels 
que  Jean  de  Calais,  par  exemple,  que  M.  Webster  a 
trouvé  dans  le  pays  basque  et  que  fai  moi-même  ren- 
contré au  bord  de  la  mer,  additionné  de  surnaturel, 
allégé  de  certains  épisodes,  et  orné  d'une  géographie 
ultra-fantaisiste.  _ 


AVANT-PROPOS 


LA  littérature  orale  a  une  tendance  à  disparaître, 
}ion  pas  en  bloc  et  tout  d'un  coup,  mais  par 
émiettement,  et  il  n'est  que  temps  d'en  sauver  les 
débris. 

Né  en  184J,  j'ai  déjà  constaté  que  des  contes 
couramment  racontés  dans  mon  enfance,  et  que  toutes 
les  femmes  savaient,  ne  se  retrouvent  plus  aujour- 
d'hui, et  je  n'ai  pu,  malgré  des  recherches  obsti- 
nées, m'en  procurer  que  des  versions  à  demi-effacées  : 
souvent  des  personnes  âgées  tn'ont  cité  des  fragments 
de  contes  qu'elles  affirmaient  avoir  entendu  conter  ja- 
dis et  qu'alors  tout  le  monde  savait  d'un  bout  à 
l'autre. 

Les  chansons,  en  certains  pays  du  moins,  sont 
destinées  à  disparaître  dans  tin  avenir  encore  plus 
prochain  que  les  contes  ;  elles  ont  à  lutter  avec  les 
chansons  des  cafés-concerts  et  les  romances  sentimen- 
tales que  les  paysans  trouvent  de  bien  meilleur  ton 
que  les  vieux  airs  d'autrefois.  Aux  noces  de  cam- 
pagne, où  l'on  a  conservé  l'habitude  de  chanter  au 
dessert,  il  est  rare  d'entendre  autre  chose  que  des  ro- 


AVANT-PROPOS 


mances  sentimentales  et  prétentieuses  qui,  il  y  a  vingt 
ans,  étaient  populaires  dans  les  villes. 

Il  est  urgent  de  faire  dans  toutes  les  provinces  une 
investigation  qui,  à  l'heure  actuelle,  est  encore  pos- 
sible; mais  il  faut  se  hâter,  car  bientôt  il  serait  trop 
tard. 

fe  ne  veux  pas  terminer  cette  introduction  sans 
remercier  les  personnes  qui  ont  bien  voulu  m' aider,  et 
parmi  elles  M.  Gaido\,  le  savant  directeur  de  la 
Revue  celtique,  qui  a  mis  gracieusement  à  ma  dis- 
position les  livres,  parfois  rarissimes,  de  sa  Biblio- 
thèque bretonne,  et  M.  Prosper  Guyot,  qui  a  noté  les 
airs  de  plusieurs  de  mes  chansons. 

Saitii-Cast  (Côies-iu-Nord),  r/  octobre  zSSo, 


^ê2 


PREMIERE    PARTIE 


LES 
CONTES  POPULAIRES  EN  HAUTE-BRETAGNE 


PRINCIPAUX    OUVRAGES    CONSULTÉS 
POUR    LES     RÉFÉRENCES 


A.  —  Contes  populaires  en  France. 

Bladé.  Contes  populaires  recueillis  en  Agenais.  Paris,  Baer,  1874. 

—  Trois  contes  recueillis  à  Lectoure.  Bordeaux,  1S77. 
Carnoy    (H.).   Contes  picards   (dans    Mélusine)  ;    Contis,   petites 

légendes  et   croyances  populaire:   (dans   Romania,    p.    233-263, 

n»  30). 
Cénac-Moncaut.  Littérature  populaire  de  la  Gascogne.  Paris,  1868. 
Cerny  (Elvire  de).  Saint-Suliac  et  ses  traditions.  Dinan,  Huart, 

1861. 
CERauAND.  Légendes  et  récits  populaires   du  pays  basque,  en  trois 

parties.  Pau,  1874- 1878. 
Chapelot.  Contes  baljfltois.  Angoulême,  1872. 
CoRDiER  (Eugène).   Les  Légendes  des  Hautes -Pyrénées.    Bagnères, 

Cazenave,  1878. 
CosauiN.  Contes  populaires  lorrains  (dans  Romania'). 
Delangle   (Caliste).    Le  Grillon  du  foyer,  légendes  bretonnes. 

Paris,  Durand,  1870. 
Deulin  (Ch.).  Contes  du  roi  Canthrinus.   —  Contes  d'un  buveur 

de  bière.  Paris,  Dentu. 
DuLAURENS  DE  LA  Barre.  Veillées  de  l'Armor.  —  Sous  le  chaume. 

—  Fantômes  bretons.  Paris,  1879. 
FouauET.  Légendes  du  Morbihan.  Vannes,  1857. 

LuzEL.  Contes  bretons.  Quimperlé,  1870.  —  Contes  (dans  les  Ar- 
chives des  missions  scientifiques,  1872-1873).  — Contes  (dans 
Melusine).  —  Les  veillées  bretonnes.  Paris,  Champion,  1879. 

Mélusine  (passim). 

Romania  (passim). 

Sébillot  (Paul).  Contes  populaires  de  la  Haute-Bretagne.  Paris, 
Charpentier,  1880. 

SouvESTRE.  Le  Foyer  breton.  Paris,  Michel  Lévy. 

Troude  et  MiLiN.  Le  Conteur  breton.  Brest,  1870. 

W.  Webster.  Basque  Legends.  London,  Griffith,  1877. 

B.  —  Contes  populaires  divers. 

Brueyre.  Contes  populaires  de  la  Grande-Bietagnc.  Hachette,  1875. 
Chodzko.  Contes  slaves.  Hachette. 
Deulin.  Contes  de  ma  mère  l'Oye.  Dentu. 
HussoN.  La  Chaîne  traditionnelle.  Vieweg. 
Marc-Monnier.  Contes  populaires  en  Italie.  Charpentier,  1880. 
Et  les  commentaires  de  MM.  Kohler.   Gri.mm,   de  Gubernatis, 
G.  Paris,  Ralston,  etc. 


^ 


^^^à 


I 

LES    FÉERIES 

ET   LES  AVENTURES   MERVEILLEUSES 


A.  —  CONTES  A  JPPARkKCES  LOCALES. 


Ç.   L 


LEGEXDES   DES   HOULES. 


^^S?^  UR  le  littoral  de  la  Manche,  en  lUe-et-Vilaine  et  dans 
V«ÎS^  la  partie  des  C6tes-du-Kord  où  la  langue  française 
^^^K^  est  seule  en  usage,  on  donne  le  nom  de  houles  aux 
grottes  des  falaises.  Les  unes  ont  été  creusées  par  la  mer,  qui  a 
peu  à  peu  rongé  les  parties  les  plus  friables  du  rocher;  les  autres 
sont  dans  des  endroits  du  rivage  où  la  marée  ne  monte  pas  ac- 
tuellement. 

Les  houles   sont  en  grand   nombre  ;   il  y  en  a  à   Cancale,  h 
Saint-Briae,  à  Saint-Jacut,  à  Saint-Cast  ;  le  cap  FrChel.  dans  la 


COXTES   POPULAIRES   EK    HAUTE-BRETAGNE 


commune  de  Plévenon,  en  est  percé  d'une  douzaine  au  moins. 
A  Erqu\'  se  trouve  une  grotte  qui,  au  lieu  du  nom  de  houle, 
qui  est  le  plus  généralement  employé,  se  nomme  la  Goule  de 
Galimoux  ;  la  grotte  de  Saint-Enogat,  bien  connue  des  baigneurs 
de  Dinard,  s'appelle  aussi  la  Goule-ès-Fées. 

L'imagination  des  habitants  des  côtes  a  peuplé  ces  grottes  de 
personnages  fantastiques  et  mystérieux  :  c'est  là  que  demeu- 
raient les  fées,  avec  leurs  maris  et  leurs  enfants  ;  elles  en  sor- 
taient à  la  nuit  tombante  pour  se  promener  sui  les  falaises  ou 
sur  la  mer.  D'après  plusieurs  de  mes  conteurs,  leurs  grands- 
pères  les  avaient  connues  ;  mais  aujourd'hui  elles  ont  disparu, 
et  ils  semblaient  généralement  croire  que  les  fions  —  c'est  le 
nom  qui  désigne,  en  plusieurs  endroits,  les  fées  des  deux  sexes  — 
s'étaient  retirés  du  pays  à  peu  prés  au  moment  de  la  Révolution 
française. 

Toutes  les  houles  que  je  connais  ont  une  légende,  parfois 
deux  ou  trois  ;  ce  sont  les  plus  curieuses  et  les  plus  particu- 
lières, ce  me  semble,  de  toutes  celles  qu'on  raconte  dans  le  pays 
gallot. 

Les  quatre  contes  qui  suivent  ont  pour  théâtre  des  houles 
situées  en  quatre  communes  différentes  :  le  premier  a  déjà  été 
publié  dans  mes  Contes  populaires  de  la  Haule-Brelagiie,  où  se 
trouvent  d'autres  récits  :  la  Houle  de  Chèlin  (u"  iv)  ;  l'Enfant 
de  la  Fée  (n"  xvii),  et  la  Fée  et  le  Marin  (n"  xxii),  qui  se 
passent  dans  les  houles  de  Saint-Cast  ou  dans  celles  de  Plévenon. 

Il  est  assez  difficile  de  déterminer  l'étyraologie  du  mot  houle, 
qui  vraisemblablement  ne  vient  pas  du  breton.  C'est  le  mot 
anglais  hole  qui  s'en  rapproche  le  plus  :  il  a  la  même  signification, 
et  M.  Webster  l'emploie  à  chaque  instant  pour  désigner  les  de- 
meures des  Lamigna  basques  (cf.  Basque  Legettds),  qui  ont  quelque 
affinité  avec  les  fées  des  Houles. 


®5^ 


LA  HOULE  DE  LA  CORBIÈRE  (i) 


^  u  temps  où  les  grands -pères  des  plus 
Pâ.^  âgés  de  la  paroisse  n'étaient  pas  en- 
core en  culottes,  Agnès  Depais  demeu- 
rait avec  son  mari  dans  une  maison  isolée,  sur 
la  route  de  la  pointe  de  la  Corbière,  et  c'était 
celle  qui  était  la  plus  voisine  de  la  Houle  aux 
fées  dont  l'entrée  se  voit  de  la  mer.  Souvent, 
pendant  le  silence  de  la  nuit,  elle  entendait  le 
bruit  d'un  rouet  à  filer  de  la  laine,  et  le  son  as- 
sourdi semblait  venir  de  sous  la  pierre  de  son 
foyer.  D'autres  fois,  un  coq  chantait  sous  la 
terre,  un  enfant  pleurait,  ou  il  semblait  à  Agnès 


(i)  La  Houle  de  la  Corbière,  qui  s'appelle  aussi  le  Xiiou 
Corbin  ou  le  Xid  aux  Corbeaux,  est  située  dans  la  commune  ce 
Saint-Cast,  canton  de  Matignon  (Côtes-du-Xord). 


CONTES    POPULAIRES 


ouïr  le  pilon  d'une  baratte  qui  battait  le  lait 
pour  faire  du  beurre.  Mais  ni  elle  ni  son  mari 
n'avaient  peur  de  ces  bruits  souterrains,  car  ils 
pensaient  que  les  fées  de  la  Houle  de  la  Corbière 
étaient  cause  de  tout  cela;  elles  passaient  pour 
n'être  point  méchantes,  et  personne  n'avait  ja- 
mais eu  rien  à  leur  reprocher. 

Une  nuit,  un  pêcheur  de  l'Isle  vint  chercher 
le  mari  d'Agnès  pour  aller  pêcher  le  lançon  (i) 
dans  la  grève  de  la  Mare.  Pendant  que  son  homme 
s'habillait,  Agnès,  qui  était  couchée,  dit  au  pê- 
cheur : 

—  Sais-tu  quelle  heure  il  est  ? 

—  Non,  répondit-il,  je  ne  sais  pas  au  juste. 

A  peine  avait-il  prononcé  ces  mots  qu'une  voix 
sortit  de  dessous  terre  et  cria  : 

—  Il  est  deux  heures  après  minuit. 

Loin  de  s'effrayer,  les  gens  qui  étaient  là  se 
mirent  à  rire,  parce  qu'ils  avaient  l'habitude 
d'entendre  du  bruit  sous  la  pierre  du  foyer.  Ils 
pensèrent  que  c'étaient  les  fées  qui  avaient  ré- 
pondu, et  ils  dirent  à  haute  voix  :  «  Merci  !  » 

A  quelque  temps  de  là,  l'enfant  d'Agnès  tomba 
malade,  si  malade  qu'il  semblait  prêt  à  trépasser, 
et  sa  mère  se  désolait,  ne  sachant  ce  que  faire 
pour  le  secourir. 


(i)  Aminoditet  tohianus. 


EX    HAUTE-BRETAGNE 


—  Ah  !  mon  Dieu,  s'écriait-elle  en  pleurant, 
mon  pau\Te  petit  gars  va  mourir  ! 

Elle  entendit  un  bruit  sourd  qui  venait  de  la 
cheminée,  comme  si  quelqu'un  heunait  par  en 
dessous  les  pierres  du  fover,  et  en  même  temps 
une  voix  disait  : 

—  Ton  enfant  a  le  croup  ;  lève-toi,  et  viens 
ici  ;  je  vais  te  donner  quelque  chose  pour  le 
guérir. 

Cette  fois  Agnès  eut  peur,  et  son  premier  mou- 
vement fut  de  se  blottir  sous  ses  couvertures  ; 
mais  elle  pensa  à  son  enfant  qui  souffrait,  et  elle 
reprit  courage.  Elle  sauta  à  bas  de  son  lit,  et 
ayant  allumé  une  chandelle,  elle  vit  remuer  une 
des  pierres  du  foyer,  qui  se  leva  lentement  ;  elle 
aida  à  la  soulever,  et  quand  la  pierre  ne  toucha 
plus  la  terre  que  par  un  côté,  une  main  passa  par 
le  trou  béant,  et  elle  présenta  à  Agnès  une  petite 
bouteille  : 

—  Frotte  ton  enfant  à  la  gorge  et  à  la  poitrine 
avec  cette  liqueur,  dit  une  voix  qui  venait  de 
dessous  terre,  et  conser\-e  soigneusement  cette 
bouteille. 

La  pierre  du  foyer  retomba  et,  à  la  voir,  on 
n'aurait  pas  cru  qu'elle  eût  jamais  été  bougée  de 
place.  .\gnès  se  hâta  de  frotter  son  petit  gars,  qui 
aussitôt  cessa  de  se  plaindre,  et  ne  tarda  pas  à 
être  guéri.  Elle  était  si  contente  qu'elle  ne  put 


CONTES    POPULAIRES 


s'empêcher  de  tout  raconter  à  ses  voisines  :  la 
nouvelle  se  répandit  d'oreille  en  oreille  jusque 
dans  les  villages,  et  Agnès,  qui  était  obligeante, 
prêtait  la  bouteille  à  ceux  qui  avaient  des  enfants 
malades,  et  ils  revenaient  rapidement  à  la  santé. 
Longtemps  après  cela,  la  colique  prit  le  mari 
d'Agnès,  et  il  se  tordait,  tant  la  douleur  était  vio- 
lente. Agnès  alla  chez  sa  voisine  chercher  la  bou- 
teille, qui  contenait  encore  un  reste  de  liqueur  ; 
mais  la  voisine  la  laissa  tomber,  et  elle  se  brisa 
en  mille  pièces.  La  pauvre  femme  revint  chez 
elle  bien  désolée,  car  son  mari  allait  de  mal  en 
pis  et  semblait  prêt  à  trépasser.  Elle  s'assit  près 
du  foyer,  et  tout  en  pleurant  elle  disait  : 

—  Main  bienfaisante,  qui  avez  donné  la  bou- 
teille qui  a  guéri  mon  petit  gars  et  tant  d'autres 
personnes,  est-ce  que  vous  allez  laisser  mon 
homme  mourir  ? 

Elle  ne  reçut  aucune  réponse;  alors  elle  sou- 
leva avec  un  outil  la  pierre  qui  se -levait,  et  elle 
cria  au  bord  du  trou  en  demandant  du  secours  ; 
à  la  fin,  la  fée  allongea  la  main  et  lui  donna  une 
bouteille  en  disant  : 

—  Prends  bien  garde,  Agnès  ;  voici  la  dernière 
bouteille  que  je  puis  te  donner;  fais  bien  atten- 
tion à  ne  la  prêter  à  personne,  et  n'en  parle  à 
âme  qui  vive. 

Dès  qu'Agnès  eut  frotté  son  mari  avec  la  li- 


EX    HAUTE-BRETAGNE 


queur,  il  se  trouva  guéri,  et  cette  fois  elle  ra- 
massa soigneusement  la  bouteille  dans  son  ar- 
moire. 

A  quelque  temps  de  là,  Agnès  entendit  la  nuit 
un  chant  qui  sortait  de  sous  terre;  il  était  si 
doux  et  si  mélodieux  que  rien  qu'à  l'écouter  elle 
tombait  en  extase  ;  il  y  avait  bien  trois  ou  quatre 
voix  qui  chantaient  à  l'unisson,  et  elle  alla  cher- 
cher sa  voisine  pour  l'entendre.  La  nuit  suivante, 
un  violon  joua  plusieurs  airs. 

Tous  ces  prodiges  donnaient  à  penser  à  Agnès, 
qui  se  disait  : 

—  A  quelque  jour,  ils  monteront  tous  ici,  et 
arriveront  dans  ma  maison  par  le  trou  du  foyer. 

Toutefois  elle  reprenait  de  l'assurance  en  son- 
geant que  les  habitants  de  la  houle  ne  lui  avaient 
jamais  fait  que  du  bien.  Et  elle  pensait  à  sa  vache 
et  à  ses  deux  moutons  qu'on  lui  avait  volés  pen- 
dant qu'il  paissaient  dans  les  champs. 

—  Il  faudra,  se  disait-elle,  qu'à  la  première 
occasion  je  demande  aux  fées  qui  me  les  a  dé- 
robés ;  sûrement  elles  me  le  diront  bien  si  elles 
veulent. 

Une  autre  nuit,  elle  entendit  une  voix  qui  di- 
sait : 

—  Commère,  as-tu  du  feu  ? 

—  Oui,  répondit  Agnès  ;  à  votre  ser\-ice. 

Et  voilà  la  pierre  du   foyer  qui   se  soulève  i 


CONTES    POPULAIRES 


Agiiiis  prit  un  tison  allumé  et  l'approcha  du  trou  : 
à  sa  lueur,  elle  vit  une  belle  main  de  femme  qui 
s'en  empara,  et  à  chacun  de  ses  doigts  il  y  avait 
des  anneaux  brillants. 

—  Ah  !  madame,  dit  Agnès,  si  vous  vouliez 
me  dire  où  je  pourrais  retrouver  ma  vache  et 
mes  moutons,  je  vous  serais  bien  obligée,  moi 
qui  n'ai  rien  à  donner  à  mes  pauvres  enfants. 

—  Tiens,  répondit  la  fée,  voici  une  petite  boîte 
qui  contient  un  onguent  fait  avec  des  cornes  de 
vache  et  de  moutons  ;  graisse  les  cordes  qui  atta- 
chaient tes  bestiaux,  et  tu  auras  une  vache  et  des 
moutons. 

La  pierre  retomba,  et  le  lendemain,  dès  qu'il 
fut  jour,  la  bonne  femme  alla  frotter  la  nâche  qui 
lui  avait  servi  à  attacher  la -vache  volée,  et  aus- 
sitôt elle  vit  une  vache  superbe;  elle  frotta  le 
tiers  (i)  qui  servait  à  mener  ses  deux  moutons  à 
la  pâture,  et  elle  eut  deux  moutons  plus  beaux 
que  ceux  qu'elle  avait  perdus. 

Agnès  était  bien  contente  ;  toutefois  elle  re- 
grettait de  ne  pas  avoir  demandé  du  pain.  Elle 
y  pensait  à  chaque  instant  et  disait  : 

—  Comment  ferais-je  bien  pour  prier  la   fée 


(i)  Dans  le  pays  gallot,  on  appelle  nâche  (du  breton  nask')  la 
corde  qui  attache  les  vaches,  et  tiers  la  corde  qui  sert  à  mener 
deux  moutons  au  lieu  où  ils  doivent  pâturer. 


EX     HAUTE-BRETAGXE 


de  me  donner  du  pain  pour  moi  et  ma  famille, 
du  pain  des  fées  qui  ne  diminue  pas  ? 

Une  nuit  qu'il  ne  restait  pas  une  miette  de 
pain  à  la  maison,  l'enfant  d'Agnès  eut  faim,  et 
pleurait  pour  en  avoir  un  morceau  ;  elle  entendit 
du  bruit  sous  terre,  et  mit  un  marteau  dans  la 
main  de  son  petit  gars,  en  lui  disant  : 

—  Frappe  fort  sur  la  pierre  du  foyer,  et  de- 
mande du  pain  à  la  bonne  dame  qui  nous  a  déjà 
fait  tant  de  bien. 

Elle  parlait  haut,  pensant  que  sa  voix  serait 
entendue.  Le  petit  garçon  prit  le  marteau  et 
frappa  de  toute  sa  force  sur  la  pierre,  en  disant 
d'une  voix  câline  : 

—  Bonne  dame,  donnez-moi  du  pain;  j'ai 
faim. 

Ils  entendirent  cogner  :  pan  !  pan  !  sous  la  pierre 
qui  se  leva,  et  une  main  déposa  sur  le  foyer  un 
tourteau  de  pain,  pendant  qu'une  voix  disait  : 

— Tiens,  mon  petit,  voilà  de  quoi  manger 
toute  ta  vie,  si  tu  sais  conserver  mon  présent  et 
n'en  donner  à  personne  qu'à  tes  parents. 

Le  tourteau  de  pain  ne  diminuait  point,  et, 
malgré  qu'on  en  coupât,  il  restait  toujours  frais 
et  entier,  et  cela  dura  plus  de  dix  ans.  Mais  un 
soir  que  le  mari  d'Agnès  était  en  ribotte,  il 
amena  avec  lui  un  de  ses  amis  ;  il  tira  du  buffet 
la  tourte  des  fées  et  en  coupa  un  morceau  pour 


COXTES    POPULAIRES 


son  camarade.  Mais  aussitôt  le  pain  des  fées  dis- 
parut, et  quoiqu' Agnès  et  ses  enfants  aient  sup- 
plié maintes  fois  les  dames  de  la  houle  de  leur 
donner  un  autre  pain,  elles  sont  restées  sourdes 
à  leurs  prières. 

(Ccnlè  cil  iSyçi  par  Marie  Chéhu,  de  Saini-Cnst,  àgcc  de 
qnalre-ritigts  ans.') 


Cette  légende  n'est  pas  la  seule  qui  ait  pour  théâtre  la  Houle 
de  la  Corbière  :  d'après  un  autre  conte  dont  je  n'ai  pu  avoir 
jusqu'à  présent  qu'un  résumé,  une  des  fées  qui  l'habitaient 
s'amouracha  d'un  des  soldats  qui  gardaient  la  Redoute  de  la 
Corbière  dont  on  voit  encore  les  ruines  aujourd'hui.  Elle  suivit 
son  am.int  à  l'armée,  à  l'époque  des  guerres  de  la  Révolution  : 
tant  qu'ils  furent  ensemble,  le  soldat  monta  en  grade  et  fut 
victorieux  sans  recevoir  de  blessures.  Mais  la  fée  l'ayant  aban- 
donné, la  chance  le  quitta  aussitôt  ;  il  fut  blessé,  et  toutes  les 
batailles  où  il  figura  furent  perdues. 

Dans  plusieurs  autres  contes,  on  voit  les  fées  avoir  des  rap- 
ports, généralement  bienveillants,  avec  les  hommes.  (Cf.  Coules 
populaires  de  la  Hauie-Bretagiie  :  x.xii,  la  Fée  et  le  Marin  ;  iv,  la 
Houle  de  Chclin  ;  xvii,  l'Enfant  de  la  Fée,  et  les  contes  qui 
suivent  le  présent  récit.  Voyez  aussi  mes  Traditions,  superstitions 
et  légendes  de  la  Haute-Bretagne,  p.  8  et  9.  Paris,  Maisonneuve, 
1S80,  et  Rnnie  de  linguistique,  t.  XIII.) 

D'après  une  autre  légende  populaire  à  Plévenon,  les  fées  des 
houles   du   cap   Fréhel  allaient  laver  leur  linge  à   la   mare   de 


EX    HAUTE-BRETAGXE  I3 


Gaulehen,  qui  est  au  milieu  de  la  lande  aride  de  Fréhel,  et  elles 
étendaient  sur  les  gazons  qui  l'eutourent  leurs  linges  qui  étaient 
les  plus  blancs  qu'on  pût  voir.  Celui  qui  aurait  pu  arriver  jus- 
que-là sans  remuer  les  paupières  aurait  eu  la  permission  de  s'en 
emparer;  mais  aucun  de  ceux  qui  ont  tenté  l'aventure  n'a  pu  y 
réussir,  et  dés  qu'ils  avaient  remué  les  paupières  le  linge  de- 
venait invisible. 

{Conté  par  Sœlastique  Duratid,  de  PUvenon,  iSy^.") 

Plusieurs  récits  parlent  du  pain  des  fées  «  qui  ne  diminue 
point,  »  si  on  a  la  précaution  de  ne  le  partager  avec  personne. 
(Cf.    xvii,  l'Enfant  de  la  Fée,  et  ci-après  la  Houle  de    Poulifée.) 

Les  fées  de  la  houle  de  la  Teigneuse,  qui  est  aussi  en  Plé- 
venon,  avaient  un  bœuf  qui  pâturait  sur  la  lande;  un  jour,  il 
s'en  écarta  et  passa  en  dommage  à  travers  les  blés.  Les  culti- 
vateurs qui  avaient  été  lésés  vinrent  se  plaindre  aux  fées,  qui 
pour  les  dédommager  leur  donnèrent  un  belle  gâche  de  pain,  en 
leur  disant  : 

—  Voici  pour  vous  dédommager  du  tort  que  le  bœuf  vous  a 
fait,  et  le  pain  ne  diminuera  point  tant  que  vous  le  mangerez 
entre  vous  ;  mais  il  disparaîtrait  si  vous  en  donniez  une  seule 
miette  à  un  étranger. 

Le  pain  dura  deux  ans  :  au  bout  de  ce  temps,  il  disparut,  parce 
qu'on  en  avait  coupé  un  morceau  pour  un  mendiant. 

(Conté  par  Scolastique  Durand,  1^79.) 


II 

LA   HOULE   DE    POULIFÉE  (i). 

A  Houle  de  Poulifée  est,  comme  le  savent 
tous  ceux  qui  ont  visité  le  cap  Fréhel, 
une  grotte  haute  à  l'entrée  comme  une 
cathédrale,  et  qui  s'étend  si  loin  sous  la  terre 
qu'on  prétend  dans  le  pays  que  personne  n'a  pu 
encore  pénétrer  jusqu'au  fond. 

Autrefois,  il  y  a  bien  longtemps  de  cela,  deux 
jeunes  gens  de  Plévenon  voulurent  essayer  de 
savoir  jusqu'où  la  houle  s'étendait  ;  ils  y  péné- 
trèrent avec  une  chandelle  qui,  à  un  certain  en- 
droit, s'éteignit  brusquement.  Ils  s'en  retour- 
nèrent effrayés.  Mais  quand  ils  furent  sortis,  ils 
se  dirent  : 

—  Que  nous  sommes  sots  d'avoir  eu  peur  ! 
C'est  l'air  qui  a  éteint  notre  lumière;  aujour- 
d'hui la  mer  monte,  mais  demain  nous  revien- 
drons. 

Le  lendemain,  ils  prirent  mieux  leurs  précau- 


,(i)  Poulifce  est  un  nom  dont  la  première  moitié, /oui  (trou, 
grotte),  est  bretonne,  et  la  seconde  française. 


CONTES  POPULAIRES  EN   HAUTE-BRETAGNE      I5 

tions  et  allèrent  plus  loin,  et  comme  ils  conti- 
nuaient à  avancer,  ils  crurent  entendre  parler. 

—  Écoute,  dit  l'un  d'eux  à  son  camarade;  on 
dirait  qu'on  appelle  des  enfants. 

Ils  se  hâtèrent  encore  de  sortir  de  la  grotte,  et 
comme  la  veille,  dès  qu'ils  eurent  revu  le  ciel, 
leur  frayeur  cessa. 

Le  lendemain  qui  était  un  vendredi,  ils  por- 
tèrent un  coq  dans  la  houle,  et  le  laissèrent  à 
une  bonne  distance  de  l'entrée.  Le  samedi,  ils 
n'allèrent  pas  à  la  grotte  ;  mais  le  dimanche,  on 
leur  dit  qu'on  avait  entendu  un  coq  qui  chantait 
sous  le  porche  de  l'éghse,  et  dont  la  voix  sem- 
blait venir  de  sous  terre. 

—  Il  paraît,  dirent  les  jeunes  gens,  que  la 
houle  s'étend  bien  loin  ;  il  y  a  plus  d'une  lieue 
de  son  entrée  à  l'égHse  de  Plévenon;  elle  est 
peut-être  habitée  par  quelqu'un  ;  il  faudra  voir 
au  juste  ce  qui  en  est. 

Dans  l'après-midi  du  dimanche,  ils  retour- 
nèrent à  la  houle,  et  cette  fois  d'autres  garçons 
de  leur  âge  les  acompagnèrent  ;  ils  allèrent  plus 
profondément  que  de  coutume,  et  à  mesure  qu'ils 
s'avançaient,  il  leur  semblait  reconnaître  à  cer- 
taines marques  que  la  grotte  était  habitée.  Ce- 
pendant, quand  ils  entendirent  une  voix  qui 
criait  : 

—  «  Il  faut  mettre  la  pâte  dans  le  four  »  ;  ils 


l6  CONTES    POPULAIRES 


s'enfuirent  effrayés,  sans  oser  regarder  derrière 
eux. 

Le  bruit  de  ces  choses  surprenantes  se  ré- 
pandit dans  le  pays,  et  d'autres  personnes  se 
joignirent  à  ceux  qui  les  premiers  s'étaient  aven- 
turés dans  la  grotte.  Tous  ensemble  allèrent 
jusqu'à  un  endroit  où  personne  n'avait  péné- 
tré, et  sur  une  table  en  pierre  il  virent  un  repas 
servi  : 

—  Voici  du  nouveau,  dirent-ils;  il  faut  savoir 
ce  que  c'est;  rien  ne  nous  presse,  car  la  mer  ne 
vient  pas  jusqu'ici. 

Au  même  instant  deux  dames  se  présentèrent 
devant  eux,  qui  les  invitèrent  à  dîner  ;  ils  se 
mirent  à  table  et  mangèrent  toutes  sortes  de 
mets.  Le  repas  fini,  les  dames  leur  dirent  de 
revenir  une  autre  fois,  et  qu'elles  leur  appren- 
draient des  choses  qui  leur  seraient  utiles  plus 
tard. 

Les  gens  de  Plévenon  pensèrent  que  sûrement 
c'étaient  des  fées  ;  mais  ils  n'eurent  pas  peur  de 
retourner,  et  quand  ils  furent  à  l'endroit  où  le 
repas  était  servi,  ils  virent  les  deux  dames,  et 
l'une  d'elle  les  interrogeait  chacun  à  son  tour, 
leur  demandant  s'ils  étaient  cultivateurs  ou  ma- 
rins, garçons  ou  mariés.  Elles  leur  racontaient 
des  choses  utiles,  et  leur  donnaient  du  pain  et  de 
la  viande. 


EN    HAUTE-BRETAGXE  I7 

L'un  des  gens  de  Plévenon  dit  qu'il  était  père 
de  famille,  et  que  souvent  il  avait  bien  du  mal 
à  gagner  du  pain  pour  lui  et  ses  enfants. 

—  Quand  ta  femme  sera  de  nouveau  enceinte, 
dit  la  dame,  reviens  ici;  j'aurai  à  te  parler. 

Elle  lui  donna  de  l'argent  avec  lequel  il  se  mit 
à  l'aise.  Quand  sa  femme  fut  enceinte,  l'homme 
retourna  à  la  houle,  où  la  dame  lui  demanda  à 
être  la  marraine  de  l'enfant. 

Le  mari,  de  retour  à  la  maison,  raconta  à  sa 
femme  ce  que  les  fées  lui  avaient  dit.  Mais  elle 
répondit  : 

—  Ce  sont  des  fées  ;  je  ne  veux  pas  donner 
mon  enfant  aux  fées. 

Alors  les  dames  de  la  grotte,  irritées  de  ce 
refus,  leur  ôtèrent  tous  les  présents  qu'elles 
avaient  faits,  et  ils  redevinrent  pauvres  comme 
auparavant. 

(Con/i;  par  Scolastique  Durand,  de  PUvenoti,  âgée  de 
soixante-douxe  ans^  iSj^.) 


Habasque,  au  t.  III,  p.  127  de  ses  Koiions  historiques  sur  les 
Câtes-du-Nord,  raconte  que  l'on  prétend  â  Erquy  que  la  Goule 
de  Galiraoux  s'étend  jusque  sous  le  village  de  Thieuroc,  et  pour 
le  prouver  on  affirme  que,  de  ce  village,  on  y  a  entendu  un  coq 
chanter.  Dans  Roch-Toul,  p.  103  àts  Fantômes  bretons  de  M.  Du- 
laurens  de  la  Barre,  il  est  aussi  question  d'un  coq  qui  a  été 
porté  dans  une  grotte,  et  qu'on  entend  chanter  sous  le  raaitre- 
autel  de  Guimiliau. 


l8      CONTES   POPULAIRES   EN    HAUTE-BRETAGNE 


Cf.  Pour  le  pain  des  fées  le  commentaire  du  conte  précédent. 

Les  fées  qui  demandent  à  être  marraines  d'un  enfant  se- 
trouvent  dans  plusieurs  contes  français  :  on  connaît  ceux  de 
Perrault  où  il  est  souvent  question  de  fées  marraines.  Dans  les 
légendes  basques  de  AL  ^Yebster,  il  y  a  un  conte  intitulé  : 
I.a  reine  des  fées  marraine,  p.  jg  de  l'édition  anglaise. 


III 

LA  GOULE  ES  FÉES. 


Voici,  à  titre  de  curiosité,  un  conte  que  je  tiens  de  mon  ami 
et  compatriote,  M.  Auguste  Lemoine,  qui  l'a  entendu  aux  en- 
virons de  Dinard.  C'est  un  conte  de  seconde  main,  et  qui  n'est 
par  conséquent  point  littéral.  Je  l'ai  rédigé  en  patois  du  littoral; 
mais,  pour  être  vrai,  je  dois  ajouter  que  jamais  aucun  de  mes 
conteurs  ne  s'est  ser\i  purement  du  patois  pour  me  raconter 
des  légendes.  La  plupart  du  temps,  il  j'  avait  entre  leurs  récits 
et  leur  manière  habituelle  de  s'exprimer  autant  de  diflférence 
qu'il  y  en  a  entre  la  langue  écrite  et  le  langage  de  la  conver- 
sation ordinaire. 


X  saï  ([)  que  la  mère  Mille  (2),  qu'était 
JU  saïge-femme  (5)  de  son  état,  était  as- 
"^  sise  su  n'un  berchet  (4)  dans  Tcoin 
d'son  fouyer,  o  ouït  queuqur'un  (5)  qui  cognait  à 
l'hu  (6)  de  son  hôte. 

O  débarrit  la  porte,  et  o  vit  entrer  sez  ielle  (7) 
eune  veille  femme  qui  li  dit  comme  héla  de  veni 
do   ielle  tout  cont'   Saint -Leunaire,  à  cette  fin 

(i)  Soir.  —  (2)  Emilie.  —  (3)  Sage-femme.  —  (4)  Escabeau. 

—  (j)  Elle  entendit  quelqu'un.  —  (6)  A  la  porte  de  sa  maiîon. 

—  (7)  Elle  vit  entrer  chez  elle. 


20  CONTES    POPULAIRES 

d'assister  une  créiature  qu'était  en  ma  d'étant  (i), 
Milie  répondit  qu'o  voulait  ben  :  o  print  ses  so- 
lées  (2),  mint  su  son  dos  eune  petite  devantière, 
rapport  à  la  fret  (3)  ;  o  cutit  (4)  son  feu  et 
sieuvit  la  veille  qui  cheminait  devant  ielle  et  mar- 
chait par  les  sentes  comme  s'il  avait  été  joù. 

l'y  avait  mêzé  (5)  un  p'tit  d'temps  qu'iz 
étaint  partis,  quand  Milie  ouït  le  bru  de  la  mé, 
qui  menait  tenant  de  ramaïge  cont'  les  roches  des 
falâses. 

—  Eioù  qu'ous  me  menez?  qu'o  dit  (6). 
Voul'ous  me  faire  aller  diqu'à  (7)  la  Goule-ès- 
Fées,  ousque  n'en  dit  qu'on  vaït  des  fions  d'aut' 
fais  (8)  ? 

—  Vère  (9),  Milie,  que  li  repondit  la  veille; 
j 'allons  directement  là.  Prends  ma  main;  tu  n'as 
que  faire  d'avaï  poù  (10)  ;  je  n'veux  point  te  dé- 
falâser  (i  t).  Sieus-ma,  et  tu  renras  service  à  ieune 
de  tes  semblabes. 

Milie  arait  ben  voulu  ét'e  cor  sez  ielle  au  coin 
d'son  fouycr,  ou  ben  dans  son  let  ;  mais  oUe 
était  forcée  d'aller  éioù  que  l'aut'e  la  menait,  et 
o  marchait  sur  les  pentières  des  falâses  comme 
su  n'eune  route  messière. 

(i)  En  mal  d'enfant.  —  (2)  Elle  prit  ses  souliers.  —  (3)  A 
cause  du  froid.  —  (4)  Cacha.  —  (5)  Déjà.  —  (6)  Où  me  menez- 
vous?  dit-elle.  —  (7)  Jusqu'à.  —  (8)  Les  fées  d'autrefois.  — 
(9)  Oui.  —   (10)  i*eur.  —  (n)  Te  jeter  en  bas  de  la  falaise. 


EX    HAUTE-BRETAGNE  21 

E'  finirent  par  arriver  à  la  Goule-ès-Fées,  qu'est 
eune  grotte  escarabe  (i),  quasiment  aussi  grande 
que  ielle  à  Poulifée  ou  la  Salle  à  Margot,  que 
les  monsieux  vont  va  quand  le  temps  est  biau, 
et  qui  sont  au  bas  des  falàses  de  Ferhel.  O  vit 
su  n'un  let  eune  femme  toute  jieune  et  qu'avait 
p'usieurs  personnes  alentour  de  ielle.  O  li  portit 
secoû,  et  bentôt  o  reçut  un  biau  petit  gars,  ben 
mochet  (2),  qui  b'sait  ben  sept  liv'es  tras  quarts 
ou  le  quart  maïns  de  huit  liv'es. 

Les  aut's  femmes  donnitent  à  Mille  eune 
bouêtte  où  i'  n'y  avait  une  manière  d'onguent, 
quasiment  pareil  —  respé  d'vous  —  à  de  la 
graisse  de  pouër  (3),  et  i'  li  ditent  de  frotter 
l'éfant,  et  de  ben  s'essuer  (4)  les  mains  après 
de  cela,  ou  ben  qu'i  li  en  arriverait  vantiez  du 
deu  (5). 

O  frottit  la  garçaille,  et  sans  faire  mine  de 
ren  o  se  grattit  un  zieu  (6)  et  o  s'en  mint  un 
p'tit  dans  n'un  coin.  O  n'eut  pas  p'utôt  fait  héla, 
qu'o  vit  tout  changé  alentour  de  ielle.  La  grotte 
était  belle  comme  une  église  à  la  Miaô  (7)  ;  les 
femmes  étaint  attifées  comme  des  princeresses, 
et  Mnie  n'avait  ren  veu   de   si  biau  ni  à  Saint- 


(1)  EscarabU,  énorme.  —  (2)  Dodu.  —  (5)  Porc.  —  (4)  S'es- 
suj-er.  —  (j)  Ou  qu'il  lui  en  arriverait  peut-être  du  deuil,  du 
mal.  —  (6)  Un  œil.  —  (7)  La  mi-août. 


CONTES    POPULAIRES 


Malo  sez  les  bourgeois,  ni  dans  les  châtiaux  de 
Proubala,  de  Pleurtu  et  de  Saint-Béria  (i).  O 
vayait  à  l'entour  de  ielle  toutes  sortes  de  petits 
fions  qui  n'étaint  pas  plus  gros  que  l'peuce  (2), 
qu'étaint  habillés  comme  des  monsieux  cossus, 
et  qu'avaiut  à  leux  cautés  d'z  épées  qui  n'étaint 
pas  p'us  longues  que  d's  épilles  à  piécettes  (3). 

Olle  était  tenant  (4)  ébahie,  mais  o  ne  dit 
ren,  et  o  frottit  l'éfant  diqu'à  au  moment  où 
i'  li  ditent  de  fini.  I'  li  donnitent  eune  bonne 
boursée  d'argient  et  la  ramenitent,  ben  contente, 
diqu'à  sez  ielle. 

Depais  le  temps-là,  o  vayait  par  les  sentes, 
par  les  clos  et  un  p'tit  partout  toutes  sortes  de 
fions,  mais  o  ne  faisait  mine  de  ren.  Un  joù 
qu'olle  était  à  la  faire  de  Saint-Béria  (5)  éioù 
que  les  touchons  de  Tréméreu  et  d'  Peùdeû- 
neu  (6)  viennent  venre  leux  pouërs  et  leux  nour- 
retures  (7),  o  vit  les  fées  qui  tenaint  toutes 
sortes  de  p'tits  jeux  pour  baiser  (8)  1'  pauv' 
monde  et  li  voler  sa  pauv'  argent.  O  ne  dit  coi- 
ren  le  coup-là,  mais  quand  ce  fut  su  la  reciée  (9), 

(i)    Ploubalay,    Pleunuit,    Saint-Briac.    —    (2)    Pouce.    — 

(3)  Epingles   à    aitacher    la   partie    supérieure    da    tablier.    — 

(4)  Beaucoup.  —  (5)  A  la  foire  de  Saint-Briac.  —  (6)  Les  mar- 
chands de  cochons  de  Tréméreuc  et  de  Pluduno.  —  (7)  Leurs 
petits  cochons  et  leurs  cochons  à  moitié  engraissés.  —  (8)  Attra- 
per, voler.  —  (9)   Dans  l'après-midi. 


EN'    HAUTE-BRETAGNE 


à  n'un  moment  où  i  n'y  avait  tenant  (i)  d' 
monde  au  Carrousé  et  alentour  des  marchands 
qui  vendent  des  saucisses  de  Plancoué  et  des  ci- 
mériaux  (2),  o  vit  ieune  des  fées  qui  mettait  sa 
main  dans  la  pouchette  de  la  devantière  d'une 
chupée  (3).  O  s'ébérit  (4)  et  o  criit  à  la  voleuse! 
Mais  la  fée  se  tournit  devers  ielle  et  do  le  daït, 
o  li  arrachit  un  zieu  si  viferment  (5),  qu'o  ne 
s'en  avisit  que  quand  o  fut  devenue  borgneuse. 

(i)  Beaucoup  de  monde.  —  (2)  Sorte  d'échaudés.  —  (5)  La 
main  dans  la  poche  du  tablier  d'une  femme  coiffée  du  Coq.  — 
{4)  Elle  s'écria.  —  (5)  Elle  lui  arracha  un  œil  si  vivement. 


^gg>^g>^gl^g^^ggl^gg^^g^ 


IV 

LA  HOULE  COSSEU. 


On  raconte  à  Saint-Jacut-de-la-Mer  une  légende  qui  présente 
plusieurs  points  de  ressemblance  avec  la  précédente,  et  dont  l'ac- 
tion se  passe  à  la  Houle  Cosseu,  grotte  située  non  loin  de  l'ex- 
trémité de  la  presqu'île  de  Saint-Jacut  ;  la  voici  telle  qu'elle  m'a 
été  contée,  il  y  a  une  quinzaine  d'années,  par  mon  ami  le  doc- 
teur Carré,  originaire  de  Saint-Jacut,  qui  la  connaissait  depuis 
son  enfance. 


N  soir,  à  la  nuit  tombante,  un  pêcheur 
de  Saint-Jacut  revenait  des  pêcheries,, 
où  il  était  resté  le  dernier,  et,  son  pa- 
nier sous  le  bras,  il  longeait  les  rochers  qui  sont 
au  bas  des  falaises  pour  arriver  au  sentier  qui 
conduisait  au  village  :  il  marchait  pieds  nus  sur 
le  sable  mouillé  qui  étouffait  le  bruit  de  ses  pas, 
lorsqu'au  détour  d'une  petite  anse  il  aperçut 
dans  une  grotte  plusieurs  fées  qu'il  reconnut  de 
suite  pour  telles  à  leur  costume  ;  elles  causaient 
entre  elles  en  gesticulant  avec  vivacité,  mais  il 
n'entendait  rien  de  ce  qu'elles  disaient  ;  il  les  vit 
se  frotter  les  yeux  avec  une  sorte  de  pommade,  et 
aussitôt  elles  changèrent  de  forme  et  s'éloignèrent 


CONTES   POPULAIRES   EX   HACTE-BRETAGXE      2^ 


•      de  la  grotte,    semblables    à    des    femmes   ordi- 
naires. 

Lorsque  le  pêcheur  les  avait  vues  se  disposer 
à  quitter  leur  retraite,  il  s'était  caché  avec  soiii 
derrière  un  gros  rocher,  et  elles  passèrent  tout 
près  de  lui,  sans  se  douter  qu'elles  avaient  été 
obser\-ées.  Quand  il  pensa  qu'elles  étaient  loin, 
il  cessa  de  se  cacher  et  alla  tout  droit  à  la  grotte. 
Il  avait  bien  un  peu  frayeur,  car  l'endroit  passait 
pour  hanté;  mais  la  curiosité  l'emporta  sur  la 
peur.  Il  vit,  sur  la  paroi  du  rocher  qui  formait 
une  des  murailles  de  la  caverne,  un  reste  de  la 
pommade  dont  elles  s'étaient  trotté  les  yeux  et 
le  corps.  Il  en  prit  un  peu  au  bout  de  son 
doigt,  et  s'en  mit  tout  autour  de  l'œil  gauche, 
pour  voir  s'il  pourrait,  par  ce  moyen,  acquérir 
la  science  des  fées  et  décou\Tir  les  trésors  cachés. 
Quelques  jours  après,  une  chercheuse  de  pain 
vint  dans  le  village  où  elle  demandait  la  charité 
de  porte  en  porte  :  elle  paraissait  semblable  aux 
femmes  déguenillées  et  malpropres  dont  le  métier 
est  de  mendier.  Mais  le  pêcheur  la  reconnut  aus- 
sitôt pour  une  des  fées  qu'il  avait  vues  changer 
de  forme  dans  la  grotte  ;  il  remarqua  qu'elle  je- 
tait des  sorts  sur  certaines  maisons,  et  qu'elle 
regardait  avec  soin  dans  l'intérieur  des  habita- 
tions, comme  si  elle  avait  voulu  voir  s'il  n'y  avait 
pas  quelque  chose  à  dérober. 


26  CONTES    POPULAIRES 

Quand  il  sortait  au  large  avec  son  bateau,  il 
voyait  les  darnes  de  la  mer  nager  autour  de 
lui,  et  les  reconnaissait  parmi  les  poissons  aux- 
quelles elles  ressemblaient  par  la  forme.  Les 
autres  marins  ne  les  apercevaient  pas;  mais  lui 
savait  se  garantir  des  tours  qu'elles  jouent  aux 
pêcheurs  dont  elles  se  font  un  malin  plaisir  d'em- 
brouiller les  lignes,  de  manger  l'amorce  sans  se 
laisser  prendre,  ou  d'emmêler  les  unes  dans  les 
autres  les  amarres  des  barques,  sources  de  dis- 
putes violentes  et  de  querelles  entre  les  pêcheurs. 

Quelque  temps  après,  il  alla  à  la  foire  de 
Ploubalay,  où  il  vit  plusieurs  fées,  qu'il  reconnut 
aussitôt  malgré  leurs  déguisements  variés  :  les 
unes  étaient  somnambules  et  disaient  la  bonne 
aventure;  d'autres  montraient  des  curiosités  ou 
tenaient  des  jeux  de  hasard  où  les  gens  de  cam- 
pagne se  laissaient  prendre  comme  des  oiseaux  à 
la  glu.  Il  se  garda  bien  d'imiter  ses  compagnons 
et  de  jouer;  mais  il  pouvait  s'apercevoir  que  les 
fées  étaient  inquiètes,  sentant  vaguement  que 
quelqu'un  les  reconnaissait  et  les  devinait. 

Aussi  elles  faisaient  plusieurs  choses  de  travers  : 
il  s'en  réjouissait,  et  souriait  en  se  promenant 
parmi  la  foule.  En  passant  près  d'une  baraque 
où  plusieurs  fées  paradaient  sur  l'estrade,  il  vit 
que  lui  aussi  avait  été  aperçu  et  deviné,  et  qu'elles 
le  regardaient  d'un  air  irrité.  Il  voulut  s'éloigner; 


EX    HAUTE-BRETAGXE 


mais  rapide  comme  une  flèche,  l'une  des  fées  lui 
creva,  avec  la  baguette  qu'elle  tenait  à  la  main, 
l'œil  que  la  pommade  avait  rendu  clairvoyant. 

C'est  ainsi  que  le  grand  Cangnard  devint 
borgne  pour  avoir  voulu  savoir  les  secrets  des 
fées  de  la  mer. 


Li  pommade  qui  rend  diiirvoyant  se  retrouve  dans  plusieurs 
contes  :  dans  la  Pixic  en  mal  d'enfant,  légende  du  Devonshire, 
recueillie  par  Mistress  Bray  (Brue\Te,  Contes  populaires  de  la 
Grande-Bretagne,  conte  39),  qui  présente  de  singulières  ressem- 
blances avec  la  Gouh-és-Fées  ;  dans  le  Roi  d'Egeherg,  conte  nor- 
wégien  d'Abjôrsen,  traduit  en  français  dans  Mélusive,  col.  84. 
Egeberg  est  une  montagne  au  bord  de  la  mer.  Cf.  également  les 
Mille  et  une  Kuils,  histoire  de  l'Aveugle  Baba-Abdallah. 

Dans  l'Enfant  delà  Fée  (Contes populaires  de  la  Hauie-Bretagr.e, 
conte  xvii),  il  est  aussi  question  d'une  pommade  qui  fait  recon- 
naître les  fées  sous  tous  leurs  déguisements.  Cf.  aussi  la  Sorcière 
et  le  nouveau-né,  conte  basque  de  M.  Webster. 

L'épisode  de  l'oeil  arraché,  qui  figure  dans  les  deux  contes 
précédents,  se  retrouve  dans  la  Lamigna  en  mal  d'enfant,  légende 
basque  du  recueil  de  M.  Cerquand.  11  est  intéressant  de  compa- 
rer avec  la  Goule-és-Fces  ce  conte  et  ses  trois  variantes  où  il  est 
question  de  Lamigna  accouchées  par  des  femmes. 


^ 


28  CONTES    POPULAIRES 


Une  des  légendes  recueillies  par  Madame  de  Cemy,  à  Saint- 
Suliac  (lUe-et- Vilaine),  sur  les  bords  de  la  Rance,  parle  aussi  de 
fées  qui  habitaient  des  grottes.  Voici  en  substance  ce  qu'elle  dit  à 
ce  sujet  : 

La  Fée  du  Bec-du-Piiy  ou  de  la  Grotle-ès-Chiens 
habite  une  grotte  marine  des  bords  de  la  Rance. 
Elle  en  sort  le  soir,  d'abord  en  vapeur  blanche  et 
indistincte;  ensuite  elle  prend  la  forme  d'une 
belle  femme  dont  les  habits  sont  couleur  de  l'arc- 
en-ciel.  Elle  fuit  à  la  vue  de  l'homme  et  pleure 
sa  puissance  détruite.  Jadis  elle  avait  du  pouvoir 
sur  les  vents,  et  pour  se  la  rendre  favorable  on 
venait  déposer  des  fleurs  à  l'entrée  de  sa  grotte, 
que  gardaient  des  chiens  invisibles.  Aujourd'hui 
sa  vue  n'annonce  rien  de  bon. 

Un  jour  des  bergers  trouvèrent  à  l'entrée  de 
la  grotte  une  jeune  fille  expirante  qui  leur  ra- 
conta qu'elle  venait  à  cette  place  attendre  son 
fiancé.  Il  y  a  trois  jours,  elle  avait  vu  la  fée,  puis 
elle  lui  était  apparue  une  seconde  fois  avec  un 
bruit  comme  un  petit  battement  d'ailes.  Elle  ne 
put  fuir  et  resta  anéantie  :  la  fée  lui  dit  que  son 
fiancé    n'était    plus,     et    qu'elle-même    mourrait 


EN    HAUTE-BRETAGXE  2Ç) 

bientôt.  Les  bergers  la  portèrent  au  bourg.  Le 
curé  somma  la  fée  de  comparaître  et  l'exorcisa 
avec  les  formules  ordinaires.  On  ne  vit  rien , 
mais  on  entendit  un  cri  de  douleur,  et,  depuis 
ce  temps,  la  fée  n'a  plus  de  pouvoir. 

En  revenant  de  la  grotte,  les  personnes  qui 
avaient  accompagné  le  curé  trouvèrent  le  cada\Te 
du  jeune  fiancé. 

{Saint-Suliac  et  us  traditions^  p.   i8-22.) 


§   II.  —  AUTRES  CONTES  DE  FÉES   Q.UI  SE   PASSENT 
DANS  UN   LIEU   DÉTERMINÉ   DU   PAYS. 


^^^  ANS  les  récits  que  j'ai  recueillis  personnel- 
lement, il  est  rarement  question  de  fées 
qui  ont  pour  demeure  des  monuments 
mégalithiques.  Cela  tient  sans  doute  à  ce  que  la 
partie  du  pays  gallot  où  j'ai  habité  jusqu'ici  est 
assez  pauvre  en  dolmens,  en  tumuli  et  en  men- 
hirs. Habasque  cite  (t.  II,  p.  364  ;  t.  III,  p.  82, 
1)2,  158)  plusieurs  endroits  de  la  Haute-Bre- 
tagne où  on  lui  a  parlé  de  monuments  mégali- 
thiques hantés  par  les  fées. 

Le  conte  de  la  Couleuvre,  p.  162  des  Contes  po- 
pulaires de  la  Haute-Bretagne,  met  en  scène  une 
fée  ou,  comme  disait  mon  conteur,  une  Margot- 
la-Fée,  qui  habitait  la  Roche  aux  fées  de  la 
Brousse,  située  dans  les  environs  de  Collinée  (i). 


(i)  A  propos  de  la  Roche  aux  fées  de  la  Brousse,  voici  une 
curieuse  note  que  je  trouve  dans  les  Anciens  évéchés  Je  Bretagne, 
de  MM.  Geslin  de  Bourgogne  et  A.  de  Bartliclemv,  Diocèse  de 
S.iinl-Brieuc,    t.  III,  p.  219  :  «  Un  des  plus  beaux  et  des  mieux 


CONTES   POPULAIRES   EX    HAUTE-BRETAGNE       3  I 

Quant  aux  travaux  qui  passent  pour  avoir  été 
exécutés  par  les  fées,  je  n'en  ai  trouvé  le  sou- 
venir que  dans  une  légende  très-incomplète  et 
assez  confuse  qu'on  racontait  jadis  à  Ercé  près 
Liffré,  mais  qui  aujourd'hui  est  presque  oubliée. 
Des  fées  qui  avaient  désobéi  à  leur  supérieure 
furent  condamnées  par  elle  à  creuser  la  nuit  un 
étang.  C'est  là  l'origine  de  l'étang  et  de  la  butte 
de  Graphard,  sur  la  limite  d'Ercé  et  de  Gosné; 
la  butte  a  été  formée  par  les  déblais  jetés  sur  le 
bord  par  les  fées. 

Mais  il  y  a  en  pays  gallot  d'autres  construc- 
tions qui  leur  sont  attribuée  :  ce  sont  elles  qui 
ont  bâti  le  portail  de  la  chapelle  de  Saint-Jacques- 
le-Majeur  en  Saint-Alban,  Côtes-du-Xord.  (Cf. 
Habasque,  t.  III,  p.  170.)  Les  grosses  pierres  qui 
couvrent  les  landes  de  Cojou  et  de  Tréal  en 
Saint-Just  (Ille-et-Vilaine)  furent,  d'après  les  gens 
du  pays,  apportées  par  les  fées  qui  en  remplis- 
saient leurs  tabliers.  (Cf.  Guillotin  de  Corson, 
Légendes  de  rjUe-ci-Vilaitie,  p.  193.) 


consencs  de  ces  monuments  se  voit  à  une  petite  distance  de 
la  Brousse,  à  un  demi-kilomètre  de  la  route,  près  du  petit  che- 
min qui  conduit  de  la  Moussaye  à  Boquen.  Il  mesure  13  mètres 
sur  I"  80  de  largeur;  il  ouvre  à  l'est.  On  le  nomme  dans  le 
pavs  la  Grotte  aux  fées.  Ces  campagnes  sont  remplies  de  fées, 
qui,  la  nuit,  au  dire  des  paysans,  jouent  avec  les  rochers  entassés 
sur  la  lande,  et  vont  les  baisner  dans  les  ruisseaux  du  voisinage.  » 


32      CONTES   POPULAIRES   EN   HAUTE-BRETAGNE 

Je  n'ai  recueilli  aucune  légende  sur  les  fées 
des  eaux  et  des  rivières. 

Mlle  de  Cerny  (Saint-Suliac  et  ses  traditions. 
p.  53-63)  raconte  que  sur  les  bords  de  la  Rance 
existent  des  fées  qui,  d'après  ce  qu'on  lui  a  dit, 
se  promènent  pendant  les  orages,  et  en  suivent 
une  plus  belle  qu'elles,  qui  est  montée  sur  une 
barque  faite  de  la  coque  d'un  nautile  des  mers 
du  Sud,  traînée  par  deux  écrevisses.  C'est  elle 
qui  commande  aux  vents  de  souffler  moins  fort, 
et  aux  flots  de  rendre  les  cadavres.  Un  jeune 
candidat  au  long  cours,  qui  était  sur  l'île  Notre- 
Dame,  la  vit  un  jour  aborder,  et  pour  la  mieux 
voir  se  cacha  derrière  un  rocher  ;  elle  s'endormit, 
et  le  jeune  homme  restait  à  l'admirer  quand  il 
fut  entouré  par  d'autres  fées  qui  voulurent  le  jeter 
à  la  mer.  Heureusement  la  dormeuse  se  réveilla, 
et  empêcha  ses  compagnes  de  lui  faire  du  mal  ; 
puis,  après  avoir  chanté  une  chanson,  elle  dispa- 
rut dans  un  char  traîné  par  des  papillons. 


"^âsx 


§   III.  —   GARGANTUA   EN   HAUTE-BRETAGNE. 


L  est  assez  souvent  question  de  Gargantua 
dans  le  pays  gallot,  où  l'on  dit  en  pro- 
verbe :  «  Manger  comme  un  Gargantua.  » 
En  plusieurs  endroits,  notamment  à  Plévenon,  ou 
montre  le  lieu  d'où  il  s'élança  pour  se  rendre  à 
Jersey.  Une  pierre  haute  d'environ  3  mètres,  qui 
se  trouve  à  côté  du  fort  La  Latte  en  Plévenon, 
se  nomme  le  Bâton  de  Gargantua  :  c'est  vrai- 
semblablement un  menhir  ;  il  est  enfoncé  dans 
un  gros  rocher  qui  lui  sert  de  piédestal,  et  dont 
l'un  des  côtés  est  orné  d'un  bas-relief  grossier 
représentant  une  croix  qui  surmonte  une  sorte 
d'autel  ;  sur  le  dessus  de  la  pierre  est  sculptée 
l'empreinte  d'un  soulier  long  de  60  centimètres 
environ,  pointu  par  le  bout  comme  les  souliers 
de  fer  des  chevaliers,  et  à  côté  est  gravé  le  bout 
d'une  canne  carrée. 

A  la  chapelle   de  Hirel  en  Ruca,  près  Mati- 

5 


34  CONTES     POPULAIRES 

gnon,  une  statue  grotesque,  placée  à  l'extérieur, 
est  appelée  Gargantua. 

A  Plurien,  à  l'embouchure  de  la  petite  rivière 
de  la  Bouche,  se  trouve  une  pierre  nommée  la 
Gravelle  de  Gargantua. 

A  Saint-Just  (Ille-et-Vilaine),  les  grosses  pierres 
de  la  lande  de  Cojou  furent  jetées  par  Gargantua, 
qui  les  trouvait  gênantes  dans  ses  souliers.  (Cf. 
Guillotin  de  Corson,  p.  193.) 

A  Saint-Suliac,  un  menhir,  qui  n'a  guère  qu'un 
mètre  de  haut,  se  nomme  la  Dent  de  Gargantua. 

Sur  la  lande  de  la  Pierre -Plate  en  Treillières 
(Loire-Inférieure),  un  peulvan  porte  le  nom  de 
Galoche  (bouchon)  de  Gargantua  ;  les  plateaux 
de  granit  voisins  étaient  ses  palets.  (Ogée,  nouv. 
édit.) 

La  quenouille  de  la  femme  de  Gargantua  se 
trouve  à  côté  de  Josselin;  c'est  un  menhir  de 
6  mètres  de  haut;  son  fuseau,  un  autre  menhir 
de  5™  30  de  haut,  se  voit  à  Loqueltas,  sur  la 
limite  de  la  langue  française  et  du  breton,  mais  en 
pays  bretonnant  ;  on  les  retrouve  sur  la  lande  de 
Lanvaux,  près  d'Auray,  et  les  deux  mille  cailloux 
de  4  à  7  mètres  de  haut  qui  parsèment  la  lande 
du  Haut-Brambien  en  Pluherlin  (partie  française 
du  Morbihan)  sont  des  graviers  que  Gargantua 
secoua  de  ses  souliers.  (Cf.  Violeau,  Pèlerinages 
du  Morbihan,  p»_240.) 


EN     HAUTE-BRETAGNE.  35 

On  en  trouve  aussi  beaucoup  de  traces  en  paj-s 
bretonnant;  mais,  pour  le  moment,  je  ne  m'oc- 
cupe que  du  pays  gallot. 

J'ai  entendu  parler,  mais  à  l'état  vague,  de  lé- 
gendes concernant  Gargantua  :  jusqu'à  présent, 
je  n'ai  recueilli  que  des  fragments  insignifiants. 
Mme  de  Cerny  a  été  plus  heureuse,  et  voici  l'ana- 
lyse du  conte  de  la  Dent  de  Gargantua  (p.  70-79). 


Gargantua  était  si  grand  qu'en  deux  enjam- 
bées il  allait  de  Saint-Malo  en  Angleterre,  pas- 
sait par  dessus  les  clochers,  et  faisait  en  huit  jours 
le  tour  du  monde.  Il  passa  par  Dinan,  visita  les 
géants  de  Saint-Samson  (i),  et  fut  si  charmé  de 
la  Rance,  ruisseau  formé  des  larmes  de  sa  sœur 
veuve,  qu'il  résolut  de  se  fixer  sur  ses  bords; 
mais  il  était  très-gêné,  parce  qu'il  ne  trouvait 
point  de  grotte.  Toutefois  comme  c'était  l'été,  il 
vécut  à  la  belle  étoile  et  eut  envie  de  devenir 
amoureux. 

Un  jour,  en  allongeant  la  jambe,  il  renversa 

(i)  Ke  serait-ce  pas  une  allusion  au  menhir  de  la  Tiemblaye, 
qui  aurait  été  planté  par  des  géants? 


36  COXTES     POPULAIRES 

une  petite  barque  d'où  sortit  un  cri  perçant.  Il  se 
baissa  et  ramassa  une  petite  forme  si  gentille, 
que  jamais  il  n'en  avait  vu  de  pareille  ;  c'était  la 
fée  des  Eaux,  et  Gargantua  en  tomba  ainoureux, 
en  regrettant  qu'elle  fût  si  petite  ;  mais  sa  voix 
l'effraya,  et  elle  s'enfuit.  Toutefois,  elle  revint 
coqueter  avec  lui,  et  cela  dura  un  siècle.  Au 
bout  de  ce  temps,  Gargantua  voulut  se  marier  ; 
mais  les  frères  de  la  fée  ne  consentirent  au  ma- 
riage qu'à  la  condition  que  les  nouveaux  mariés 
n'auraient  point  d'enfants. 

Gargantua  emporta  sa  femme  sur  son  pouce, 
et  ils  furent  heureux  pendant  quelque  temps.  Mais 
le  génie  du  mal,  qui  n'avait  point  été  convié  à 
la  noce,  vint  un  soir  les  visiter;  le  lendemain  la 
fée  apprit  à  Gargantua  qu'elle  allait  être  mère,  et 
son  mari  déclara  que,  pour  ne  point  violer  son 
serment,  il  mangerait  ses  enfants. 

Pendant  que  le  géant  était  endormi,  la  fée  alla 
consulter  sa  nourrice  qui  demeurait  à  Chausey  : 
la  nourrice  lui  dit  qu'elle  ferait  avaler  un  che- 
vreau à  Gargantua,  et  que  sa  fille  élèverait  l'en- 
fant sous  les  eaux  du  lac.  La  nourrice  vint  près 
de  la  fée,  et  présenta  à  Gargantua  un  chevreau 
emraaillotté  qu'il  avala  d'une  bouchée.  La  fée 
eut  un  deuxième  enfant,  et  Gargantua  dévora  un 
jeune  porc  à  sa  place  ;  puis  il  y  eut  encore  quatre 
autres   enfants,    et  Gargantua  avala   successive- 


EN     HAUTE-BRETAGNE.  37 

ment  un  chien,  un  ânon,  un  veau  et  un  jeune 
poulain. 

Mais  il  vint  un  septième  enfant  :  Gargantua 
arriva  juste  au  moment  de  l'accouchement  et 
demanda  le  nouveau-né.  La  nourrice,  qui  n'avait 
rien  préparé,  se  trouva  fort  embarrassée  ;  heureu- 
sement, elle  vit  une  grosse  roche,  l'emmaillotîa 
et  la  présenta  au  géant  (i).  Mais  la  pierre,  qui 
était  forte,  brisa  une  dent  à  Gargantua,  qui  entra 
en  colère  et  voulut  donner  un  coup  de  pied  à  la 
nourrice.  Celle-ci  s'esquiva;  le  coup  porta  à  faux 
et  enfonça  la  plaine  de  Mordre  ou  Mordreuc.  Gar- 
gantua rendit  la  dent,  qui  se  piqua  dans  le  sable. 

Il  alla  du  côté  de  Saint-Malo,  et,  sentant  quel- 
que chose  qui  le  gênait  dans  son  soulier,  il  en 
tira  un  gravier  qui  est  le  rocher  de  Bizeul. 

Le  bloc  le  gênait  sur  l'estomac,  et  il  avait  soif; 
comme  il  se  trouvait  en  mer,  il  voulut  boire, 
et  aspira  si  fort  l'eau,  qu'il  avala  une  flotte  an- 
glaise qui  croisait  par  là,  et  il  s'en  aperçut  à 
peine.  Mais,  au  bout  de  quelque  temps,  il  sentit 
comme  des  crochets  de  fer  qui  lui  déchiraient 
l'estomac  ;  il  revint  au  continent  pour  consulter 
son  médecin  sur  les  bruits  sourds  qu'il  enten- 
dait dans  son  estomac,  et,  par  son  conseil,  il  se 
décida  à  aller  aux  Indes. 

(i)  Cf.  la  fable  hellénique  de  Saturne  dévorant  ses  enfants. 


38       COMTES   POPULAIRES   EN    HAUTE-BRETAGXE. 


Cependant  les  vaisseaux  entrés  dans  Gargantua 
ne  savaient  où  ils  étaient  ;  les  officiers  firent  allu- 
mer les  lampes  et  tirer  le  canon,  qui  tua  un  tas 
de  matelots. 

A  l'arrivée  du  géant  aux  Indes,  son  médecin 
lui  fit  vomir  la  flotte,  qui  était  en  fort  mauvais 
état.  Gargantua  mourut,  et  ses  amis,  pour  lui 
faire  un  tombeau,  construisirent  l'Himalaya. 

La  fée  regretta  son  mari,  et  elle  alla  rejoindre 
ses  enfants  sous  les  eaux.  On  dit  que  ce  sont  eux 
qui  engloutissent  les  animaux,  les  hommes  et  les 
navires,  sans  pouvoir  assouvir  leur  faim. 

On  peut  consulter  au  sujet  du  mythe  de  Cirgantua  les  édi- 
tions critiques  de  Rabelais  et,  parmi  les  monographies,  la  cu- 
rieuse brochure  de  M.  H.  Gaidoz,  intitulée  :  Gargantua,  essai  de 
mythologie  celtique.  Paris,  i8é8. 


•r-y 


B.  —  CONTES  DE  FÉERIES  QUI  NE  SE  "PASSENT 
'PAS  DANS  UN  LIEU  DÉTERMINÉ. 


CÔTÉ  des  contes  dont  les  narrateurs  placent  la  scène 
dans  un  endroit  déterminé  de  la  Haute-Bretagne,  il 
y  a  un  grand  nombre  de  récits  de  féeries  et  d'aven- 
tures mer\'eilleuses  qui  se  passent  dans  un  lieu  indéterminé,  et 
•dont  souvent  les  héros  sont  anonymes.  Ces  contes  sont  de  ceux 
dont  le  thème  originel,  modifié  par  le  génie  des  narrateurs  de 
chaque  paj'S,  se  retrouve  un  peu  partout,  non  seulement  en 
France  et  chez  les  peuples  qui  parlent  les  langues  novo-latines 
ou  les  dialectes  celtiques,  mais  encore  dans  les  pays  où  l'on  se 
sert  des  idiomes  germaniques,  chez  les  Slaves,  dans  l'Inde,  par- 
fois même  chez  des  peuples  qui  ne  sont  pas  de  race  aryenne. 

Quelle  que  soit  l'origine  de  ces  récits,  qu'ils  soient  anciens 
dans  le  pays  où  on  les  raconte,  ou  qu'ils  y  aient  été  importés 
récemment,  ils  sont  intéressants  à  recueillir,  ne  serait-ce  que 
pour  montrer  les  innombrables  transformations  que  chaque  race 
et  parfois  chaque  groupe  provincial  a  fait  subir  à  ces  mythes 
qui  semblent  communs  à  l'humanité  tout  entière. 


§  I.  —  CONTES  Q.UI  PRÉSENTENT  DES  ANALOGIES 
AVEC   CEUX   DE   PERRAULT. 


^ARMi  les  contes  populaires  dans  le  pays  gallot,  il  en  est 
^  plusieurs  qui  présentent,  soit  dans  l'ensemble  et  la 
marche  du  récit,  soit  dans  les  épisodes,  des  analogies 
avec  les  contes  de  Perrault,  sans  qu'on  puisse  dire  avec  certitude 
si  elles  sont  dues  i  des  transformations  faites  par  des  conteurs 
ayant  connu  les  récits  de  Perrault  ou  si  la  ressemblance  provient 
de  contes  plus  anciens.  Dans  les  récits  que  j'ai  recueillis,  je  n'ai 
point  de  mythes  analogues  à  la  Belle  au  Bois  Dormant,  avec  la- 
quelle la  fille  endormie  des  Bas  enchantés,  n*  xxi,  et  les  prin- 
cesses endormies  du  Capitaine  Pierre,  u°  vi,  présentent  pourtant 
des  ressemblances,  au  Chat -Botte,  à  Riquet  à  la  Houpe  et  aux  Fées. 
Mais  je  retrouve  dans  mes  contes  des  épisodes  similaires  à  ceux 
qui  se  trouvent  dans  tous  les  autres  contes  de  fées  du  recueil 
de  Perrault.  En  voici  quelques-uns  ci-après;  j'ai  analysé  ceux 
que  j'ai  précédemment  publiés,  et  parmi  les  contes  enfantins,  h 
Rat  et  la  Ratesse,  qu'on  trouvera  plus  loin,  se  termine  par  un 
épisode  qui  n'est  autre  qu'une  version  du  Petit  Chaperon  Rouge. 
Voici  un  petit  conte  qui  ressemble  à  la  fin  de  la  Barbe-Bleue; 
mais  il  n'y  a  aucune  trace  des  chambres  interdites  qui  figurent 
dans  le  récit  de  Perrault. 


ftU,  t^lA   CiiJ.  t"^  4tiA  <tlA  ri*  <vlA  «iiA  CviA  fvLJt.  ftu.  ctiX 


I 

BARBE-ROUGE. 


lARBE- Rouge  s'était  marié  sept  fois,  et 
avait  perdu  successivement  ses  femmes 
au  bout  de  peu  de  temps  de  ménage.  Il 
vécut  dix  ans  en  bonne  intelligence  avec  la  hui- 
tième, dont  il  eut  deux  filles  et  un  garçon.  Mais^ 
à  cette  époque,  Barbe-Rouge  prit  sa  femme  en 
telle  haine,  qu'il  résolut  de  se  débarrasser  d'elle. 
Un  dimanche,  au  moment  où  elle  revenait  de 
la  messe,  il  lui  dit  : 

—  Jeanne-Marie,  c'est  aujourd'hui  que  je  vais 
te  tuer. 

—  Permettez  -  moi ,  répondit  la  femme,  de 
prendre  mes  habits  de  noces,  ceux  avec  lesquels 
je  fus  mariée  avec  vous. 

—  Alors,  monte  dans  ta  chambre,  et  dépêche- 
toi,  car  je  suis  pressé. 

Elle  ouvrit,  avant  de  commencer  à  s'habiller, 
la  porte  de  la  maison  à  son  petit  chien,  auquel 
elle  mit  dans  l'oreille  une  lettre  pour  ses  frères 
qui  demeuraient  à  quelques  lieues  de  là. 


42  COXTES     POPULAIRES 


Barbe-Rouge,  pendant  ce  temps,  aiguisait  son 
sabre  en  répétant  : 

J'aiguise,  j'aiguise  mon  couteau, 
Pour  tuer  ma  femme  qu'est  en  haut. 

—  Es-tu  prête,  Jeanne-Marie?  lui  cria-t-il. 

—  Non,  je  n'ai  encore  mis  que  mon  cotillon 
de  dessous. 

Quelques  instants  après,  son  mari,  tout  en  ré- 
pétant : 

J'aiguise,  j'aiguise  mon  couteau. 
Pour  tuer  ma  femme  qu'est  en  haut, 

lui  demanda   pour  la  seconde  fois  si  elle  était 
habillée. 

—  Non,  dit-elle,  je  suis  à  chausser  mes  bas. 

—  Es-tu  prête  ?  répéta-t-il  au  bout  d'un  quart- 
d'heure. 

—  Non,  je  peigne  mes  cheveux. 

Une  demi-heure  après,  Barbe-Rouge  s'écria  : 

—  Mon  couteau  est  bien  affilé;  descends,  ou 
je  vais  te  chercher. 

—  Attendez  encore  un  peu  ;  je  vais  prendre  ma 
grande  coiffe. 

Comme  elle  y  attachait  des  épingles,  elle  re- 
garda par  la  fenêtre,  et  vit  sur  la  route  plusieurs 
hommes  à  cheval  auxquels  elle  fit  des  signes. 


EX     HAUTE-BRETAGN'E.  43 

—  Pour  cette  fois,  s'écria  Barbe-Rouge,  je  vais 
monter  et  te  faire  ton  affaire  là-haut. 

—  Je  n'ai  plus  qu'une  épingle  à  placer,  et  je 
descends. 

Une  minute  après,  elle  dit  : 

—  Je  suis  prête. 

Et  elle  se  mit  lentement  à  descendre  l'escalier. 
Au  moment  où  elle  arrivait  au  bas,  on  frappa  à 
la  porte,  et  Barbe-Rouge  se  cacha  dans  le  corri- 
dor ;  mais  les  chefs  de  la  troupe  le  découvrirent 
et  le  tuèrent. 

Jeanne-Marie  sortit  de  la  maison  avec  ses  en- 
fants, et,  au  bout  de  son  deuil,  elle  se  maria  avec 
un  des  militaires  qui  l'avaient  délivrée. 

(Conté    en    i8j8  par  Jean   'Bouckery,  de  Dourdain, 
garçon  de  ferme  à  Erci.) 

Une  variante  basque  de  Webster,  à  la  suite  du  Cordonnier  et 
ses  trois  filles,  p.  176,  a  beaucoup  de  ressemblance  avec  ce  conte. 
Les  sept  femmes  de  la  Barbe-Bleue,  qui  se  retrouvent  ici,  ont 
leur  similaire  dans  le  début  du  Géant  aux  sept  femmes,  n°  is  des 
Contes  populaires  de  la  Haute-Bretagne. 

Quelques-uns  des  épisodes  de  Peau  d'Ane  ont  leurs  similaires 
dans  plusieurs  de  mes  contes  :  l'amour  du  roi  pour  sa  fille  se 
retrouve  dans  la  Peau  d'Anette,  qu'on  trouvera  plus  loin,  et  dont 
le  commencement  seul  ressemble  au  conte  de  Perrault. 

Dans  le  Taureau  bUu  (Contes  populaires  de  la  Haute-Brtlagne , 


44     CON'TES  POPULAIRES  EX  HAUTE-BRETAGNE. 


n°  m),  la  jeune  fille  qui,  à  la  fin  du  récit,  joue  un  rôle  ana- 
logue à  celui  de  Peau  d'Âne  et  de  Cendrillou  s'enfuit  de  chez 
ses  parents  à  cause  de  la  méchanceté  d'une  belle-mère  ;  Césarine 
(no  xxvii)  se  loue  comme  gardeuse  de  dindons ,  après  avoir 
quitté  la  maison  paternelle,  parce  que  sa  mère  la  détestait.  Dans 
ces  contes,  un  prince  devient  amoureux  de  la  gardeuse  de  din- 
dons et  finit  par  l'épouser. 

Voici    un    conte   recueilli    dans    l'IUe-et- Vilaine,    et    dont   le 
milieu  et  la  fin  présentent  des  analogies  avec  Peau  à' Ane. 


II 

LA  POUILLEUSE. 


\t  était  une  fois  un  roi  qui  avait  deux  filles 
qu'il  chérissait  de  tout  son  cœur.  Quand 
elles  furent  grandes,  il  lui  prit  fantaisie 
de  savoir  si  elles  l'aimaient,  en  se  disant  qu'il 
donnerait  son  royaume  à  celle  qui,  par  ses  pa- 
roles, lui  témoignerait  le  mieux  son  affection. 

Il  fit  d'abord  venir  l'aînée  des  princesses  et  lui 
dit: 

—  Comment  m'aimes-tu? 

—  Comme  la  prunelle  de  mes  deux  j'eux. 

—  Bien,  dit  le  roi  en  l'embrassant  tendrement  ; 
tu  es  une  fille  dévouée  et  aimante. 

A  la  cadette  qui  vint  ensuite,  il  demanda  com- 
ment elle  l'aimait  : 

—  A  mes  yeux,  mon  père,  répondit-elle,  vous 
êtes  aussi  aimable  que  le  goût  du  sel  dans  les 
aliments. 

Le  roi,  contrarié  de  ces  paroles,  ordonna  à  sa 
fille  de  quitter  la  cour  et  de  ne  jamais  reparaître 


46  CONTES     POPULAIRES 

devant  lui.  La  pauvre  princesse  monta  à  sa 
chambre  et  se  mit  à  pleurer;  mais  comme  on 
lui  rappelait  l'ordre  de  son  père,  elle  essuya  ses 
larmes,  et  ayant  fait  un  paquet  de  ses  plus  belles 
robes  et  pris  ses  bagues,  elle  se  hâta  de  s'éloi- 
gner du  château  où  elle  était  née. 

Elle  chemina  tout  droit  devant  elle,  et  sans 
trop  savoir  ce  qu'elle  allait  devenir,  car  elle  ne 
connaissait  aucun  métier,  et  tout  son  savoir  se 
bornait  à  quelques  recettes  de  ménage  et  de  cui- 
sine que  sa  mère  lui  avait  apprises.  Et  comme 
elle  craignait  que  sa  jolie  figure  ne  l'exposât  aux 
entreprises  des  méchants  garçons,  elle  résolut  de 
se  rendre  si  méconnaissable  et  si  laide,  que  per- 
sonne ne  fût  tenté  de  lui  faire  la  cour. 

Elle  échangea  la  robe  qu'elle  portait  contre  les 
haillons  usés  et  rapiécés  d'une  vieille  mendiante, 
et  cacha,  dans  un  morceau  d'étoffe  grossière,  les 
beaux  habits  qu'elle  avait  emportés.  Elle  se  bar- 
bouilla la  figure  et  couvrit  de  boue  ses  mains 
blanches  ;  pour  compléter  son  déguisement,  elle 
laissa  pendre  ses  cheveux  ébGuriff"és,  et  quand 
elle  voj-ait  quelqu'un,  elle  remuait  les  épaules, 
comme  font  les  pauvresses  que  dévore  la  ver- 
mine. 

Ainsi  déguisée,  elle  allait  se  proposer  pour 
garder  les  oies  ou  les  moutons  ;  mais  les  fer- 
mières refusaient  les  services  d'une  fille  aussi  mal- 


EN     HAUTE-BRETAGXE.  47 

propre,    et   la   renvoyaient  en   lui    donnant  par 
charité  un  morceau  de  pain. 

Après  avoir  marché  bien  des  jours  sans  trouver 
à  s'employer,  elle  arriva  à  une  grande  ferme  où 
l'on  manquait  d'une  gardeuse  de  moutons,  et  on 
la  loua  pour  remplacer  celle  qui  était  partie. 
Pour  mieux  faire  croire  qu'elle  était  une  pauvre 
mendiante,  quand  elle  se  chauffait  auprès  du 
feu  elle  jetait  sur  la  flamme  du  gros  sel,  qui 
pétillait  et  produisait  le  bruit  qiie  font  les  poux 
quand  on  les  grille.  Sa  maîtresse,  qui  ne  s'aper- 
çut pas  de  la  supercherie,  la  gronda  pour  cette 
malpropreté,  et  elle  cessa  de  jeter  sur  les  ti- 
sons sa  prétendue  vermine  ;  mais  le  surnom  de 
Pouilleuse  lui  resta,  et  c'est  ainsi  que  chacun  la 
nommait. 

Un  jour  qu'elle  gardait  ses  moutons  dans  un 
endroit  éloigné  de  la  ferme  et  où  elle  pensait 
que  personne  ne  la  verrait,  il  lui  prit  envie  de 
s'habiller  comme  autrefois.  Elle  se  lava  les  mains 
et  la  figure  dans  un  ruisseau,  et  comme  elle  por- 
tait toujours  avec  elle  le  paquet  qui  contenait  ses 
robes,  elle  dépouilla  ses  haillons  et  ressembla  en 
peu  d'instants  à  une  grande  dame. 

Le  fils  du  roi,  qui  s'était  égaré  en  chassant, 
aperçut  de  loin  cette  belle  personne  et  voulut  la 
voir  de  plus  près  ;  mais  la  Pouilleuse,  dès  qu'elle 
eut  connaissance  de  son  dessein,  s'enfuit  dans  le 


48  CONTES     POPULAIRES 


bois,  légère  comme  un  oiseau.  Le  prince  courut 
après  elle  ;  mais  s'étant  pris  le  pied  dans  une  ra- 
cine d'arbre,  il  tomba,  et  quand  il  se  releva  pour 
la  poursuivre,  elle  avait  disparu. 

Dès  que  la  Pouilleuse  eut  perdu  de  vue  le  fils 
du  roi,  elle  se  hâta  de  reprendre  ses  haillons,  et 
de  se  salir  la  figure  et  les  mains. 

Cependant  le  jeune  prince,  qui  avait  chaud  et 
soif,  entra  à  la  ferme  pour  boire  un  verre  de 
cidre,  et  il  demanda  quelle  était  la  belle  dame 
qui  gardait  les  moutons.  En  entendant  cette  de- 
mande, chacun  se  mit  à  rire,  et  on  lui  répondit 
que  la  pâtoure  était  la  créature  la  plus  laide  et  la 
plus  crasseuse  que  l'on  pût  voir,  et  qu'à  cause  de 
sa  saleté  on  l'avait  appelée  la  Pouilleuse. 

Le  prince  soupçonna  quelque  enchantement,  et 
il  s'en  alla  avant  le  retour  de  la  gardeuse  de 
moutons,  dont  les  gens  de  la  ferme  se  moquèrent 
de  plus  belle  ce  soir-là. 

Le  fils  du  roi  pensait  souvent  à  la  jolie  per- 
sonne qu'il  n'avait  fait  qu'entrevoir  et  qui  lui 
avait  paru  plus  charmante  qu'aucune  des  dames 
de  la  cour.  Il  tomba  amoureux  de  ce  souvenir,  et 
comme  sa  passion  le  rendait  rêveur  et  qu'il  mai- 
grissait à  vue  d'œil,  ses  parents  lui  demandèrent 
la  cause  de  son  chagrin,  promettant  de  faire  tout 
ce  qui  pourrait  contribuer  à  lui  rendre  la  santé 
et   la   bonne  humeur  d'autrefois.   Il  n'osa    leur 


EN     HAUTE-BRETAGN'E.  49 

avouer  ce  qu'il  avait  vu,  de  peur  qu'on  ne  se 
moquât  de  lui  ;  il  leur  dit  seulement  qu'il  désirait 
manger  du  pain  blanc  boulangé  par  la  Pouilleuse 
qui  était  nlle  de  basse-cour  dans  une  ferme  qu'il 
nomma. 

Bien  que  ce  désir  parût  bizarre,  on  s'empressa 
d'obéir,  et  on  alla  dire  au  maître  de  la  ferme  ce 
que  voulait  le  fils  du  roi.  La  Pouilleuse  ne  parut 
pas  fort  étonnée  de  cet  ordre  :  elle  demanda  de 
la  fleur  de  farine,  du  sel  et  de  l'eau,  et  dit  qu'on 
la  laissât  seule  dans  une  petite  pièce  qui  touchait 
le  four  et  où  se  trouvait  une  huche.  Avant  de  se 
m.ettre  à  l'œuvre,  elle  se  débarbouilla  avec  soin 
et  passa  même  ses  bijoux  à  ses  doigts  ;  mais  pen- 
dant qu'elle  boulangeait,  une  de  ses  bagues  glissa 
dans  la  pâte.  Quand  elle  eut  fini  sa  besogne,  elle 
se  salit  de  nouveau  la  figure  et  laissa  de  la  pâte 
collée  à  ses  doigts,  si  bien  qu'elle  parut  aussi 
laide  qu'auparavant. 

On  porta  au  fils  du  roi  le  pain,  qui  était  fort 
petit,  et  qu'U  sembla  manger  avec  plaisir;  en  le 
coupant,  il  trouva  la  bague  de  la  princesse  et 
déclara  à  ses  parents  qu'il  épouserait  celle  qui 
pourrait  la  passer  à  son  doigt. 

Le  roi  fit  publier  cet  avis  dans  tout  son 
royaume,  et  les  dames  vinrent  en  foule  pour 
tenter  l'aventure.  Mais  la  bague  était  si  petite 
que  celles  qui  avaient  la  main  la  plus  fine  pou- 

4 


50  CONTES     POPULAIRES 

valent  à  peine  y  faire  entrer  leur  petit  doigt.  En 
peu  de  temps  toutes  les  jeunes  filles  du  royaume, 
même  les  paysannes,  eurent  subi  l'épreuve,  mais 
sans  succès,  et  on  allait  déclarer  qu'il  était  inu- 
tile de  faire  d'autres  essais,  quand  le  fils  du 
roi  fit  remarquer  que  la  Pouilleuse  n'était  pas 
venue. 

On  alla  la  chercher;  elle  arriva  couverte  de 
ses  haillons  ordinaires,  mais  les  doigts  mieux, 
décrassés  que  de  coutume,  et  elle  mit  facilement 
la  bague.  Le  fils  du  roi  déclara  qu'il  accomplirait 
sa  promesse,  et  comme  ses  parents  lui  faisaient 
observer  que  la  jeune  fille  était  une  simple  gar- 
deuse  de  moutons  et  des  plus  laides,  la  Pouilleuse 
prit  la  parole  et  dit  qu'elle  était  née  princesse,  et 
que  si  on  consentait  à  lui  donner  de  l'eau  et  à  la 
laisser  quelques  instants  seule  dans  une  chambre, 
elle  montrerait  qu'elle  savait  aussi  bien  que  per- 
sonne porter  la  toilette. 

On  se  hâta  de  lui  accorder  sa  demande,  et 
quand  elle  sortit  revêtue  d'une  robe  magnifique, 
elle  parut  si  belle  qu'aucun  des  assistants  ne  pensa 
qu'elle  pût  être  autre  chose  qu'une  princesse  dé- 
guisée. Le  fils  du  roi  reconnut  la  charmante  per- 
sonne qui  lui  était  un  jour  apparue  ;  il  se  jeta  à 
ses  pieds,  et  lui  demanda  si  elle  voulait  l'épouser. 
■  La  princesse  raconta  son  histoire,  et  dit  qu'il 
fallait  envoyer  un  ambassadeur  à  son  père  pour 


EX     HAUTE-BRETAGNE.  5I 

lui  demander  son  consentement  et  le  prier  de 
venir  à  la  noce. 

Le  père  de  la  princesse,  qui  n'avait  pas  tardé  à 
se  repentir  de  sa  dureté  à  l'égard  de  sa  fille, 
l'avait  fait  chercher  partout  ;  mais  personne  n'a- 
vait pu  lui  dire  ce  qu'elle  était  devenue,  et  il  la 
croyait  morte.  Il  apprit  avec  joie  qu'elle  vivait 
et  qu'un  prince  la  demandait  en  mariage,  et  il 
quitta  son  royaume  avec  sa  fille  aînée,  pour  venir 
assister  à  la  cérémonie. 

Par  ordre  de  la  mariée,  on  ne  servit  à  son  père, 
au  repas  qui  suivit  les  noces,  que.  du  pain  sans 
sel  et  de  la  viande  non  assaisonnée.  Comme  il 
faisait  la  grimace  et  qu'il  mangeait  peu,  sa  fille, 
qui  était  assise  auprès  de  lui,  lui  demanda  s'il 
trouvait  la  cuisine  à  son  goût. 

—  Non,  dit-il,  les  mets  sont  recherchés  et  ap- 
prêtés avec  soin;  mais  ils  sont  d'une  fadeur  in- 
supportable. 

—  Ne  vous  avais-je  pas  dit,  mon  père,  que  le 
sel  était  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  aimable?  Et 
cependant  quand  je  vous  ai,  pour  vous  peindre 
mon  aff'ection,  répondu  que  je  vous  aimais  comme 
le  goût  du  sel,  vous  avez  cru  que  je  n'étais  pas 
une  fille  aimante,  et  vous  m'avez  privée  de  votre 
présence. 

Le  roi  embrassa  sa  fille  et  reconnut  qu'il  avait 
eu  tort  de  mal  comprendre  ses  paroles.   On  lui 


52  CONTES     POPULAIRES 

servit  pendant  le  reste  du  repas  du  pain  et  des 
mets  convenablement  assaisonnés,  et  il  les  trouva 
les  meilleurs  du  monde. 

(Conté  en   tSyS  par  Aimé  Pierre,  de  Liffrc,  garçov  de  ferme, 
âgé  de  dix-neuf  ans.") 

Ou  peut  comparer  à  ce  récit,  où  ne  se  trouvent  ni  fées  ni 
surnaturel,  la  version  en  prose  de  'Peau  d'Ane,  qui  figure  d^ns 
les  contes  de  Perrault,  quoiqu'elle  ne  soit  pas  de  lui,  et  la 
dissertation  que  Ch.  Deulin  lui  a  consacrée  dans  les  Contes  de 
vin  inrre  l'Oye  avant  Perrault,  p.  85-126. 

Dans  un  conte  agenais  de  BUdé,  la  Gardcuse  de  dindoi:s, 
n»  VIII,  se  retrouve,  mais  au  début  seulement,  l'épisode  du  sel  : 
les  similaires  sont  indiqués  à  la  fin  du  volume  dans  une  excel- 
lente note  de  M.  Reinhold  Kœhler. 

On  peut  encore  rapprocher  de  la  'Pouilleuse  certains  épisodes 
de  Césarinc  (Contes  populaires  de  la  Haule-Brctagiie,  nu  xxvii.) 

Les  épisodes  de  Cendrillon  sont  souvent  mêlés  à  ceux  de 
'Peau  d'Ane,  et  réciproquement,  ce  qui  a  fait  penser  à  plusieurs 
auteurs  que  les  deux  contes  n'en  formaient  originairement  qu'un 
seul.  Ainsi,  la  pantoufle  de  verre  se  trouve  dans  le  Taureau 
bleu  cité  ci-dessus,  et  qui  par  d'autres  épisodes  ressemble  à 
'Peau  d'Ane. 

Dans  un  conte  encore  inédit,  intitulé  :  Cendrouse,  que  j'ai 
recueilli  à  Ercé,  il  y  a  deux  sœurs  jalouses  de  la  fille  de  leur 
beau-père  ;  elles  lui  font  tout  le  mal  possible,  l'envoient  garder 
les  vaches  dans  les  champs  et  lui  donnent  à  peine  à  manger. 
Elle  est  secourue  par  une  fée  qui  finit  par  lui  donner  un  car- 
rosse  obtenu    par    les  mêmes   moyens   que    dans  la   Cendrillon 


EX      HAUTE-BRETAGN'E. 


de  Perrault.  Quand  la  jeune  fille  es:  à  se  promener  en  voiture, 
elle  rencontre  la  fée  habillée  en  mendiante  ;  elle  fait  arrêter  son 
carrosse  pour  que  la  fée  puisse  y  monter,  et  la  fée,  ravie  de  cette 
marque  de  bon  cœur,  marie  Cendreuse  à  un  beau  monsieur. 

J'ai  recueilli  dans  l'Ille-et- Vilaine  un  conte  intitulé  :  Poucerot 
ou  Peucerot,  qui  ne  diffère  du  Petit  Poiicet  que  par  les  détails  : 
l'ogre  a  deux  bottes  de  sept  lieues,  et  quand  il  se  met  à  la 
poursuite  des  petits  garçons,  il  n'en  prend  qu'une.  Poucerot 
la  lui  dérobe  pendant  qu'il  est  endormi,  et,  après  avoir  demandé 
de  l'argent  à  l'ogresse,  il  se  sauve  avec  ses  frères  et  achète  une 
belle  ferme.  Mais  l'ogre  prend  sa  seconde  botte  de  sept  lieues . 
et  se  met  à  la  poursuite  de  Poucerot,  qui  finit  par  le  lasser  et 
par  lui  enlever  sa  seconde  botte. 

Une  petite  fille  des  environs  de  Moncontour  m'a  récité,  sous 
le  titre  de  Petit  Pcuçol,  un  conte  qui  n'est  guère  différent  de 
celui  de  Perrault;  l'ogre  y  est  appelé  Sarrasin;  —  plusieurs  fois 
j'ai  entendu  nommer  les  ogres  des  sarrasins.  A  la  fin  Peuçot 
va  à  la  cour  d'un  roi,  qui  lui  promet  sa  fortune  s'il  peut  rap- 
porter le  corne  (cor  ou  trompette)  du  sarrasin  ;  il  pan'int  à  s'en 
emparer  par  ruse. 

Dans  un  autre  conte  intitulé  :  la  Perle  (Coulis  populaires  de 
la  Haute-Bretagne,  n°  xix),  trois  frères,  dont  l'aîné  et  le  plus 
rusé  se  nomme  la  Perle,  vont  chez  un  ogre;  l'ogresse  les  met 
à  coucher  avec  ses  filles  et  leur  place  sur  la  tête  des  bonnets  : 
pendant  la  nuit,  la  Perle  substitue  les  bonnets  aux  couroimes 
des  filles,  et  l'ogre,  trompé  par  cet  échange,  tue  ses  filles  et 
veut  ensuite,  quand  il  a  reconnu  son  erreur,  manger  la  Perle 
et  ses  frères  ;  mais  la  Perle  persuade  à  l'ogre  de  le  laisser  en- 
graisser. La  Perle  vole  à  l'ogre  ses  bottes  qui  font  sept  lieues 
à  l'heure,  sa  lune  qui  éclaire  sept  lieues  à  la  ronde  (Cf.  Luzel, 
le  Gé.tnt  Goulaffre,  demi-lune   qui    sert   de   lanterne)  et   sa  ba- 


54      COXTES   POPULAIRES    EX    HAUTE-BRETAGN'E. 


guette.  Le  géant,  qui  avait  d'autres  bottes,  se  met  à  la  pour- 
suite des  enfants  qui  lui  échappent,  en  faisant,  grâce  à  la 
baguette,  couler  entre  eux  et  l'ogre  une  rivière  si  profonde  qu'il 
ne  peut  la  traverser.  (Cf.  sur  les  bottes  de  vitesse,  Deulin, 
Contes  de  ma  mère  l'Oye,  p.  326  et  sqq.) 

On  peut  consulter  sur  le  mytbe  de  Poucet  la  savante  dis- 
sertation de  M.  Gaston  Paris,  Le  Petit  Poucet  et  la  Grande  Ours, 
Paris,  Franck,  187;  ;  sur  l'ensemble  des  Contes  de  'Perrault, 
l'excellente  introduction  que  M.  André  Lefévre  a  mise  en  tête 
de  son  édition  de  Perrault,  nouvelle  collection  Jannet,  1S78,  et 
l'ouvrage  de  Deulin  cité  plus  haut. 


§     II.     —     COXTES     DIVERS 
DE    FÉES    ET    d'eNXHANTEMEXTS. 


jES  contes  sont  ea  assez  grand  nombre;  outre  ceux  que 
j'ai  déjà  publiés  dans  les  Contes  populaires  de  la  Haute- 
Bretagne,  des  trois  que  je  donne  ici  comme  spéci- 
men, j'en  possède  encore  une  quarantaine  qui  sont  inédits.  Les 
trois  qu'on  trouvera  ci-après  présentent  des  ressemblances  avec 
beaucoup  d'autres  récits  de  pays  très-divers;  j'en  signale  quel- 
ques-unes à  la  fin  de  chacun  d'eux,  en  citant  de  préférence  les 
contes  populaires  français  déjà  publiés,  et  en  renvoyant,  pour 
plus  de  détails,  à  des  dissertations  qui  ont  paru  dans  des  livres 
spéciaux. 

Il  y  en  a  qui  sont  fort  étendues,  car  certains  de  ces  contes  se 
retrouvent  en  des  pays  éloignés,  et  très-difièrents  de  langue  et 
de  race  ;  le  catalogue  des  similaires  de  ceux  qui  sont  les  plus  ré- 
pandus occuperait  à  lui  seul  plusieurs  pages. 


@©©®@??^©©92?S'S9® 


I 

LE  MERLE  D'OR. 
\L  était  une  fois  un  homme  riche  qui  avait 


'*-   trois  fils.  Il  tomba  malade,  et  il  fit  venir 


des  médecins  de  toute  sorte,  et  même 
des  rehûutous  ;  mais  ils  ne  connaissaient  rien  à 
son  mal  et  ne  pouvaient  lui  procurer  aucun  sou- 
lagement. A  la  fin,  il  vint  un  médecin  étranger 
qui  déclara  que  le  Merle  d'Or  pourrait  seul  gué- 
rir le  malade. 

Le  vieux  seigneur  envoya  son  fils  aîné  à  la  re- 
cherche de  l'oiseau  merveilleux,  en  lui  promettant 
de  grands  biens  s'il  parvenait  à  l'apporter,  et  i^ 
lui  donna  de  l'argent  pour  voyager  à  son  aise. 

Le  jeune  homme  se  mit  en  route  et  ne  tarda 
pas  à  arriver  à  un  endroit  où  quatre  chemins  se 
croisaient;  il  se  trouva  bien  embarrassé,  ne  sa- 
chant lequel  prendre,  et  il  jeta  son  chapeau  en 
l'air  en  se  disant  qu'il  irait  du  côté  où  tomberait 
le  chapeau.  Après  avoir  cheminé  pendant  deux 
ou  trois  jours,  il_  s'ennuya  de  marcher  sans  sa- 


CONTES   POPULAIRES    EX    HAUTE-BRETAGXE.       57 

voir  s'il  arriverait  bientôt,  et  il  s'arrêta  à  une 
auberge  où  il  y  avait  joyeuse  compagnie.  Il  y 
resta  à  boire  et  à  manger. 

—  Ma  foi,  dit-il,  c'est  folie  d'aller  plus  long- 
temps à  la  recherche  de  l'oiseau  ;  le  bonhomme 
est  vieux,  et  s'il  meurt,  j'aurai  son  héritage. 

Au  bout  de  quelque  temps,  le  vieux  seigneur, 
ne  voyant  pas  revenir  l'aîné  de  ses  enfants,  en- 
voya le  cadet  à  la  recherche  du  Merle  d'Or  ; 
le  jeune  homme  prit  la  même  route  que  son 
frère,  et,  arrivé  au  carrefour  des  quatre  chemins, 
il  jeta  aussi  son  chapeau  en  l'air  ;  le  chapeau 
tomba  du  même  côté  que  la  première  fois,  et  il 
marcha  jusqu'au  moment  où  il  arriva  à  l'endroit 
où  son  frère  s'était  arrêté.  Celui-ci,  qui  était  à  la 
fenêtre  de  l'auberge,  l'appela  et  lui  dit  de  rester 
avec  lui  à  se  divertir. 

—  Tu  as  raison,  répondit  le  cadet  ;  qui  sait  si 
en  allant  au  bout  du  monde  je  pourrais  trouver 
le  Merle  d'Or?  Au  surplus,  si  le  bonhomme 
meurt,  nous  aurons  son  héritage. 

Il  entra  à  l'auberge,  et  les  deux  garçons  me- 
nèrent une  vie  joyeuse,  si  bien  qu'en  peu  de 
temps  tout  leur  argent  fut  dépensé  ;  ils  devaient 
même  à  leur  hôte,  qui  ne  voulait  plus  les  laisser 
partir  et  les  retint  jusqu'à  ce  qu'ils  l'eussent 
payé,  ce  qu'ils  ne  pouvaient  faire. 

Le  dernier  des  enfants  partit  à  son  tour,  et  il 


CONTES     POPULAIRES 


arriva  à  l'endroit  où  ses  frères  étaient  arrêtés 
malgré  eux  ;  ils  l'appelèrent  et  firent  tout  ce  qu'ils 
purent  pour  l'empêcher  d'aller  plus  loin. 

—  Non,  répondit-il,  mon  père  a  eu  confiance 
en  moi,  et  j'irai  jusqu'où  il  faut  pour  trouver  le 
Merle  d'Or. 

—  Ah,  bah  !  disaient  ses  frères,  tu  ne  réussiras 
pas  plus  que  nous.  Que  le  bonhomme  meure  s'il 
veut  ;  nous  aurons  son  héritage. 

Sur  son  chemin  il  rencontra  un  petit  lièvre, 
qui  s'arrêta  pour  le  regarder  et  lui  dit  : 

—  Où  vas-tu,  mon  ami? 

—  Je  n'en  sais  trop  rien,  répondit-il;  mon  père 
est  malade,  et  il  faut  que  je  lui  rapporte  le  Merle 
d'Or  pour  le  guérir.  Il  y  a  longtemps  que  je 
marche  ;  mais  personne  n'a  pu  m'indiquer  l'en- 
droit où  il  se  trouve. 

—  Ah  !  dit  le  lièvre,  tu  n'es  pas  au  bout  de  ta 
course  ;  il  te  reste  encore  plus  de  sept  cents  lieues 
pour  y  arriver. 

—  Comment  ferai-je  pour  parcourir  une  si 
longue  route  ? 

—  Monte  sur  mon  dos,  dit  le  petit  lièvre,  et  je 
t'y  conduirai. 

Le  jeune  garçon  obéit  ;  à  chaque  saut  le  petit 
lièvre  faisait  sept  lieues,  et  ils  ne  tardèrent  pas 
à  arriver  devant  un  château  tout  à  fait  grand  et 
tout  à  fait  beau. 


EX     HAUTE-BRETAGXE.  59 

—  Le  Merle  d"Or  est  dans  une  petite  cabane  à 
côté,  dit  le  petit  lièvre,  et  tu  la  trouveras  facile- 
ment ;  il  est  perché  dans  une  vilaine  cage,  et  à 
côté  est  une  cage  en  or  ;  mais  garde-toi  de  le 
mettre  dans  la  belle  cage,  car  aussitôt  les  gens 
du  château  sauraient  que  tu  l'as  pris. 

Le  jeune  garçon  vit  le  Merle  d'Or  les  pieds  sur 
une  perche  en  bois,  et  qui  paraissait  comme 
mort,  et  à  côté  de  sa  cage  grossière  était  une 
cage  d'or. 

—  Il  va  peut-être  ressusciter  si  je  le  mets  dans 
la  belle  cage,  pensa  le  jeune  garçon. 

Dès  que  le  Merle  d'Or  eul  touché  les  barreaux 
de  la  cage  en  or,  il  s'éveilla  et  se  mit  à  siffler. 
Aussitôt  les  gens  du  château  accoururent  et  se 
saisirent  du  jeune  garçon,  en  le  traitant  de  voleur 
et  en  disant  qu'ils  allaient  le  mettre  en  prison. 

—  Non,  répondit-il^  je  ne  suis  pas  un  voleur; 
si  j'ai  pris  le  Merle  d'Or,  c'est  pour  guérir  mon 
père  qui  est  malade,  et  j'ai  fait  plus  de  sept  cents 
lieues  pour  arriver  jusqu'ici. 

—  Eh  bien  !  dirent-ils,  nous  allons  vous  laisser 
aller,  et  nous  vous  donnerons  le  Merle  d'Or,  si 
vous  pouvez  amener  ici  la  Porcelaine. 

Le  jeune  garçon  sortit  en  pleurant,  et  il  ren- 
contra le  petit  lièvre  qui  broutait  du  serpolet. 

—  Qu'as-tu  à  pleurer,  mon  ami?  lui  demanda 
le  Hèvre. 


bO  COXTES     POPULAIRES 

—  C'est,  répondit-il,  que  les  gens  du  château 
ne  veulent  me  laisser  emporter  le  Merle  d'Or  que 
si  je  puis  leur  amener  la  Porcelaine. 

—  Tu  n'as  pas  suivi  mon  conseil,  dit  le  petit 
lièvre,  et  tu  auras  voulu  mettre  le  Merle  d'Or 
dans  sa  belle  cage. 

—  Hélas  1  oui. 

—  Ne  te  désespère  pas  ;  la  Porcelaine  est  une 
jeune  fille,  jolie  comme  les  amours,  qui  demeure 
à  deux  cents  lieues  d'ici.  Monte  sur  mon  dos,  et 
je  te  conduirai. 

Le  petit  lièvre,  qui  faisait  sept  lieues  à  chaque 
enjambée,  ne  mit  pas  longtemps  à  parcourir  les 
deux  cents  heues,  et  il  s'arrêta  sur  le  bord  d'un 
étang. 

—  La  Porcelaine,  dit-il  au  jeune  garçon,  va 
venir  se  baigner  ici- avec  ses  compagnes,  et  moi 
je  vais  aller  brouter  un  peu  de  serpolet  pour  me 
nourrir.  Quand  elle  sera  dans  le  bain,  tu  lui  ca- 
cheras ses  habits  qui  sont  d'une  blancheur  écla- 
tante, et  tu  ne  les  lui  rendras  que  si  elle  consent 
à  te  suivre. 

Le  petit  lièvre  s'éloigna,  et  la  Porcelaine  arriva 
presque  aussitôt  avec  ses  amies  ;  elle  se  désha- 
billa et  se  mit  à  l'eau  ;  alors  le  jeune  garçon  se 
glissa  sans  bruit  et  s'empara  de  ses  vêtements, 
■  qu'il  alla  cacher  sous  un  rocher  à  quelque  dis- 
tance. 


EN     HAUTE-BRETAGNE.  6l 


Quand  la  Porcelaine  fut  lassée  de  s'ébattre 
dans  l'eau,  elle  sortit  pour  se  rhabiller  ;  mais  elle 
eut  beau  chercher  ses  vêtements,  elle  ne  put  les 
trouver.  Ses  compagnes  aussi  cherchèrent  par- 
tout; mais  voyant  qu'elles  ne  les  retrouvaient 
point,  elles  s'enfuirent  et  la  laissèrent  seule  sur 
le  rivage,  oia  elle  se  mit  à  pleurer. 

—  Qu'avez-vous  à  verser  des  larmes  ?  lui  dit  le 
jeune  garçon  en  s'approchant  d'elle. 

—  Hélas  !  répondit-elle,  pendant  que  j'étais  au 
bain,  on  m'a  pris  mes  habits,  et  mes  compagnes 
m'ont  abandonnée. 

—  Je  vous  ferai  retrouver  vos  vêtements  si 
vous  consentez  à  venir  avec  moi. 

La  Porcelaine  dit  qu'elle  voulait  bien,  et  après 
lui  avoir  rendu  ses  habits,  le  jeune  homme  acheta 
pour  elle  un  petit  cheval  qui  marchait  comme  le 
vent.  Le  petit  lièvre  les  ramena  tous  les  deux 
pour  aller  chercher  le  Merle  d'Or,  et  quand  on 
fut  arrivé  auprès  du  château  où  il  était,  le  petit 
lièvre  dit  au  jeune  garçon  : 

—  Sois  plus  fin  cette  fois-ci  que  tu  ne  l'as  été, 
et  tu  emmèneras  le  Merle  d'Or  et  la  Porcelaine  ; 
prends  la  cage  d'or  dans  ta  main,  et  laisse  l'oi- 
seau dans  celle  où  il  est,  que  tu  prendras  aussi. 

Le  petit  lièvre  s'en  alla  ;  le  jeune  garçon  fit  ce 
qui  lui  avait  été  dit,  et  les  gens  du  château  ne 
s'aperçurent  pas  qu'il  emportait  le  Merle  d"Or. 


62  COîSITES    POPULAIRES 


Q.uand  il  fut  arrivé  à  l'auberge  où  ses  frères 
étaient  retenus,  il  les  délivra  en  payant  à  l'hôte 
ce  qui  lui  était  dû.  Ils  s'en  vinrent  avec  lui; 
mais  ils  étaient  jaloux  du  succès  de  leur  ca- 
det, et  comme  ils  passaient  sur  la  chaussée 
d'un  étang,  ils  se  jetèrent  brusquement  sur  lui, 
lui  enlevèrent  le  Merle  d'Or  et  le  précipitèrent 
à  l'eau,  puis  ils  continuèrent  leur  route  emme- 
nant avec  eux  la  Porcelaine  et  pensant  que 
leur  frère  était  noyé.  Mais  celui-ci,  en  tombant, 
se  retint  à  un  buisson  de  joncs  et  se  mit  à  ap- 
peler au  secours.  Le  petit  lièvre  accourut  et  lui 
dit: 

—  Prends  ma  jambe,  et  sors  de  l'étang. 
Quand  le  jeune  homme  fut  tiré  de   l'eau,   le 

petit  lièvre  lui  dit  : 

—  Voici  maintenant  ce  que  tu  vas  faire  :  tu 
t'habilleras  comme  un  Breton  qui  veut  se  louer 
comme  garçon  d'écurie,  et  tu  iras  proposer  tes 
services  à  ton  père  ;  là  tu  trouveras  l'occasion  de 
lui  faire  voir  la  vérité. 

Le  jeune  homme  s'habilla  comme  le  petit 
lièvre  le  lui  avait  conseillé,  et  il  se  présenta  au 
château  de  son  père  en  demandant  si  l'on  n'avait 
pas  besoin  d'un  garçon  d'écurie  : 

—  Si,  lui  répondit  son  père,  j'en  ai  bon  besoin 
.d'un  ;  mais  le  service  n'est  pas  commode  :  il  y  a 

ici  un  petit  cheval  dont  personne  ne  peut  appro- 


EN     HAUTE-BRETAGXE.  65 

cher,  et  il  a  déjà  tué  plusieurs  de  ceux  qui  ont 
voulu  le  soigner. 

—  Je  le  soignerai  bien,  moi,  dit  le  jeune 
homme  ;  jamais  je  n'ai  eu  peur  d'un  cheval. 

Le  petit  cheval  se  laissa  panser  sans  lancer  de 
ruades  et  sans  essayer  de  frapper. 

—  Comment,  disait  le  seigneur,  ce  petit  che- 
val se  laisse-t-il  approcher  par  vous,  lui  qui  est  si 
mauvais  avec  tout  le  monde? 

—  C'est  qu'il  me  connaît  peut-être,  répondit 
le  garçon  d'écurie. 

Deux  ou  trois  jours  après,  le  seigneur  lui  dit  : 

—  La  Porcelaine  est  ici  dans  une  chambre  ; 
mais  quoiqu'elle  soit  jolie  comme  le  jour,  elle 
est  si  méchante  qu'elle  égratigne  tous  ceux  qui 
s'approchent  d'elle  ;  voyez  'donc  si  elle  voudra 
accepter  vos  ser\-ices. 

Quand  le  jeune  homme  entra  dans  la  chambre 
où  était  la  Porcelaine,  le  Merle  d'Or  se  mit  à 
chanter  d'un  ton  joyeux,  et  la  Porcelaine  sautait 
et  chantait  aussi  en  signe  d'allégresse. 

—  Comment  !  dit  le  seigneur,  la  Porcelaine  et 
le  Merle-d'Or  vous  connaissent  donc  aussi? 

—  Oui,  répondit  le  jeune  homme,  et  la  Porce- 
laine peut  raconter,  si  elle  veut,  toute  la  vérité. 

Alors  elle  dit  tout  ce  qui  lui  était  arrivé,  et  com- 
ment elle  avait  consenti  à  suivre  le  jeune  homme 
qui,  en  revenant,  s'était  emparé  du  Merle  d'Or. 


64  CONTES     POPULAIRES 

—  Oui,  reprit  le  jeune  garçon,  j'ai  délivré  mes 
frères  qui  étaient  retenus  prisonniers  dans  une 
auberge,  et,  pour  me  récompenser,  ils  m'ont  jeté 
dans  un  étang.'  Quant  à  moi,  je  suis  venu  ici  dé- 
guisé pour  faire  éclater  la  vérité  et  réconquérir 
votre  amitié. 

Alors  le  vieux  seigneur  embrassa  son  fils,  au- 
quel il  donna  tout  l'héritage,  et  il  fit  tuer  les 
deux  aînés  qui  l'avaient  trompé  et  avaient  voulu 
la  mort  de  kur  frère. 

Le  jeune  garçon  ^épousa  la  Porcelaine  et,  à 
cette  occasion,  ils  firent  de  belles  noces. 


JE  Merle  d'Or,  qui  m'a  été  conté  en  1879,  par  Franjoise 
Dumont,  d'Ercé  près  Liffré  (lUe-et- Vilaine),  âgée  de 
vingt  ans,  fille  d'un  tisserand  et  exerçant  elle-même 
■cette  profession,  est  une  variante  du  Petit  roi  Jeannot  (Contes 
populaires  de  la  Haute-'Bretagne ,  n°  i),  que  j'ai  recueilli  aussi 
à  Ercé.  Voici  les  principales  différences  entre  ces  deux  contes. 

Dans  le  IPetit  roi  Jeannot,  le  Merle  blanc  qui  ramène  les 
vieilles  gens  à  l'âge  de  quinze  ans  (Cf.  W.  Webster,  "Basque 
legends  :  ihe  White  Blackbird  :  le  Merle  blanc;  H.  Carnoy,  le 
Merle  blanc;  Monnier,  VOiscan  griffon,  etc.),  n'est  point  destiné 
à  guérir  le  père  des  enfants,  comme  le  Merle  d'Or;  c'est  une 
simple  épreuve  qui  leur  est  imposée. 

Les  trois  frères,  au   lieu  de   partir  successivement  (Cf.  Cos- 


EN     HAUTE-BRETAGNE.  65 


■quin,  le  Tetit  'Bossu;  H.  Caraoy,  Webster,  le  MerU  blanc),  se 
mettent  eu  route  en  même  temps.  Arrivés  à  un  carrefour,  ils  se 
séparent,  et  il  n'est  plus  guère  question  dans  le  conte  que  du 
petit  roi  Jeanuot. 

L'épisode  du  mort  privé  de  sépulture,  et  que  le  petit  roi 
Jeannot  fait  enterrer  décemment  (Cf.  Souvestre,  l'Heureux  Mao  ; 
'^'ebster,  le  Merle  blanc,  Jean  Je  Calais),  ne  se  retrouve  pas 
dans  le  Merle  d'Or,  où  l'intervention  du  lièvre  n'est  pas  moti- 
vée :  il  y  a  là  sans  doute  une  lacune.  Quand  le  jeune  garçon 
a  ôté  le  merle  de  sa  vilaine  cage  et  l'a  mis  dans  la  belle,  il 
n'est  point,  comme  dans  le  Petit  roi  Jeannot,  jeté  en  prison  ; 
mais  on  lui  impose  la  tâche  d'aller  chercher  la  Porcelaine  (Cf. 
Webster,  le  Merle  blanc),  qui  remplace  ici  la  Belle  aux  cheveux 
d'or  gardée  par  un  lion  ;  je  ne  sais  pourquoi  elle  se  nomme  la 
Porcelaine.  Le  jeune  homme  se  fait  sui\Te  d'elle  après  lui  avoir, 
par  le  conseil  du  lièvre,  caché  ses  vêtements.  (Cf.  Gubernatis, 
D^\lIx>logie  :^oolog!que,  t.  I,.p.  22;;  t.  Il,  p.  207;  Brueyre,  la 
D^ermaid,  et  les  citations  des  pages  258-261  ;  la  SiContagne  noire, 
conte  picard,  Mél.,  col.  448;  Webster,   la  Dame  'Pigeon.) 

Au  lieu  de  se  costumer  en  médecin,  il  se  déguise  en  garçon 
d'écurie,  et  est  reconnu  par  la  Porcelaine  et  le  Merle  d'Or.  (Cf. 
Cosquin,  le  'Petit  Bossu.) 

L'aventure  des  aines,  qui  s'arrêtent  à  l'auberge,  se  retrouve 
dans  le  conte  basque  de  Webster,  le  conte  de  Carnoy,  cités 
plus  haut,  dans  le  Petit  'Bossu  de  Cosquin,  dans  la  Princesse 
grecque  et  le  jeune  Jardinier,  conte  irlandais  de  Kennedy,  traduit 
par  M.  L.  Brueyre,  qui  cite  dans  sou  commentaire  plusieurs 
contes  similaires. 

Le  renard  joue  un  rôle  de  conseiller  dans  le  Merle  blanc  de 
Webster,  le  Petit  "Bossu  de  Cosquin,  le  Merle  blanc  de  Carnoy, 
la  Princesse  grecque  et  le  jeune  Jardinier  ;  Ohnivah,  conte  tchèque 
traduit  par  M.  Chodzko;  dans  ces  contes,   sauf  dans  le   basque, 

5 


66      CONTES  POPULAIRES  EN  HAUTE-BRETAGNE. 


le  fils  du^  roi  désobéit  au  renard  et  met  le  merle  dans  la  cage 
d'or  au  lieu' de   le   laisser  dans  la  cage  de  bois. 

L'âme  qui  vient2_secourir  sous  la  forme  d'un  animal  a  son 
similaire  dans  Webster,  Jean  de  Calais,  et  dans  Luzel,  L'homme 
aux  deux  chiens,  Quimperlé,  1870,  p.  38.  Les  deux  chiens  sont 
l'âme  du  père  et  de  la  mère  du  héros  du  conte. 

Sans  entrer  ici  dans  des  explications  mythiques,  je  crois  de- 
voir citer  un  'passage  de  M.  de  Gubematis,  Numa  Antohgia,. 
1880,  p.  778,  qui  vise  le  conte  du  'Petit  roi  Jeannot,  mais  dont 
une  partie  peut  s'appliquer  au  Merle  d'Or.  «  C'est  là  évidem- 
nient  un  mythe  solaire  :  l'aube  matinale  qui  rajeunit  le  soleil, 
c'est  le  Merle  blanc  ;  l'aurore  qui  rend  la  jeunesse  au  vieux 
soleil,  au  vieuxj^Tithon,  c'est  la  Belle  aux  Cheveux  d'or;  le 
royaume  paternel,  c'est  le  ciel  lumineux  dont  le  soleil  est  seul 
seigneur.  » 

Sur  l'ensemble  des  traditions  relatives  à  l'Oiseau  d'Or,  qui 
se  retrouvent  à  peu  près  partout,  on  peut  consulter  la  disser- 
tation placée  par  M.  Cosquin  à  la  suite  du  conte  du  'Petit  "Bossu 
(p.  103-109),  où  se  trouvent  indiqués  et  résumés  les  principaux 
mvthes  où  il  figure  ;  les  notes  de  M.  Chodzko  sur  Ohnivak 
ou  l'Oiseau  du  feu  (p.  28e  ssq.,  p.  307  et  ssq.);  celles  de 
AL  Loys  Brueyre,  p.  151-152  des  Contes  populaires  de  la 
Grande-Bretagne  ;  les  citations  de  M.  Reinhold  Koelher  (^Mé- 
moires de  l'Académie  de  Sainl-'Pélersbourg,  t.  XIX,  1873,  n"  6,  et 
Zeilschrift  fur  Romanische  'Philologie,  t.  III,  p.  311-313,  où  le 
savant  bibliothécaire  de  Weimar,  à  propos  du  Petit  roi  Jeannot^ 
cite  les  similaires.) 


II 

JEAN    LE    LAID. 

iL  y  avait  une  fois  un  homme  veuf  qui 
'4  avait  trois  filles.  Il  devait  à  tout  le  monde 
et  ne  savait  comment  s'y  prendre  pour 
payer  ses  dettes.  Il  finit  par  se  vendre  au  diable, 
qui  lui  donna  de  l'argent  à  la  condition  que,  s'il 
ne  pouvait  le  rendre  à  l'époque  fixée,  le  diable 
l'emporterait. 

Quand  approcha  le  moment  de  l'échéance, 
l'homme  n'avait  pas  de  quoi  pa3'er,  et  il  ne  se 
souciait  point  de  s'en  aller  en  enfer.  Il  se  con- 
fessa au  recteur,  auquel  il  conta  tout. 

Le  prêtre  lui  dit  : 

—  Il  faut  que  vous  rendiez  au  diable  l'argent 
qu'il  vous  a  fourni,  car  sans  cela  il  vous  empor- 
terait. Je  connais  un  homme  qui  pourra  vous  prê- 
ter la  somme  dont  vous  avez  besoin  :  c'est  Jean 
le  Laid.  Allez  le  trouver  de  ma  part. 

Le  bonhomme  s'en  fut  chez  Jean  le  Laid,  qui 
consentit  à  lui  avancer  trois  mille  francs  avec 
lesquels  il  paya  le  diable. 

Jean  le  Laid  vint  chez  le  bonhomme,  et  ayant 


68  COXTES     POPULAIRES 


VU  ses  trois  filles,  qui  étaient  jolies,  avenantes  et 
bien  élevées,  il  lui  prit  envie  d'en  épouser  une. 
Depuis  longtemps  il  cherchait  à  se  marier;  mais 
une  fée  l'avait  maudit,  et  il  était  si  laid  que,  rien 
qu'à  le  regarder,  on  éprouvait  de  la  répugnance  ; 
aussi,  bien  qu'il  fût  riche,  il  ne  trouvait  point  de 
femme. 

Il  dit  au  bonhomme  : 

—  Il  faut  que  vous  me  rendiez  mes  trois  mille 
francs  ou  que  vous  me  donniez  une  de  vos  filles 
en  mariage. 

Le  bonhomme  fit  part  à  ses  filles  de  la  propo- 
sition de  Jean  le  Laid,  en  leur  disant  que  si  l'une 
d'elles  ne  consentait  pas  à  se  marier  avec  lui, 
leur  père  serait  obligé  de  se  revendre  au  diable. 
Mais  elles  le  trouvaient  si  laid  qu'elles  répondirent 
toutes  les  trois  : 

—  Vendez-vous  au  diable  si  vous  voulez  ;  mais 
nous  refusons  de  prendre  un  si  vilain  mari. 

Cependant  l'aînée,  qui  s'appelait  Eulalie,  finit 
par  dire  qu'elle  épouserait  Jean  le  Laid  pour  em- 
pêcher son  père  d'être  emporté  par  le  diable. 

Elle  se  maria,  et  son  mari  l'emmena  dans  sa 
maison,  qui  était  fort  belle  et  où  elle  ne  man- 
quait de  rien. 

Huit  jours  après  la  noce,  elle  se  promenait  dans 
son  jardin,  quand  une  de  ses  amies  qui  passait 
sur  la  route  s'arrêta  à  lui  causer  et  lui  dit  : 


EX     HA  UTE-BRETAGXE.  69 

—  Ah  !  te  voilà,  ma  pauvre  Eulalie  !  Comment 
as-tu  pu  épouser  Jean  le  Laid,  qui  est  si  vilain  qu'il 
en  fait  danger  (i)? 

—  Je  ne  l'aime  point,  répondit  Eulalie  ;  il  est 
bien  laid,  et  si  je  me  suis  mariée  avec  lui,  c'est 
pour  empêcher  mon  père  de  se  'revendre  au 
diable. 

Son  mari,  qui  s'était  caché  tout  près  de  là  et 
qui  écoutait  ce  qu'elle  disait,  la  tua  au  milieu  de 
la  nuit. 

Le  lendemain,  il  alla  chez  son  beau-père  et  lui 
annonça  que  sa  fille  était  trépassée. 

—  Comment  !  dit  le  bonhomme  en  pleurant, 
ma  fille  est  morte? 

—  Oui,  répondit-il  ;  je  l'ai  tuée  parce  qu'elle 
ne  m'aimait  point.  Et  il  faut  que  vous  me  don- 
niez une  autre  de  vos  filles  ou  que  vous  me  ren- 
diez mon  argent. 

Quand  le  bonhomme  parla  à  ses  filles  de  se 
marier  avec  Jean  le  Laid,  elles  jetèrent  les  hauts 
cris,  et  elles  déclarèrent  qu'elles  aimaient  mieux 
voir  leur  père  se  revendre  au  diable  que  de  faire 
comme  leur  sœur. 

Alors  le  bonhomme  appela  le  diable,  qui  arriva 
aussitôt.  Quand  les  filles  le  virent,  elles  eurent  si 
grand  peur,  si  grand  peur,  que  la  seconde,  qui  se 

(i)  Répugnance,  du  breton  iotigcr. 


70  CONTES     POPULAIRES 

nommait  Amélie,  s'écria  qu'elle  voulait  bien 
prendre  Jean  le  Laid  pour  mari. 

Après  les  noces,  Amélie  alla  demeurer  dans  la 
maison  de  son  mari. 

Un  jour  qu'elle  se  promenait  aussi  dans  le  jar- 
din, elle  vit  passer  son  amie,  qui  lui  dit  : 

—  Comment  !  tu  as  épousé  Jean  le  Laid  qui  a 
tué  ta  sœur  et  qui  est  si  vilain  ? 

—  Ah  !  répondit-elle,  je  me  suis  mariée  avec 
lui  parce  que  mon  père  lui  doit  de  l'argent  ;  mais 
je  ne  l'aime  point. 

Jean  le  Laid  entendit  encore  cela,  et  au  milieu 
de  la  nuit  il  tua  sa  femme. 

Après  ce  nouveau  meurtre,  il  n'osa  retourner 
chez  son  beau-père,  et  il  resta  trois  jours  sans 
avoir  le  courage  d'aller  lui  annoncer  la  mort  de 
sa  seconde  fille. 

Il  s'y  décida  enfin  et  dit  au  bonhomme  qu'il 
voulait  ses  trois  mille  francs  ou  la  troisième  fille 
•en  mariage. 

Le  bonhomme  s'écria  qu'il  n'y  consentirait 
jamais,  et  qu'il  aimait  mieux  se  revendre  au 
diable  que  de  perdre  le  seul  enfant  qui  lui  restât. 

Mais  la  fille,  qui  se  nommait  Louise,  et  qui 
était  douce  et  bonne,  dit  à  son  père  qu'elle  con- 
sentait à  épouser  Jean  le  Laid.  La  noce  eut  lieu, 
■et  la  nouvelle  mariée  alla  demeurer  avec  son 
mari. 


EX     HAUTE-BRETAGN'E.  7I 

Elle  se  promenait  souvent  dans  son  jardin,  et, 
un  jour  qu'elle  y  était,  elle  vit  encore  passer  son 
amie,  qui  lui  dit  : 

—  Est-il  possible  que  tu  aies  consenti  à  épou- 
ser Jean  le  Laid,  qui  est  horrible  à  regarder  et  qui 
a  tué  tes  deux  sœurs? 

—  Ah  !  répondit  Louise,  si  je  l'ai  pris  pour 
mon  mari,  c'est  que  je  l'aimais. 

A  peine  eut-elle  dit  ces  mots  que  Jean  le  Laid, 
qui  était  encore  à  écouter,  se  montra  devant  elle  ; 
il  était  changé  du  tout  au  tout,  et  il  était  devenu 
aussi  charmant  qu'il  était  vilain  auparavant,  car 
la  fée  qui  l'avait  maudit  l'avait  condamné  à  rester 
laid  et  horrible  à  voir  jusqu'à  ce  qu'il  eût  trouvé 
une  femme  qui  l'aimât,  malgré  sa  laideur. 

Alors  Louise  fut  bien  contente  ;  elle  fit  venir 
son  père,  et  elle  devint  princesse.  Ils  firent  de 
grandes  réjouissances  ;  depuis  ils  vécurent  heu- 
reux, et  ils  ne  pensèrent  plus  aux  deux  filles  qui 
étaient  mortes. 

(Conté  en  l8j^  par  Rose  Renaud,  de  Sainl-Cast,  âgée  de 
cinquante-cinq  ans  environ.) 


Le  conte  qui,  à  ma  connaissance,  se  rapproche  le  plus  de 
Jean  le  Laid  est  celui  de  l'Homme-Poulain  de  Luzel  (IV"  rap- 
port, page  184  des  Archives  des  Missions  scientifiques).  L'honune- 
poulain,  fils  d'un  seigneur,  épouse  successivement  les  trois  filles 


72       CONTES   POPULAIRES  EN   HAUTE-BRETAGNE. 


de  son  fermier  ;  il  coupe  la  tète  aux  deux  premières,  parce  qu'il 
les  a  entendues  dire  aux  lavandières  que  le  jour  des  noces  elles- 
décapiteraient  leur  mari.  La  troisième  se  garde  bien  de  bavarder, 
et  quand  elle  est  devenue  mère,  son  mari  reprend  une  tète 
humaine. 

Le  mythe  de  la  laideur  détruite  par  l'amour  est  assez  fré- 
quent. M.  H.  Husson,  p.  130  et  sqq.  de  la  Chaîne  tradiiion- 
nelle,  cite  plusieurs  contes  similaires  :  la  Belle  et  la  Bête,  de 
yi.rae  Leprince  de  Beaumont,  le  Pritice  Crapaud,  de  Grimm,  un 
conte  africain,  etc.  M.  L.  Brueyre,  p.  58,  à  la  suite  du  Cra- 
paud, conte  écossais  de  Chambers,  renvoie  à  plusieurs  similaires 
français  ou  étrangers,  auxquels  il  convient  d'ajouter  la  Chatte 
blanche,  conte  lorrain  de  M.  Cosquin,  suivi  de  notes  curieuses, 
et  deux  contes,  l'un  toscan  et  l'autre'  piémontais,  analysés 
par  M.  de  Gubernatis,   OiCythohgie  xpologique,  t.  II,  p.  403-404. 

Il  y  a  dans  Jean  le  Laid  un  mélange  de  féeries  et  de  su- 
perstitions d'origine  chrétienne  :  le  pacte  avec  le  diable  est 
fréquent  dans  les  contes  de  la  Haute-Bretagne.  (Cf.  l'Enfant 
Vi-ndii  au  diable,  n"  xxix  ;  le  Pacte,  n"  xLii  ;  les  Femmes  et  le 
Diable,  n"  xLiv  ;  Rodomont,  n°  xtviii,  etc.) 


ftUU  ftiA  ctlA  CXU.  fiU».  ftlA  ctiA  C^A  ftlA  <X^  ftiA  CXIA  C^  ctl^t 


III 

PEAU    D'ANETTE. 


jL  y    avait    une    fois   un  homme  dont  la 
femme  mourut, 
duelque  temps  après  il  dit  à  sa  fille  qui 
était  déjà  grande  : 

—  Tu  vas  te  marier  avec  moi. 

—  Non,  répondit-elle. 

—  Je  t'aurai  un  habit  couleur  des  étoiles. 

—  Non,  je  ne  veux  pas. 

—  Je  t'aurai  un  habit  couleur  du  soleil. 

—  Non,  mon  père. 

—  Je  t'aurai  un  habit  couleur  de  lumière. 

—  Non. 

—  Je  vais  t' acheter  un  coffre  garni. 

La  fille  dit  alors  qu'elle  voulait  bien;  mais  elle 
ne  pensait  qu'à  s'enfuir.  Elle  prit  ses  plus  beaux 
habits  et  les  mit  dans  son  coffre,  qui  la  suivait 
partout  et  allait  par  sur  mer  comme  par  sur  terre. 

En  s'éloignant  de  chez  son  père,  elle  trouva  un 
âne  écorché  dont  elle  prit  la  peau  qu'elle  mit  par 
dessus  ses  vêtements. 


74  CONTES     POPULAIRES 

Elle  arriva  à  une  ferme  et  y  entra  pour  deman- 
der si  on  n'avait  pas  besoin  d'une  pàtoure  pour 
garder  les  oies. 

—  Si,  lui  répondit-on.  Et  on  lui  donna  les 
oies  à  conduire  dans  les  champs. 

A  l'endroit  où  elle  menait  ses  bêtes,  il  y  avait 
une  petite  cabane  pour  loger  la  pàtoure  quand  il 
pleuvait,  et  elle  y  mit  le  coffre  où  étaient  ses  beaux 
habits.  Un  jour  il  lui  prit  fantaisie  de  s'habiller  en 
demoiselle,  et  quand  le  garçon  de  la  maison  vint 
l'appeler  pour  dîner,  il  vit  la  Peau  d'Anette,  — 
c'est  ainsi  qu'on  la  nommait,  —  qui  était  dans 
la  cabane  vêtue  de  ses  beaux  habits. 

Il  tomba  amoureux  de  la  pàtoure  et  déclara 
à  sa  mère  qu'il  voulait  se  marier  avec  elle. 

—  Non,  dit  sa  mère,  tu  n'épouseras  point 
cette  fille  qui  vient  on  ne  sait  d'où  ;  elle  ne  sait 
ni  filer,  ni  broder  (i),  ni  faire  les  chambres,  ni 
apprêter  à  manger. 

—  Si,  ma  mère,  je  veux  me  marier  avec  elle. 
D'ailleurs  elle  est  peut-être  plus  capable  que  vous 
ne  croyez. 

—  Nous  allons  bien  voir,  dit  la  mère. 

On  fit  venir  la  Peau  d'Anette,  et  on  lui  dit  que  si 
elle  pouvait  filer  la  filasse  qu'on  lui  mit  dans  une 
chambre,  elle  se  marierait  avec  le  fils  de  la  maison. 

(i)  Tricoter. 


EN     HAUTE- BRETAGXE.  75 

Quand  elle  fut  seule,  au  lieu  de  travailler, 
elle  pleurait,  car  jamais  elle  n'avait  appris  à  filer. 
Elle  vit  descendre  par  la  cheminée  une  grande 
bonne  femme  qui  avait  de  gros  yeux  et  qui  lui 
dit: 

—  Q.u'as-tu  à  faire  là,  ma  belle  bergère? 

—  A  filer,  mais  je  ne  sais  point. 

—  Que  me  donneras-tu,  si  je  fais  ton  ouvrage? 

—  Je  vous  donnerai  l'écuellée  de  soupe  qu'on 
m'a  apportée  pour  mon  dîner,  car  c'est  tout  ce 
j'ai  à  moi. 

—  Non,  dit  la  femme  aux  gros  yeux,  garde 
ton  écuellée  de  soupe;  je  vais  faire  ta  tâche,  si  tu 
veux  me  promettre  de  m'inviter  le  jour  de  tes 
noces. 

La  Peau  d'Anette  y  consentit  ;  en  peu  de  temps 
toute  la  filasse  fut  convertie  en  fil,  et  quand  le 
garçon  de  la  maison  vint  pour  lui  apporter  à 
souper,  tout  était  filé. 

Le  lendemain,  on  l'enferma  encore  dans  la 
même  chambre,  et  on  lui  donna  de  la  laine  et 
des  aiguilles  pour  tricoter  des  bas  ;  mais  elle  se 
désola  encore  plus  que  la  veille,  et  quand  le 
garçon  vint  lui  apporter  à  dîner,  elle  n'avait  pas 
même  touché  à  son  ouvrage. 

Elle  vit  encore  une  grande  bonne  femme  qui 
descendait  par  la  cheminée  et  qui  avait  de  longues 
oreilles.  Elle  dit  à  la  Peau  d'Anette  : 


CONTES     POPULAIRES 


—  Q.ue  me  donneras-tu,  ma  belle  enfant,  pour 
tricoter  ta  laine? 

—  Je  vous  donnerai  mon  dîner,  répondit-elle. 

—  Non,  garde-le  pour  toi,  et  promets-moï 
seulement  de  me  prier  pour  le  jour  de  tes  noces. 

—  Oui,  volontiers,   si  le  garçon  m'épouse. 
La  besogne  fut  promptement    achevée,  et  au 

soir  la  maîtresse  de  Peau  d'Ânette  trouva  un  tri- 
cot très-bien  exécuté. 

Le  troisième  jour,  on  la  mit  dans  une  chambre 
pour  y  faire  la  cuisine  ;  mais  quand  le  garçon  alla 
lui  porter  à  dîner,  elle  n'avait  pas  encore  com- 
mencé. 

Elle  vit  alors  descendre  par  la  cheminée  une 
bonne  femme  qui  avait  de  grandes  dents  : 

—  Que  fais-tu  là,  ma  belle  bergère? 

—  On  m'a  mise  à  faire  la  cuisine  ici  ;  mais  je  ne 
sais  point. 

—  Que  me  donneras-tu  si  j'accomplis  ta  tâche? 

—  Le  pain  de  mon  dîner  et  toute  la  nourriture 
qu'on  m'a  apportée. 

—  Je  n'ai  que  faire  de  cela;  promets-moi  seu- 
lement de  m'inviter  à  tes  noces. 

Quand  Peau  d'Ânette  eut  assuré  à  la  bonne 
femme  qu'elle  se  garderait  bien  de  l'oublier,  la 
viande  fut  apprêtée  en  peu  de  temps  et  très- 
bien. 

Le  lendemain,  on   lui   ordonna  de  balayer  les 


EN'     HAUTE-BRETAGNE.  77 

chambres  ;  mais  à  midi  elle  n'avait  pas  encore 
commencé.  Elle  vit  descendre  par  la  cheminée  un 
grand  bonhomme  qui  avait  un  grand  balai  pendu 
au  derrière. 

—  Que  fais-tu  là,  ma  belle  bergère  ?  demanda- 
t-il. 

—  On  m'a  mise  à  balayer,  mais  je  ne  sais  point. 

—  Que  veux-tu  me  donner  ?  Je  vais  bala}-er  tes 
chambres,  moi. 

—  Voilà  mon  petit  dîner  ;  prenez-le. 

—  Non  ;  promets-moi  de  m'inviter  le  jour  de 
tes  noces. 

—  Oui,  monsieur,  si  je  me  marie. 

Quand  la  maîtresse  de  la  maison  et  son  fils 
vinrent  le  soir,  ils  trouvèrent  les  chambres  ba- 
layées et  bien  nettoyées,  et,  les  épreuves  étant 
accomplies,  la  mère  du  garçon  dit  qu'elle  voulait 
bien  que  son  fils  se  mariât  avec  Peau  d'Anette. 
Le  jour  de  la  noce  elle  mit  ses  plus  beaux  habits, 
et  ayant  songé  à  sa  promesse,  elle  cria  : 

—  Madame  aux  Gros  Yeux,  venez  ici  !  Madame 
la  Grande  Oreille,  arrivez  à  la  noce!  Madame  la 
Grande  Dent,  venez  au  mariage  ! 

Et  les  trois  femmes  apparurent  aussitôt. 
Au   moment    de    se    mettre    à    table.    Peau 
d'Anette  dit  : 

—  Ah!  je  n'ai  pas  pensé  à  appeler  le  bon- 
homme. 


78  CONTES     POPULAIRES 


Au  même  instant,  le  bonhomme  qui  avait  le 
balai  pendu  au  derrière  arriva  en  disant  : 

—  Il  était  temps  que  tu  m'appelles;  sans  cela 
tu  ne  te  serais  pas  mariée. 

(Conté  tn  i8-]i)  par  Pierre  SiCénard,  de  Saint-CasI, 
mousse,  âgé  dt  trei\e  ans.) 


Le  commencement  de  ce  conte  —  que  je  mets  ici  surtout  à 
cause  de  sa  ressemblance  de  titre  avec  Cuir  d'Jsnetle,  que  Noël 
du  Fail  cite  parmi  les  contes  qui  de  son  temps  étaient  popu- 
laires aux  enviions  de  Rennes,  —  semble,  mais  au  début  seule- 
ment, un  abrégé  de  la  Peau  d'Ane  de  Perrault  et  des  récits  si- 
milaires, au  sujet  desquels  on  peut  consulter  la  Mythologie  datis 
les  contes  de  Perrault,  p.  lxviii  et  suiv.,  dissertation  mise  par 
A.  Lefèvre  en  tête  de  son  excellente  édition  des  Contes  de  Per- 
rault; Ch.  Deulin,  les  Contes  de  ma  mère  l'Oye  avant  La  Fon- 
taine, p.  83  et  sqq.  ;  H.  Husson,  la  Chaîne  iraditionucllc,  p.  50 
et  suiv. 

Les  fées  difTomies  qui  viennent  en  aide  à  la  jeune  fille  se 
retrouvent  dans  plusieurs  contes  en  France  et  ailleurs  ;  parfois 
c'est  un  lutin  au  lieu  d'une  fée.  (Cf.  M"e  Lhéritier,  Rie-din- 
don ;  \V.  Webster,  la  Jeune  fille  jolie,  mais  paresseuse,  conte 
basque  qui  se  trouve  aussi  dans  le  recueil  de  M.  Cerquand, 
tome  I,  page  41,  qui",  au  tome  II,  page  9  de  ses  Légendes  du. 
pays  basque,  consacre  une  dissertation  à  la  comparaison  de  ce 
conte  avec  ses  similaires  étrangers;  Laboulaye,  la  Paresseuse, 
imité  d'un  récit  dalmate  {Nouveaux  contes  Meus);  le  Lutin  Furti- 
Furlon,  conte  du  nord-ouest  de  la  France,  Mél.,  col.  i;o;  et 
parmi  les  contes  étrangers  :  Grimm,  les   Trois  Filandicrcs  ;  Bus- 


EX    HAUTE-BRETAGXE 


ching,  les  Trois  petites  Pileuses;  les  Trois  Tantes,  conte  norvégien 
d'Abjœrson  ;  la  Comprata,  conte  italien  de  Gubernatis  ;  la  Pa- 
resseuse et  ses  tantes,  conte  irlandais  de  Kennedy  ;  Whuppity  Story, 
conte  écossais  de  Chambers  (trad.  Brue}Te)  ;  Kiniach-Martinko 
conte  slave  traduit  par  M.  Chodzko,  etc.) 


§     III.     —    CONTES     DES     GÉANTS    ET     DES 
HOMMES    FORTS. 


^L  existe  en  Haute-Bretagne  tout  un  cycle  de  contes  où 
il  est  parlé  de  géants  qui  accomplissent  des  tours  de 
force,  mais  qui  sont  à  la  fin  vaincus  par  l'adresse  de 
quelque  gars  rusé  ;  il  y  est  aussi  souvent  question  d'hommes 
d'une  force  prodigieuse  qui  viennent  à  bout  des  aventures  les 
plus  périlleuses,  et  qui,  comme  les  chevaliers  errants  d'autre- 
fois, semblent  prendre  plaisir  à  courir  le  monde,  à  tuer  les 
monstres,  à  secourir  les  faibles,  à  délivrer  les  princesses  en- 
chantées dans  les  souterrains  ou  dans  les  châteaux  gardés  par 
des  dragons  ou  par  des  monstres.  (Cf.  le  Capitaine  Pierre, 
n'  VI  ;  Jean-sans-Peur,  n"  xi  ;  la  Princesse  aux  pèches,  n°  xiii  ; 
le  Roi  des  Poissons,  n°  xviii  ;  la  Perle,  no  xix  ;  la  Princesse  Dan- 
£oberl,  n°  xxv.)  Parmi  les  récits  que  font  les  conteurs,  il  n'en 
est  guère  qui  passionnent  davantage  l'auditoire.  Celui  que  je 
donne  ci-aprés  est  la  plus  courte  version  d'un  thème  dont  j'ai 
entendu  au  moins  une  douzaine  de  variantes. 


JEAN   DE    L'OURS. 


jEAM  de  l'Ours  était  un  homme  d'une  force 
prodigieuse  ;  il  se  fit  faire  une  canne 
ferrée  si  pesante,  que  lui  seul  pouvait  la 
soulever,  et  ainsi  armé  il  résolut  d'aller  courir 
le  monde. 

En  passant  par  une  forêt,  il  vit  un  homme  qui 
déracinait  un  arbre  avec  les  bras,  et  il  lui  dit  : 

—  Arracheur  de  chênes,  veux-tu  venir  voyager 
avec  moi  ? 

—  Volontiers,  répondit-il. 

Ils  marchèrent  longtemps  ensemble  ;  ils  allèrent 
loin,  bien  loin,  et  en  arrivant  au  haut  d'une  col- 
line ils  rencontrèrent  un  homme  qui  arrachait  un 
moulin  du  sol  où  il  était  construit. 

—  Veux-tu  venir  avec  nous,  camarade?  dit 
Jean  de  l'Ours.  Nous  sommes  de  joyeux  compa- 
gnons qui  faisons  notre  tour  de  France  en  cher- 
chant des  aventures. 

L'Arracheur  de  moulins  les  suivit,  et  au  soir 
ils  trouvèrent  un  beau  château  où  ils  entrèrent  ; 


82  COXTES    POPULAIRES 


ils  ne  virent  personne,  et  après  avoir  soupe,  ils 
allèrent  se  coucher  dans  les  chambres  et  dormi- 
rent tranquillement. 

Le  lendemain,  Jean  de  l'Ours  et  l'Arracheur 
de  chênes  partirent  pour  la  chasse,  en  laissant  au 
château  leur  camarade,  qui  devait  faire  la  cuisine 
et  les  avertir  de  rentrer  en  sonnant  la  cloche 
quand  il  serait  midi. 

L'Arracheur  de  moulins,  resté  seul,  se  mit  à 
préparer  le  repas,  et  il  vit  venir  un  petit  diablotia 
qui  claquait  des  dents  et  répétait:  J'ai  froid  !  j'ai 
froid  ! 

—  Viens  te  chauffer,  petit  gars,  lui  dit  l'Arra- 
cheur de  moulins. 

—  Viens  me  chercher,  car  j'ai  peine  à  marcher. 

—  Mets-toi  au  feu  si  tu  veux  ;  je  ne  me  déran- 
gerai pas  pour  toi. 

Quand  le  diablotin  se  fut  bien  réchauffé,  il  ôta 
le  couvercle  de  la  marmite  et  y  jeta  des  poignées 
de  cendres. 

—  Mécliant  garçon,  lui  dit  l'Arracheur  de 
moulins,  je  vais  te  faire  passer  par  la  fenêtre  1 

—  Si  tu  le  peux,  repartit  le  nain,  qui  se  mit  à 
le  frapper  bien  fort,  et  quand  il  le  laissa  il  ne 
pouvait  presque  plus  l'emuer. 

Il  oublia  de  sonner  la  cloche,  et  l'heure  de 
•midi  était  passée  depuis  longtemps  quand  les 
chasseurs,  avertis  par  la  faim  que  le  moment  de 


EN    HAUTE-BRETAGXE  83 


manger  était  venu,  revinrent  au  château.  Ils  re- 
prochèrent au  gardien  sa  négHgence;  mais  lui, 
d'un  ton  dolent,  leur  raconta  son  aventure,  et  au 
lieu  de  le  consoler,  les  deux  autres  se  moquèrent 
de  lui. 

Le  lendemain,  ce  fut  le  tour  de  l'Arracheur  de 
chênes,  qui  resta  à  la  maison  pendant  que  les 
autres  étaient  à  la  chasse.  Le  diablotin  vint 
comme  à  l'ordinaire,  se  réchauffa,  et  battit  le  cui- 
sinier, qui  oublia,  lui  aussi,  de  sonner  la  cloche. 

Jean  de  l'Ours  dit  :  Ce  sera  moi  qui  resterai  de- 
main pendant  que  vous  irez  chasser  dans  la  forêt. 

Le  diablotin  vint  encore  et  fit  son  manège  ac- 
coutumé ;  mais  quand  il  voulut  frapper  Jean  de 
l'Ours,  celui-ci  saisit  sa  bonne  canne  ferrée,  et 
cogna  le  diablotin  si  fort  qu'il  s'enfuit  de  la  mai- 
son. A  midi,  Jean  de  l'Ours  sonna  la  cloche  et 
servit  à  dîner  à  ses  compagnons. 

Après  cela,  il  leur  vint  à  l'idée  de  visiter  le 
château.  Jean  de  l'Ours  vit  sous  une  armoire 
une  pierre  de  taille  aussi  grosse  qu'une  meule  de 
moulin,  et  il  ordonna  à  l'Arracheur  de  mou- 
lins de  l'enlever.  Elle  bouchait  l'ouverture 
d'un  puits  qui  paraissait  très-profond.  On  des- 
cendit l'Arracheur  de  moulins  avec  une  corde  ; 
mais  quand  il  fut  à  la  moitié  du  souterrain,  il 
cria  à  ses  compagnons  de  le  remonter.  L'Arra- 
cheur de  chênes  se  fit  descendre  à  son  tour  ;  mais 


84  COXTES    POPULAIRES 


il  n'alla  guère  plus  loin  que  son  camarade  et 
s'écria  :  Ramenez-moi  au  bord. 

Jean  de  l'Ours  se  fit  alors  attacher  avec  des 
cordes,  et  prenant  sa  bonne  canne  ferrée,  il  leur 
dit  de  le  laisser  aller  jusqu'au  fond. 

Là  il  vit  une  jeune  fille  qui  pleurait  en  essuyant 
la  vaisselle,  et  qui  lui  conseilla  de  remonter  s'il 
tenait  à  la  vie  ;  mais  il  répondit  qu'il  était  résolu 
à  poursuivre  jusqu'au  bout  son  aventure. 

Il  aperçut  une  grosse  porte  qu'il  enfonça  avec 
sa  canne,  et  il  entra  dans  une  chambre  qui  était 
pleine  de  diablotins.  Il  les  tua  tous  et  pénétra 
dans  une  autre  pièce  où  se  trouvaient  des  bêtes 
féroces  de  toutes  sortes,  qu'il  tua  aussi  à  coups 
de  canne. 

Un  peu  plus  loin  il  vit  trois  jeunes  filles  qui 
pleuraient  ;  il  les  consola  de  son  mieux  en  leur 
assurant  qu'il  les  délivrerait  ou  qu'il  périrait.  Elles 
lui  dirent  qu'il  y  avait  dans  le  souterrain  une  bête 
féroce  d'une  grandeur  épouvantable,  qui  seule 
pourrait  les  tirer  de  là  et  rompre  leur  enchante- 
ment, mais  qu'il  fallait  qu'à  chaque  minute  on  lui 
donnât  à  manger  un  peu  de  viande.  Elles  ajou- 
tèrent qu'elles  avaient  un  baume  qui  faisait  repous- 
ser la  chair,  et  qu'ainsi  il  n'avait  rien  à  craindre. 

Jean  de  l'Ours  trouva  la  grosse  bête  et  monta 
sur  son  dos  avec  les  trois  princesses  ;  en  remon- 
tant, elle  se  détournait  souvent,  et  Jean  de  l'Ours 


EX    HAUTE-BRETAGNE 


lui  présentait  de  la  viande  ;  quand  il  n'en  n'eut 
plus  il  la  laissa  manger  ses  bras,  qui  lorsque  la 
bête  arriva  en  haut,  étaient  dévorés  jusqu'à  l'os. 

Mais  les  princesses  lui  donnèrent  un  baume 
qui  le  guérit  si  complètement,  qu'on  ne  voyait  pas 
même  de  cicatrice. 

Il  épousa  la  plus  belle  des  trois  princesses  : 
les  deux  autres  se  marièrent  avec  ses  compagnons, 
et  ils  vécurent  tous  ensemble,  riclies  et  heureux. 

(Conté  en  iSjç)  par  Jean-I  cuis  Roussel,  d'Ercé, 
âgé  de  treize  ans.) 

Outre  les  contes  populaires  de  la  Haute-Bretagne  cités  plus 
haut,  et  dont  le  plus  voisin  de  celui-ci  est  le  Capitaine  Pierre, 
voici  quelques  épisodes  similaires  qui  se  trouvent  dans  des 
contes  encore  inédits  que  j'ai  recueillis  en  divers  pays  de  la 
Haute-Bretagne. 

Dans  Petite-Baguette,  qui  m'a  été  conté  à  Ercé,  Petite-Ba- 
guette après  diverses  aventures  s'arrête  dans  un  château  avec 
ses  compagnons  Brise-Fer,  Petit-Palet,  Range-Montagne,  qui 
chacun  à  son  tour  sont  rossés,  et  presque  tués  par  le  nain  qui 
met  dans  la  soupe  de  la  cendre,  du  crottin,  etc.  Petite-Baguette, 
qui  les  guérit  en  les  touchant  de  sa  canne  qui  pèse  sept  cents 
livres,  bat  le  nain  qui  éuit  le  diable,  et,  après  lui  avoir  fait 
signer  un  écrit  où  il  renonce  au  château,  va  avec  ses  compa- 
gnons dans  un  second  château  où  il  délivre  trois  princesses,  en- 
fermées dans  un  souterrain  ;  il  remonte  à  terre  sur  le  dos  d'un 
énorme  pigeon  aussi  vorace  que  le  vieil  aigle  des  contes  simi- 
laires 


86      CONTES    POPULAIRES   EX   HAUTE-BRETAGXt 


Dans  le  conte  de  la  Boule  d'or,  recueilli  à  Saint-Cast,  trois 
chasseurs  se  réunissent  dans  un  château,  et  laissent  chaque  jour 
l'un  d'eux  pour  faire  la  cuisine  ;  les  deux  premiers  sont  aussi 
battus  par  le  nain  ;  ma^s  le  troisième  le  blesse  et,  guidé  par  le 
sang,  descend  dans  un  souterrain  d'où  il  tire  trois  princesses 
qui  lui  donnent  chacune  une  boule  d'or  et  un  mouchoir  d'ar- 
gent. Les  compagnons  du  chasseur,  après  avoir  remonté  les 
princesses,  laissent  leur  camarade  dans  le  souterrain  d"où  il  se 
tire  tn  montant  sur  un  vieil  aigle,  auquel  il  faut  donner  de  la 
viande.  Il  retrouve  ses  compagnons,  découvre  leur  fourberie, 
leur  pardonne  et  épouse  la  plus  jolie  des  princesses. 

Dans  les  Garçons  forts,  il  y  a  quatre  frères,  Bras-de-Fer,  qu; 
a  une  canne  de  dix  mille  livres,  Décotte-Montagne,  Teurs- 
Chène  et  Meule-de-Moulin,  qui  se  mettent  à  courir  les  aven- 
tures. Tous  les  quatre  sont  battus  par  le  nain,  qui  vient  aussi 
mettre  de  la  cendre  dans  leur  marmite  ;  mais  ils  se  réconcilient 
avec  lui,  voyant  qu'il  est  le  plus  fort,  et  ils  lui  donnent  leur 
sœur  en  mariage. 

On  peut  encore  comparer  à  Jean  de  l'Ours,  parmi  les  contes 
français:  l'Intrépide  Gayaiit  et  Culotte  verte,  de  Deulin  ;  Mal- 
hroiih,  conte  basque  recueilli  par  Webster  (p.  77)  ;  h  Pêcheur  et 
ses  fils,  du  même  recueil  (p.  87)  ;  h  Poirier  aux  poires  d'or, 
conte  breton  de  Luzel;  Jean  à  la  barre  de  fer,  conte  breton  de 
Troude  et  Milin  ;  Jean  de  l'Ours,  la  Bête  à  sept  têtes,  contes  lor- 
rains de  Cosquin  ;  à  la  suite  de  ces  deux  derniers  se  trouvent 
de  curieuses  références  à  des  contes  étrangers  analogues.  (Cf. 
aussi  les  contes  russes  similaires  analysés  par  M.  de  Gubernatis, 
Mytholoç^ie  :;pologique,  t.  I,  p.  208  sqq.) 


m 


II 


LES    FACETIES 


ET    LES    BONS    TOURS. 


VEC  un  peu  de  patience,  on  recueillerait  facilement 
pç^fâ  dans  les  campagnes  de  la  Haute-Bretagne  plusieurs 
volumes  de  contes  facétieux.  Il  n'en  est  guère  que  les 
conteurs  racontent  plus  volontiers  et  avec  plus  de  verve,  au 
grand  amusement  de  l'auditoire,  qui  rit  de  bon  cœur  lorsqu'il 
entend  les  nombreuses  mésaventures  —  fon  comiques  d'ailleurs 
—  de  Jean  le  Diot,  les  bons  tours  joués  par  le  Fin  laiton  au 
roi,  à  son  seigneur  et  aussi  aux  prêtres.  Ce  qui  caractérise  ces 
contes  facétieux,  c'est  le  peu  de  respect  pour  les  puissances 
établies  :  le  héros  est  presque  toujours  un  pauvTe  garçon,  par- 
fois faible  d'esprit,  qui  finit  par  arriver  à  la  fortune  après  s'être 
moqué  des  rois,  des  seigneurs  et  du  clergé.  Les  moyens  em- 
ploj-és  ne  sont  pas  toujours  d'une  moralité  irréprochable  ;   mais 


CONTES  POPULAIRES   EN   HAUTE-BRETAGNE 


les  auditeurs  ne  s'en  indignent  pas,  car  au-dessus  de  cette  ques- 
tion, secondaire  pour  eux,  il  y  a  la  pensée  maîtresse  de  la  plu- 
part de  ces  contes,  qui  est  le  triomphe  d'un  enfant  du  peuple,, 
en  qui  se  personnifie  le  peuple  lui-même,  sur  ceux  qui  ont  été 
pendant  si  longtemps  ses  maîtres.  Et  sans  vouloir  faire  ici  une 
dissertation  politique  qui  serait  déplacée,  je  puis  dire  que  la  note 
dominante  de  ces  contes  facétieux  est  une  note  profondément 
démocratique. 

Le  clergé  lui-même  n'est  point  épargné  ;  dans  quelques-uns 
des  contes  qui  suivent,  on  verra  combien  les  conteurs  populaires- 
sont  peu  respectueux  pour  la  soutane,  qu'ils  ne  traitent  pas,  du 
reste,  avec  plus  d'irrévérence  que  la  couronne  et  la  puissance 
féodale.  J'ai  un  grand  nombre  d'autres  contes  où  les  prêtres 
sont  attrapés,  parfois  d'une  manière  cruelle,  et  aussi  avec  des- 
détails  d'un  naturalisme  à  faire  concurrence  au  Moyen  de  par- 
venir. Les  conteurs  n'y  prennent  point  de  mal,  et  ils  font  leur 
récit  cpicé  avec  une  telle  candeur  que  la  grossièreté  paraît  à 
peine  quand  on  les  entend. 

A'côtè  des  contes  qui  ont  pour  ainsi  dire  une  philosophie  et 
une  sorte  de  portée  quasi-sociale,  il  en  est  d'autres  qui  sont 
de  pures  facéties,  et  dont  le  seul  but  est  de  faire  rire  l'auditoire 
par  le  récit  d'aventures  comiques,  ou  de  mots  d'un  sel  parfois 
grossier,  mais  presque  toujours  plaisant. 


LES   JEAN    LE   DIOT. 


kEAN  le  Diot  (Jean  l'Innocent ,  qu'on  appelle  aussi 
Jean  le  Fou,  Jean  l'Hébété,  ou  le  Garçon  sans  idée) 
est  le  héros  favori  des  veillées  de  la  Haute-Bretagne  : 
les  histoires  qu'on  raconte  sur  lui  sont  innombrables  et  varient 
suivant  les  narrateurs.  Rarement  ils  font  un  récit  complet  de 
ses  aventures  ;  c'est  à  son  actif  qu'on  met  les  naïvetés,  les  his- 
toires comiques  qui  peuvent  passer  par  la  tête  des  conteurs,  et  la 
vraisemblance  y  est  si  peu  ménagée,  que  lorsqu'on  veut  parler 
de  quelque  chose  qui  n'a  ni  queue  ni  tète,  on  dit  en  proverbe  : 
«  C'est  une  hiitoire  de  Jean  le  Diot.  » 


On  trouvera  ci-après  deux  de  ces  récits,  l'un  qui  m'a  été  conté 
dans  riUe-et- Vilaine,  l'autre  dans  les  Côtes-du-Nord.  Dans  m.es 
Contes  populaires,  j'ai  publié  plusieurs  aventures  de  Jean  le  Diot 
(contes  XX,  xxxin,  xxxiv,  xx.\v),  et  il  m'en  reste  en  porte- 
feuille un  assez  grand  nombre. 

La  popularité  de  Jean  le  Diot  n'est  pas  limitée  à  la  Haute- 
Bretagne;  au  théâtre  il  a  son   similaire   dans  Jocrisse;  dans  les 


•90      CONTES   POPULAIRES   EN   HAUTE-BRETAGNE 


journaux,  il  s'appelle  Calino  :  on  le  retrouve  sous  d'autres  noms 
dans  la  plupart  des  recueils  de  contes  ;  parmi  eux  on  peut 
citer  : 

Cénac-Moncaut,  Maître  Jean  l'habile  homme,  Amhroise  h  Soi  ; 
—  H.  Carnoy,  Jacques  l'Idiot  (Mèlu$ine,  col.  109),  Pierre  le 
Badaud ,  contes  populaires  picards  {Rotnania,  t.  VIII).  — 
M.  Reinhold  Kœlher,  qui  s'est  occupé  de  Pierre  le  Badaud  dans 
le  tome  III,  page  312  de  la  Zeilsc'lirijt  fur  Romanische  Philologie, 
cite  plusieurs  similaires  ;  Cerquand,  t.  II,  les  Deux  Frères  sage  et 
fou.  —  Luzel,  Jean  de  PlouheTre.  Il  est  à  la  connaissance  populaire 
dans  l'Yonne,  en  Provence,  où  il  se  nomme  Jean  de  la  Mouche 
■(Cf.  Le  Père  Gérard,  n'>  46,  p.  5)0),  et  tout  dernièrement 
M.  Paul  Courty  publiait  dans  le  Télégraphe  (26  juillet  1880)  les 
aventures  d'un  Jean  le  Diot  catalan. 

Il  y  a  aussi,  dans  l'excellent  recueil  de  Contes  de  fées  dans 
l'Inde,  de  Miss  Maive  Stokes,  peu  connu  en  France,  un  conte 
intitulé  Sachuli  l'innocent,  dont  la  donnée  première  est  celle 
<i'un  garçon  faible  d'esprit,  et  qui  prend  à  la  lettre  tout  ce  qu'on 
lui  dit.  A  la  fin  du  volume  sont  cités  un  assez  grand  nombre 
de  similaires  auxquels  on  peut  ajouter  les  contes  siciliens  cités 
par  M.  Marc  Monnier,  p.  13-1;,  et  les  similaires  russes  analysés 
par  M.  de  Gubernatis,  p.  210-214,  t.  I,  Mythologie  î^pologique. 


M 


•Â 


LE  GARÇON  SANS   IDÉE. 


jL  y  avait  une  fois  une  veuve  qui  n'avait 
qu'un  petit  garçon.  Elle  voulut  lui  faire 
apprendre  un  état  et  le  mit  en  apprentis- 
sage chez  un  menuisier  ;  mais  comme  il  était  pa- 
resseux et  simple  d'esprit,  il  faisait  toujours  son 
ouvrage  de  travers  :  il  gâtait  tout  ce  qu'il  tou- 
chait, si  bien  que  son  patron,  impatienté,  le  ren- 
voya. 

Quand  sa  mère  le  vit  revenir,  elle  lui  dit  : 

—  Je  suis  bien  affligée;  nous  sommes  pauvres, 
et  j'aurais  voulu  que  tu  prennes  un  métier  pour 
gagner  ta  vie.  Mais  tu  t'es  si  mal  conduit  que  le 
menuisier  t'a  renvoyé;  veux-tu  essayer  d'un 
autre  état  ? 

—  Non. 

—  Que  veux-tu  faire? 
■      —  Rien. 

—  Jésus  !  dit  la  mère,  que  voilà  un  garçon  qui 
me  cause  du  chagrin!  Mais  puisque  tu  t'obstines 
à  ne  pas  vouloir  d'un  métier,  tu   m'aideras  au 


92  COXTES    POPULAIRES 

moins  dans  mon  petit  labour,  afin  que  je  puisse 
te  donner  du  pain. 

Quelques  jours  après,  sa  mère  lui  dit  d'aller  au 
marché  de  la  ville  acheter  un  petit  cochon. 

—  Que  me  donnerez-vous  pour  ma  peine? 

—  Un  bel  échaudé  bien  jaune  et  bien  doré,  et 
profond  comme  une  écuelle  à  soupe. 

Il  alla  au  marché  et  acheta  un  joli  petit  cochon, 
puis  il  choisit  un  bel  échaudé  et  sortit  de  la  ville 
en  poussant  devant  lui  le  petit  animal. 

Mais  il  se  fatigua  bientôt  de  le  conduire,  et, 
arrivé  à  un  carrefour  où  il  y  avait  deux  routes  qui 
conduisaient  à  la  maison  de  sa  mère,  il  dit  au  petit 
cochon  : 

—  Nous  allons  aller  chacun  de  notre  côté,  et 
le  premier  de  nous  deux  qui  sera  rendu  aura 
l'échaudé. 

Il  se  hâta  d'arriver  chez  sa  mère,  à  laquelle  il 
demanda  si  le  cochon  était  venu  : 

—  Non,  dit-elle;  à  qui  l'as-tu  donné  à  amener? 

—  A  personne  ;  je  lui  ai  dit  à  l'oreille  de  se 
rendre  ici  le  plus  vite  qu'il  pourrait,  en  lui  pro- 
mettant mon  échaudé  s'il  était  ici  avant  moi. 

—  Pauvre  innocent  !  dit  la  mère.  Tu  aurais  dû 
l'attacher  avec  une  corde  et  le  traîner  derrière 
toi. 

.Le  lendemain,  sa  mère  l'envoya  au  bourg  cher- 
cher de  la  viande.  Il  attacha  avec  une  corde  le 


EN    HAUTE-BRETAGXE 


morceau  qu'il  avait  acheté,  et  le  traîna  tout  le 
long  de  la  route,  si  bien  que,  lorsqu'il  arriva  chez 
sa  mère,  la  viande  était  déchirée  par  les  pierres 
du  chemin,  couverte  de  boue  et  d'immondices, 
et  en  si  mauvais  état  qu'elle  n'était  plus  bonne 
qu'à  jeter  aux  chiens. 

—  Me  voilà  encore  bien  aujourd'hui  !  dit  la 
bonne  femme.  Je  ne  pourrai  donc  rien  faire  de 
toi,  puisque  tu  n'as  pas  eu  assez  d'esprit  pour 
prendre  un  panier  et  mettre  la  viande  dedans  ? 

—  Une  autre  fois  je  serai  plus  fin,  répondit  le 
gars. 

Quand  vint  le  temps  de  la  récolte,  sa  mère 
eut  besoin  d'un  van  pour  vanner  le  blé,  et  elle 
l'envoya  en  chercher  un. 

Il  prit  son  panier  et  essaya  d'y  faire  entrer  le 
van  ;  mais  n'ayant  pu  5'  parvenir,  il  le  coupa  en 
plusieurs  morceaux  et  l'apporta  bien  précieuse- 
ment. 

—  N'y  avait-il  plus  de  van  chez  le  marchand? 
dit  sa  mère  en  le  voyant  revenir  avec  un  simple 
panier  sous  le  bras. 

—  Si,  ma  mère  ;  j'en  ai  un  bon  :  il  est  dans 
mon  panier,  et  je  ne  l'ai  point  laissé  traîner  sur 
la  route. 

Et  il  ôta  précieusement  tous  les  morceaux  et 
les  mit  devant  sa  mère. 

Celle-ci  lui  reprocha  encore  sa  sottise  et  lui  dit 


94  CONTES     POPULAIRES 

qu'il  aurait  dû  passer  son  bâton  à  travers  les 
oreilles  du  van  et  l'apporter  sur  son  épaule.  Le 
gars  écouta  avec  attention  cette  observation  et  se 
promit  d'en  profiter. 

Comme  il  ne  voulait  rien  faire,  et  que  quand 
il  gardait  les  moutons  il  les  laissait  passer  en 
dommage  sur  les  champs  des  voisins,  sa  mère  lui 
dit  d'aller  chercher  une  pâtoure. 

Il  sortit  avec  son  bâton  à  la  main,  et  il  deman- 
dait à  chaque  bergère  qu'il  rencontrait  si  elle 
voulait  venir  garder  les  moutons  de  sa  mère. 
Elles  refusaient  toutes  ;  mais  en  passant  par  un 
chemin  creux,  il  rencontra  une  petite  fille  assise 
sur  une  pierre,  une  gaule  à  la  main,  et  qui  pleu- 
rait. 

Il  lui  proposa  de  venir  chez  sa  mère  ;  la  petite 
fille,  qui  avait  été  renvoyée  le  matin  par  le  fer- 
mier chez  lequel  elle  était  gagée,  et  qui  ne  savait 
que  devenir,  accepta  et  se  mit  à  marcher  avec 
son  conducteur. 

.  Mais  au  bout  de  quelque  temps,  celui-ci  se 
rappela  ce  que  sa  mère  lui  avait  dit,  et  il  passa 
son  bâton  à  travers  les  oreilles  de  la  petite  ber- 
gère, malgré  ses  cris,  et  l'emporta  morte  sur  son 
dos. 

Q.uand  la  bonne  femme  le  vit  revenir  ainsi,  elle 
faillit  tomber  à  la  renverse,  tant  elle  était  saisie. 

—  Malheureux  enfant  !    tu    as  tué  cette  pauvre 


EN    HAUTE-BRETAGXE  95 

petite  en  lui  passant  ton  bâton  par  les  oreilles  au 
lieu  de  la  prendre  par  le  bras  et  de  la  conduire 
gentiment.  Les  gendarmes  te  mettront  en  prison, 
et  ce  sera  un  déshonneur  pour  ta  famille. 

Quand  les  gendarmes  eurent  appris  que  la 
petite  fille  était  morte,  ils  vinrent  chercher  le  gar- 
çon sans  idée  et  le  conduisirent  en  prison. 

(Conté  en  l8jâ  far  Jtannt  Ba^ul,  de  Trélivan, 

domestique,  dgce  de  vingt-quatre  ans.^ 


iè 


'M^^êic^'Mc^^icM^fS^^'M^ 


II 

JEAN    LE    FOU. 


A  mère  de  Jean  le  Fou  l'envoya  au  bourg 
acheter  de  la  farine  et  du  cidre  : 
—  Quand  tu  seras  revenu,  ajouta-t-elle, 
tu  mettras  cela  dans  la  place. 

A  son  retour,  Jean  le  Fou  versa  par  terre  la 
farine  que  contenait  son  sac  et  le  cidre  qu'il  avait 
apporté.  C'était  un  garçon  simple  et  qui  prenait 
au  pied  de  la  lettre  tout  ce  qu'on  lui  disait. 

—  Où  est  ta  farine?  demanda  sa  mère  en  ren- 
trant de  retable,  où  elle  était  allée  soigner  ses 
vaches. 

—  Dans  la  place. 

—  Et  le  cidre? 

—  Je  l'y  ai  mis  pareillement. 

—  Ah  !  pauvre  innocent  !  dit  la  bonne  femme, 
qui  regarda  et  vit  le  gâchis  qu'avait  produit  ce 
singulier  mélange  ;  pauvre  innocent  !  ne  pou- 
vais-tu poser  ton  sac  par  terre  et  mettre  ton  pot 
de  cidre  à  côté,  au  lieu  de  tout  perdre  comme  tu 
l'as  fait?  Mais  tu  gâtes  tout  ce  que  tu  touches. 


CONTES   POPULAIRES    EX   HAUTE-BRETAGXK      97 

—  Ne  me  grondez  pas,  ma  mère  ;  une  autre 
fois  je  serai  plus  fin. 

A  quelque  temps  de  là,  sa  mère  lui  dit  de 
prendre  un  broc  et  de  monter  des  noix  au  gre- 
nier (i). 

Jean  comprit  qu'on  lui  ordonnait  de  prendre  sa 
fourche  pour  monter  les  noix  au  grenier ,  mais  les 
noix  passaient  entre  les  dents  écartées  de  son  bro, 
et  il  ne  put  parvenir  à  en  mettre  une  seule  à  l'en- 
droit qui  lui  était  désigné.  Il  essayait  de  son  mieux, 
et  il  se  donnait  beaucoup  de  mal  ;  il  se  coUrait  si 
fort  qu'il  suait  à  grosses  gouttes.  Pour  se  rafraî- 
chir, il  prit  une  écuelle  et  alla  tirer  du  cidre; 
mais  il  oublia  de  remettre  le  petit  fosset  (2), 
et  le  cidre  se  mit  à  courir.  Pour  l'étancher,  Jean 
ne  trouva  rien  de  mieux  que  d'appuyer  contre  le 
trou  un  sac  de  farine  qui  ne  tarda  pas  à  être  tra- 
versé par  le  liquide  et  fut  perdu. 

La  mère  de  Jean  le  Fou  l'envoya  au  marché 
vendre  un  cochon. 


(i)  En  patois  gallot,  bro  signifie  à  la  fois  broc  et  fourche  à 
deux  dents,  le  c  final  disparaissant  dans  la  prononciation  pay- 
sanne. 

(2)  Petit  morceau  de  bois  qui  bouche  le  trou  fait  au  tonneau 
pour  goûter  le  cidre. 


CONTES    POPULAIRES 


—  L'argent  que  nous  en  retirerons,  dit-elle, 
servira  à  boucher  les  plus  grandes  brèches. 

Jean  vendit  le  cochon,  et  en  revenant  à  la  mai- 
son il  mettait  l'argent  à  «  boucher  les  plus 
grandes  brèches  »  qu'il  voyait  dans  les  talus  des 
champs  ;  il  ne  tarda  pas  à  avoir  employé  tout  ce 
qu'il  avait  de  pièces  blanches,  de  sous  et  de  liards. 

A  son  retour,  sa  mère  lui  dit  : 

—  Qu'as-tu  fait  du  prix  du  cochon? 

—  Je  l'ai  mis  à  boucher  les  plus  grandes 
brèches  ;  mais  il  y  en  avait  tant  sur  le  bord  de  la 
route,  que  je  n'ai  pu  en  boucher  que  deux  ou  trois. 

—  Ah  !  malheureux  enfant  !  tu  n'es  pas  plus 
malin  à  une  fois  qu'à  l'autre  ;  cet  argent  était 
pour  boucher  les  brèches  de  notre  fortune  et  non 
celles  des  champs.  Retourne  le  chercher. 

Jean  se  remit  en  route  ;  mais  il  ne  retrouva  pas 
ses  pièces,  que  les  passants  avaient  ramassées. 

Quelques  jours  après,  la  bonne  femme  eut 
besoin  d'un  trépied  et  chargea  son  fils  d'aller 
l'acheter. 

Jean  s'ennuya  bientôt  de  porter  le  trépied  ;  il  le 
posa  par  terre  et  lui  parla  en  ces  termes  : 

—  Voilà  la  route  qui  conduit  tout  droit  chez 
nous  ;  tu  n'as  qu'à  la  suivre,  et  si  tu  veux  tu  seras 
rendu  avant  moi.  puisque  tu  as  trois  pieds  et  le 
ventre  percé. 


EX    HAUTE-BRETAGXE  99 


Et  Jean  s'en  revint,  les  mains  dans  ses  poches, 
avec  une  parfaite  tranquillité. 

—  Où  est  le  trépied?  lui  demanda  sa  mère. 

—  Comment!  il  n'est  pas  encore  ici?  Il  se  sera 
amusé  en  route,  et  je  suis  surpris  qu'il  ne  soit  pas 
arrivé,  puisqu'il  a  trois  pieds,  un  de  plus  que  moi  ; 
je  lui  avais  pourtant  bien  indiqué  la  route. 

—  Le  trépied  est  pprdu  !  Jésus  !  que  ce  garçon 
est  innocent  de  parler  à  un  morceau  de  fer,  au 
lieu  de  prendre  son  bissac  et  de  le  fourrer  dedans 
pour  le  porter  commodément  sur  l'épaule! 

—  Bien,  se  dit  le  gars  ;  je  saurai  une  autre  fois 
comment  m'y  prendre. 

Quand  vint  le  temps  de  la  récolte,  on  eut 
besoin  à  la  ferme  d'un  van  pour  nettoyer  le  blé. 
Jean  fut  chargé  d'en  acheter  un. 

Il  se  rappela  les  recommandations  de  sa  mère, 
et  dès  qu'il  fut  sorti  de  la  boutique  du  vannier,  il 
essaya  de  faire  entrer  le  van  dans  son  bissac,  qu'il 
avait  apporté  tout  exprès  ;  mais  comme  il  ne  pou- 
vait parvenir  à  l'y  introduire,  il  prit  son  couteau 
et  coupa  le  van  en  plusieurs  morceaux,  qu'il 
plaça  soigneusement  dans  son  bissac. 

Quand  sa  mère  le  vit  déposer  devant  elle,  avec 
un  air  de  contentement,  les  débris  du  van,  elle 
poussa  de  grands  soupirs  et  lui  reprocha  encore 
sa  simplicité  en  disant  : 


COXTES    POPULAIRES 


—  Ce  n'était  pas  comme  cela  que  tu  aurais  dû 
t'y  prendre  ;  il  fallait  lui  passer  ton  bâton  dans  les 
oreilles. 

Quelques  jours  après,  sa  mère  lui  remit  de 
l'argent  : 

—  Nous  avons  besoin  d'un  cheval,  dit-elle. 
Voici  cinquante  écus  pour  en  acheter  un;  mais 
écoute  bien  ce  que  je  te  recommande  :  ne  mets 
pas  un  sou  de  plus. 

—  Soyez  tranquille,  ma  mère,  je  sais  mon 
affaire. 

A  la  foire  de  Rennes,  Jean  s'informa  du  prix  de 
plusieurs  chevaux  qui  lui  plaisaient  ;  mais  tous  les 
marchands  auxquels  il  s'adressait  lui  demandaient 
tantôt  plus  de  cinquante  écus,  tantôt  moins,  et 
Jean  ne  voulait  pas  démordre  de  cette  somme.  Il 
allait  sortir  du  champ  de  foire  et  s'en  retourner 
chez  lui  sans  avoir  rien  acheté,  quand  il  aperçut 
un  paysan  qui  tenait  par  la  bride  un  cheval 
aveugle. 

—  Combien  la  bête  ?  demanda  Jean. 

—  Cinquante  écus,  répondit  à  tout  hasard  le 
rusé  fermier,  qui  avait  remarqué  l'air  niais  du 
jeune  gars. 

—  Marché  conclu,  se  hâta  de  dire  Jean,  en 
frappant  dans  la  main  ouverte  du  vendeur. 

Il  prit  le  cheval,  qui  ne  valait  guère  mieux  que 


EX    HAUTE-BRETAGXE  lOI 

le  prix  de  la  peau,  et  monta  dessus.  En  passant 
près  d'une  auberge,  il  eut  envie  de  voir  quelle 
heure  il  était,  et  il  dirigea  sa  monture  du  côté  de 
la  porte.  Comme  la  pauvre  bête  n'y  voyait  pas  à 
se  conduire,  elle  alla  heurter  la  tête  dans  le 
contre-hu,  ou  demi-porte,  avec  tant  de  violence 
que  la  porte  tomba  dans  la  maison  en  brisant  plu- 
sieurs bols  à  cidre  qui  étaient  sur  une  table  voi-' 
sine  de  l'entrée. 

L'aubergiste  accourut,  et  Jean  lui  die  avec  tran- 
quillité : 

—  Quelle  heure  est-il  ? 

—  L'heure  où  les  fous  s'en  vont,  répondit 
l'homme,  qui  voyait  la  simplicité  du  garçon. 

■ —  Merci  bien,  monsieur,  dit  Jean. 
En  voyant  la  rosse  que  son  fils  amenait,   sa 
mère  éclata  en  reproches  : 

—  Pauvre  sot  !  tu  as  acheté  une  bête  qui  ne 
vaut  pas  dix  pièces  de  cent  sous  ;  ne  vois-tu  pas 
qu'elle  est  aveugle? 

—  Aveugle,  dit-il,  non,  car  j'étais  monté  des- 
sus, et  elle  ne  m'a  pas  jeté  par  terre.  Au  surplus, 
si  mon  cheval  ne  vous  convient  pas,  je  le  mène- 
rai à  la  prochaine  foire,  et  je  parie  le  revendre  au 
moins  deux  cents  francs. 

Il  alla  à  la  foire  du  grand  Saint-Aubin,  et  à 
chaque  marchand  qui  lui  demandait  le  prix  de  sa 
bête,  il  répondait  : 


CONTES    POPULAIRES 


—  Deux  cents  francs. 

—  Deux  cents  francs!  disaient  les  maquignons 
en  haussant  les  épaules  ;  c'est  un  cheval  qui  ne 
vaut  que  l'argent  de  sa  peau. 

Voyant  qu'à  Saint-Aubin  il  ne  trouvait  pas  à 
vendre  son  bidet,  il  le  conduisit  à  Rennes,  où  il 
espérait  s'en  défaire  plus  avantageusement. 

Mais  on  ne  lui  en  offrit  que  quatre  pièces  de 
cent  sous,  et  il  finit  par  le  donner  pour  ce  prix. 

A  la  foire  suivante,  il  acheta  pour  quarante 
écus  un  cheval  assez  bon;  le  marchand  le  lui 
livra,  mais  garda  la  bride,  que  Jean  avait  oublié 
de  réclamer  en  concluant  le  marché. 

Jean  fit  sortir  le  cheval  du  champ  de  foire  en  le 
tirant  par  la  crinière;  mais  arrivé  sur  la  route,  il 
se  mit  à  réfléchir  au  moyen  de  l'emmener  plus 
commodément. 

—  Ma  foi,  dic-il,  c'est  bien  simple  pourtant  :  je 
vais  lui  passer  mon  bâton  dans  les  oreilles  ;  c'est 
ainsi  que  j'aurais  dû  faire  l'autre  jour,  à  ce  que 
tn'a  assuré  ma  mère,  quand  je  suis  allé  chercher 
le  van. 

Il  essaya  d'introduire  son  bâton  dans  les 
oreilles  du  cheval  ;  mais  l'animal,  qui  était  vigou- 
reux, ne  se  laissa  pas  maltraiter.  Il  se  cabra,  rua, 
et  finit  par  s'enfuir  au  galop,  laissant  son  nouveau 
maître  tout  penaud. 

Il  vint  raconter  sa  disgrâce  à  sa  mère. 


EN    HAUTE-BRETAGNE 


—  En  bonne  conscience,  dit-elle,  je  désespère 
de  t'apprendre  de  l'esprit  ;  tu  aurais  dû  lui  passer 
un  licol  au  cou  et  monter  dessus  ;  cela  n'était  pas 
bien  difficile. 

On  l'envoya  chercher  une  servante  que  sa 
mère  avait  gagée  ;  la  fille  le  suivit,  et  quand  ils 
furent  sur  la  route,  Jean  tira  de  sa  poche  un 
licol  qu'il  avait  eu  soin  d'apporter  et  le  lui  passa 
autour  du  cou,  puis  il  lui  dit  qu'il  allait  monter 
sur  son  dos.  La  servante  eut  peur  de  Jean  et  vit 
bien  qu'il  était  un  peu  fou  ;  elle  se  laissa  faire  et 
apporta  le  garçon,  qu'elle  trouvait  bien  lourd  ce- 
pendant. 

Quand  on  arriva  à  la  ferme,  elle  suait  à  grosses 
gouttes  ;  Jean  l'emmena  à  l'écurie,  mit  du  foin 
devant  elle,  puis  entra  à  la  ferme. 

—  Où  est  la  servante?  dit  la  bonne  femme. 

—  Dans  l'écurie. 

La  fermière  se  hâta  d'y  aller  et  de  faire  entrer 
la  domestique  dans  la  maison  ;  mais  la  pauvre  fille 
avait  eu  si  peur  qu'elle  resta  plusieurs  jours  ma- 
lade au  lit. 

Jean  le  Fou  voulait  aller  voir  les  filles.  Il  im- 
portuna tant  sa  mère  qu'un  dimanche,  l'après- 
midi,  elle  lui  dit  de  se  rendre  dans  un  champ  où 
une  jeune  voisine  gardait  ses  vaches.  Le  garçon 


:04  CONTES    POPULAIRES 

se  mit  à  regarder  sous  le  nez,  et  sans  rien  dire,  la 
bergère  qui,  fort  ennuyée,  lui  appliqua  un  vigou- 
reux soufflet  et  s'enfuit. 

Il  vint  se  plaindre  à  sa  mère  en  demandant 
comment  il  fallait  s'y  prendre  pour  se  faire  bien 
venir  des  filles. 

—  On  dnige  (joue)  avec  elles,  et  on  leur 
envoie  toutes  sortes  de  petits  brochons. 

— •  Bien,  dit  le  gars. 

Brochon  signifie  à  la  fois  brindilles  de  bois,, 
farces  et  bâtons  de  barrière.  C'est  en  ce  dernier 
sens  que  Jean  l'entendit. 

Il  enleva  les  bois  d'un  échalier  et  se  mit  à  en 
jeter  les  morceaux  à  la  fille  qui,  surprise  de  cette 
galanterie  d'un  nouveau  genre,  s'enfuit  de  plus 
belle. 

Le  garçon  revint  trouver  sa  mère  et  lui  conta 
que  la  bergère  s'était  sauvée  comme  si  elle  avait 
vu  le  loup,  bien  qu'il  lui  eût  jeté  des  brochons, 
et  même  passablement  gros. 

—  Il  fallait,  répondit  la  mère,  lui  faire  des  yeux 
de  brebis. 

C'est  en  certains  pays  la  manière  de  désigner 
ce  qu'ailleurs  on  appelle  des  yeux  en  coulisse. 

Le  gars  ôta  avec  son  couteau  les  yeux  à  des 
brebis  qu'il  rencontra  sur  son  chemin,  et  retourna 
auprès  de  la  fille.  II  se  mit  à  lui  parler,  et  pour 
mieux  avancer  ses  affaires,  il  tira  de  sa  poche  les 


EN     HAUTE-BRETAGNE 


yeux  tout  sanglants  qu'il  avait  arrachés  aux 
brebis.  La  fille,  saisie  d'horreur,  s'enfuit  au  plus 
vite. 

Comme  Jean  racontait  à  sa  mère  sa  nouvelle 
mésaventure  : 

—  Que  tu  es  bête,  dit-elle,  d'avoir  pris  cela  à 
la  lettre  !  Je  voulais  dire  qu'il  fallait  faire  les  yeux 
mignons  à  la  bergère. 

—  Ah  !  puisqu'il  est  si  difficile  de  faire  la  cour 
aux  filles,  repartit  Jean  le  Fou,  je  ne  me  marierai 
point. 

(Coule  par  Aimé  Pierre,  de  Liffré,  et  Jean  'Botichery, 
de  Dourdaiu,  187S.) 


Cf.  sur  la  manière  de  faire  la  cour  aux  filles,  ainsi  que  sur 
d'autres  épisodes  de  ce  conte  et  du  précédent,  Jean  le  Diot, 
n°  xxxin  des  Contes  populaires  de  la  Hautc-'Brelagne. 


^ 


III 

LES   BOUTONS    D'OR. 


jL  y  avait  une  fois  une  bonne  femme  dont 
le  mari   était   cantonnier.    Un  jour  qu'il 

'  travaillait  sur  la  grande  route,  il  trouva  une 
valise  qui  était  pleine  d'or.  Il  revint  au  logis,  et 
dit  à  sa  femme  : 

—  C'est  moi  qui  ai  trouve  un  joli  sac  de  cuir 
avec  de  beaux  boutons  dedans!  J'aurai  pour  long- 
temps avec  quoi  boutonner  mes  culottes. 

—  Fais-moi-les  voir,  dit  la  femme. 

Elle  ouvrit  la  valise,  et  comme  elle  était  moins 
simple  que  son  homme,  dès  qu'elle  eut  vu  ce 
qu'elle  contenait  : 

—  Va  te  coucher,  dit-elle  ;  tu  es  malade. 

—  Mais  non. 

—  Si,  je  le  vois  bien  ;  il  n')^  a  qu'à  regarder  ta 
figure. 

Quand  son  homme  fut  couché,  elle  l'endormit 
en  lui  faisant  respirer  des  herbes  fortes,  mit  deux 
œufs  dans  son  lit,  puis  baratta  du  lait. 

Le  soir,  le  cantonnier  voulut  se  lever;    mais 


CONTES   POPULAIRES    EX    HAUTE-BRETAGNE.        tOy 

elle  borda  soigneusement  ses  couvertures  et  le  fit 
rester  au  lit,  en  disant  toujours  qu'il  avait  la 
mine  malade. 

Le  lendemain  matin,  quand  il  s'éveilla,  il 
dit  : 

—  Je  retourne  à  ma  journée  ;  je  suis  bien 
guéri  aujourd'hui. 

En  se  levant,  il  trouva  dans  son  lit  les  deux 
œufs  que  la  fine  commère  y  avait  placés  la  veille. 

—  Ah  !  s'écria-t-il,  tu  avais  raison  de  dire  que 
j'étais  malade  :  j'ai  pondu  deux  œufs,  et  les  voilà. 

Le  cantonnier  alla  à  la  croisée  et  vit  la  cour 
de  la  maison  toute  blanche  :  sa  femme  y  avait 
jeté  le  lait  qu'elle  avait  baratté. 

—  Qu'y  a-t-il  de  blanc  devant  la  maison? 

—  Ah  !  répondit-elle,  pendant  que  tu  étais 
couché,  il  a  plu  du  lait-ribot. 

Le  bonhomme  reprit  ses  outils  et  retourna 
travailler  sur  la  route.  A  peine  y  était-il  arrivé, 
qu'un  monsieur  l'aborda  et  lui  dit  : 

—  N'avez-vous  rien  trouvé  hier  sur  cette  route, 
mon  ami? 

—  Si,  monsieur;  j'ai  trouvé  un  petit  sac  en 
cuir,  rempli  de  boutons  jaunes. 

—  Faites-le-moi  voir,  s'il  vous  plaît. 

—  Venez  avec  moi;  il  est  à  la  maison. 
Quand  il  fut  arrivé  chez  lui  avec  le  monsieur, 

il  dit  à  sa  femme  : 


CONTES    POPULAIRES 


—  Montre-moi  le  petit  sac  de  cuir  que  je  t'ai 
apporté  hier. 

—  Tu  ne  m'as  rien  apporté. 

—  Si,  je  t'ai  donné  un  petit  sac  en  cuir. 

—  Un  petit  sac  en  cuir  ?  Quel  jour  donc  ? 

—  Tu  ne  te  rappelles  plus?  C'est  le  jour  où  j'ai 
pondu  deux  œufs,  et  où  il  a  tombé  du  lait-ribot. 

—  Vous  voyez  bien  qu'il  est  fou,  dit  la  bonne 
femme. 

Le  monsieur  crut  que  le  cantonnier  avait 
adioté  (i),  et  la  bonne  femme  a  eu  la  bourse. 

{Conti  en  iSji)  par  Elisa  Durand,  de  Salnl-Cnst.') 

J'ai  recueilli  à  Ercé  une  autre  version  de  ce  conte,  où  il  est 
question  d'un  journalier  qui  trouve  un  trésor  et  qui  le  garde 
par  l'adresse  de  sa  femme  ;  celle-ci  lui  fait  accroire  qu'il  a  pondu 
un  œuf  et  qu'il  a  plu  de  la  saucisse. 

Un  des  épisodes  du  très-curieux  conte  de  Sachuli  l'imioceiil, 
recueilli  par  Mademoiselle  Maive  Stokes  (Indian  Fairy  Talcs, 
Calcutta,  1879),  montre  la  mère  de  Sachuli  semant  des  confitures 
sèches  autour  de  sa  maison,  afin  que  lorsqu'on  interrogera  son  fils, 
qu'elle  sait  faible  d'esprit,  sur  un  vol  qu'elle  a  commis,  il  réponde 
que  c'était  le  jour  où  il  a  plu  des  confitures.  La  ruse  réussit 
en  effet.  Mademoiselle  Stokes,  dans  le  commentaire  de  ce  coute^ 
cite  un  récit  publié  dans  Pall  Mail  Budget  (numéro  du  12  juil- 
let t878,  Wild  life  in  southern  Couniry),  où  la  mère  d'un  garçon 
innocent,  désirant  discréditer  par  avance  son  témoignage,  monte 

(i)  Perdu  la  tète. 


EX    HAUTE-BRETAGXE  IO9 


l'escalier  et  fait  pleuvoir  du  raisin  sur  sou  fils.  Q.uand  celui-ci 
€St  appelé  à  préciser  le  temps  où  s'est  passé  le  fait  qu'il  raconte, 
il  répond  :  «  Quand  il  a  plu  du  raisin  »  et,  bien  entendu,  on 
ne  le  croit  pas.  —  M.  Campbell  ajoute  en  note  :  «  Ce  conte  d'un 
garçon  stupide  a  son  similaire  dans  un  conte  gaélique  de  ma 
collection,  où  le  garçon  fait  remonter  un  événement  vrai  au 
jour  où  il  a  plu  des  crêpes  ou  quelque  chose  d'analogue.  »  Dans 
un  des  nombreux  Jean  le  Diot  inédits  que  je  possède,  sa  mère 
jette  aussi  des  crêpes  par  la  fenêtre  du  grenier  pour  faire  accroire 
à  son  fils  qu'il  pleut  des  crêpes.  A  la  page  385,  vol.  II,  des 
Contes  des  West  Highlanih,  un  garçon  «  à  moitié  nigaud  »  est 
trompé  aussi  par  sa  mère,  et  il  date  le  vol  qu'il  a  fait  du  jour 
où  il  y  a  eu  «  une  ondée  de  soupe  au  lait.  »  (Jndian  Fairy  Taies, 
p.  2>7.)  On  peut  aussi  rapprocher  de  ces  diverses  pluies  factices 
et  étranges  la  grêle,  le  tonnerre  et  les  éclairs  qui  jouent  un  rôle 
analogue  dans  un  conte  des  Mille  et  uve  Nuits  intitulé  ;  Histoire 
du  Mari  et  du  Perroquet. 


IV 

C'EST  NOUS  AUTRES,  MESSIEURS. 


■  L  y  avait  une  fois  trois  garçons  qui  vou- 
lurent   aller   à    Paris  pour    apprendre  à 
parler.  Arrivés  près  de  la  ville  l'un  d'eux 
dit  : 

—  Restez  ici  ;  je  vais  aller  écouter  et  vous  ra- 
conterai ce  que  j'aurai  ouï. 

Il  entendit  les  gens  de  Paris  qui  disaient  : 

—  C'est  nous  autres,  messieurs. 

Et  il  revint  en  disant  à  ses  camarades  : 

—  J'ai  appris  à  parler  :  c'est  nous  autres,  mes- 
sieurs. 

Le  second  alla  écouter  à  son  tour,  et  voici  ce 
qu'il  entendit  : 

—  C'est  parce  que  nous  le  voulons. 
Le  troisième  ouït  dire  : 

—  Sacrédié,  c'est  de  tant  mieux. 

Alors  ils  s'en  vinrent,  pensant  être  assez  ins- 
truits. Ils  trouvèrent  sur  leur  route  un  homme 
assassiné,  et  se  mirent  à  dire  des  prières  auprès 
de  son  cadavre.  Des  gendarmes  survinrent  qui 
leiir  dirent  : 


CONTES   POPULAIRES   EX    HAUTE-BRETAGNE       I  1 1 

—  Qui  a  tué  cet  homme? 

—  C'est  nous  autres,  messieurs,  répondit  le 
premier  des  compagnons. 

—  Et  pourquoi  ? 

—  C'est  parce  que  nous  le  voulions,  dit  le  se- 
cond. 

—  Vous  allez  passer  en  justice,  dirent  les  gen- 
darmes. 

—  Sacrédié,  c'est  de  tant  mieux,  s'écria  le 
troisième  des  garçons  qui  était  allé  à  Paris  pour 
apprendre  à  parler. 

(Conté  en  iS8o  far  Françoise  Dumont,  d'Ercé.") 

M.  J.  Thuriault,  à  la  page  222  de  son  livre  intitulé  :  Etude 
ur  h  langage  créole  (Brest,  Lefoumier,  1874),  a  publié  un  conte 
en  patois  créole  :  Les  habitants  du  Gros-Morne  avant  leur  civilisa- 
tion, plus  long  que  celui-ci,  mais  dont  la  trame  est  exactement 
la  même  :  il  s'agit  de  nègres  qui  vont  écouter  des  gens  qui 
parlent  le  français,  et  qui  apprennent  chacun  une  phrase  qui, 
appliquée  maladroitement,  les  fait  finalement  aller  en  prison. 
Cf.  aussi,  n"  xxxiv,  des  Contes  populaires  delà  Haute-Bretagne. 


(ÈB 


V 

LE  FIN  VOLEUR. 


MWt*^^  y  a'*''ait  une  fois  une  bonne  femme  qui 
^J-1i|  n'avait  qu'un  fils;  tous  les  matins  elle 
sâw4J  allait  à  l'église  demander  à  la  sainte 
Vierge  de  quel  état  serait  son  gars. 

Comme  elle  parlait  haut  et  recommençait  tou- 
jours sans  se  lasser,  le  sacristain  l'entendit,  et  un 
matin  qu'il  n'y  avait  que  lui  et  la  bonne  femme 
dans  l'église,  il  se  glissa  derrière  la  statue  de  la 
Vierge  en  se  disant  : 

—  Je  vais  bien  attraper  la  vieille. 

Elle  vint  s'agenouiller  devant  l'autel  et  pro- 
nonça sa  prière  habituelle  : 

—  Ma  bienheureuse  sainte  Vierge,  de  quel  état 
sera  mon  gars? 

—  Fin  voleur  !  répondit  une  petite  voix. 

—  Tais-toi,  petit  babillard  !  s'écria  la  bonne 
femme,  qui  crut  que  l'enfant  Jésus  lui  répondait  ; 
tais-toi,  et  laisse  ta  mère  dire.  Ma  bienheureuse 
mainte  Vierge,  de  quel  état  sera  mon  gars  ? 


CONTES   POPULAIRES   EN   HAUTE-BRETAGNE      II3 

—  Fin  voleur  !  répondit  le  sacristain  en  pre- 
nant une  voix  de  femme. 

—  Ainsi  soit-il,  ma  bonne  sainte  Vierge,  ré- 
pondit la  neille,  qui  s'en  alla  à  la  maison. 

Non  loin  de  chez  elle  demeurait  un  fin  vo- 
leur chez  lequel  elle  mit  son  gars  en  apprentis- 
sage. 

Son  maître  lui  donna  un  sac  de  noix  pour 
porter  au  marché,  et  lui  dit  de  l'attendre  auprès 
du  porche  de  l'église,  pendant  qu'il  irait  voler  un 
cochon. 

Quand  le  jeune  gars  se  vit  seul,  il  s'assit  auprès 
de  son  sac,  et  comme  il  faisait  nuit,  il  se  mit  à 
manger  des  noix.  En  entendant  ce  bruit,  le  sa- 
cristain eut  peur,  et  il  courut  au  presbj^ère. 

—  Monsieur  le  recteur,  s'écria-t-il,  le  diable  est 
dans  l'église  ;  venez  vite  le  chasser  ! 

—  Tu  sais  bien  que  je  ne  peux  marcher,  ré- 
pondit le  prêtre  ;  j'ai  un  rhumatisme. 

—  Montez  sur  mon  dos  ;  je  vais  vous  porter. 
Le  recteur  se  hissa  à  grand'peine  sur  le  dos  du 

sacristain,  et  comme  il  approchait  de  l'église,  le 
sacristain  lui  disait  : 

—  L'entendez-vous?  Comme  il  grince  des 
dents! 

A  ce  moment,  le  jeune  gars,  croyant  que  son 
patron  revenait  avec  le  cochon,  s'écria  : 

—  Est-il  bien  gras?  Je  vais  le  saigner. 


114  CONTES    POPULAIRES 

En  entendant  ces  mots,  le  recteur  eut  si  grand'- 
peur  qu'il  sauta  à  terre  et  courut  à  toutes  jambes 
au  presbytère,  aussi  lestement  que  s'il  n'avait 
jamais  eu  de  rhumatismes. 

Peu  après,  le  maître  voleur  revint. 

—  C'est  moi,  dit  le  gars  à  son  patron,  qui  ai 
fait  belle  peur  à  deux  hommes  qui  sont  passés 
par  ici  !  Je  croyais  que  c'était  vous  qui  arriviez 
avec  le  cochon,  et  quand  j'ai  demandé  s'il  était 
bien  gras,  ils  se  sont  enfuis  comme  s'ils  avaient 
vu  le  diable. 

Le  patron  du  fin  voleur,  ayant  pris  le  cochon, 
voulut  le  saigner  ;  mais  voilà  le  cochon  qui  se 
sauve  dans  le  grenier  du  sacristain,  et  il  remuait 
le  bois  qui  était  sur  le  plancher. 

Le  sacristain  alla  chercher  le  recteur  et  lui 
dit: 

—  Monsieur  le  recteur,  venez  vite  ;  le  diable  est 
dans  le  grenier. 

—  Je  ne  puis  aller. 

—  Venez,  je  vous  en  prie. 

Quand  ils  furent  à  la  porte  du  grenier,  le  rec- 
teur dit  au  sacristain  : 

—  A  tout  ce  que  je  dirai,  tu  répondras  :  Amen. 
Mais  quand  on  eut  ouvert  la  porte,  le  cochon 

se  précipita  entre  les  jambes  du  recteur,  qui 
resta  à  cheval  sur  lui,  et  il  l'emportait  sur  son 
dos» 


EK    HAUTE-BRETAGXE  II5 

Le  recteur  criait  :  A  moi  !  à  moi  !  mais  le  be- 
deau, à  chaque  mot,  se  contentait  de  répéter  Amen. 
Et  je  ne  sais  ce  que  le  recteur  est  devenu. 

Quand  le  fils  de  la  bonne  femme  se  fut  perfec- 
tionné dans  son  métier,  il  se  mit  à  son  compte 
et  ne  tarda  pas  à  acquérir  la  réputation  de  fin 
voleur  (i). 


LE  Fin  voleur  avait  été  condamné  par  la  justice 
à  payer  une  somme  qu'il  devait;  mais  il 
n'avait  que  peu  d'argent,  et  il  lui  manquait 
dix  écus,  faute  desquels  il  se  vo3-ait  menacé  de  la 
prison. 

Il  alla  de  porte  en  porte  les  demander  à  em- 
prunter ;  mais  personne  ne  consentit  à  lui  prêter 
la  moindre  chose,  et  il  s'en  retournait  bien  triste- 
ment chez  lui,  quand  il  rencontra  Jean  le  Diot. 

—  D'où  viens-tu,  Jean? 

—  De  la  foire  où  j'ai  vendu  une  vache;  mais 
elles  n'étaient  pas  bien  chères  aujourd'hui;  je  n'ai 
pu  trouver  que  dix  écus  de  la  mienne,  qui  était 
pourtant  une  bonne  laitière. 

(i)  Conté  en  1879  par  Marie-Louise  Le  Bossé,  d'Ercé-près- 
LifiTré  (Ille-et-Vilaine),  âgée  de  vingt  ans  environ,  fille  d'un 
cultivateur-propriétaire.  Ce  qui  suit,  et  qui  forme  la  suite  du 
Fin  voleur^  m'a  été  conté  par  d'autres  personnes  dont  On  trou- 
vera le  nom  à  la  fin  du  conte. 


Il6  CONTES    POPULAIRES 

—  Prête-moi  les  dix  écus,  ami  Jean  ;  tu  m'em- 
pêcheras d'aller  en  prison,  et  je  ne  tarderai  pas  à 
te  les  rendre. 

—  Je  voudrais  bien  le  faire  pour  t'obliger  ; 
mais  nous  n'avons  plus  à  la  maison  qu'un  peu  de 
galette  pour  le  repas  de  ce  soir,  et  demain  il  fau- 
dra que  j'achète  de  la  farine  avec  l'argent  de  ma 
vache.  Si  je  te  donnais  les  dix  écus,  ma  femme 
me  gronderait. 

—  Ne  crains  rien,  et  prête-moi  ton  argent  ;  je 
saurai  bien  te  procurer  de  la  farine,  et  si  tu  n'en 
as  pas  ce  soir,  tu  en  auras  certainement  demain 
matin, 

Jean  le  Diot,  persuadé  par  ces  promesses,  lui 
donna  l'argent  et  l'emmena  même  souper. 
Quand  sa  femme  apprit  ce  qui  était  arrivé,  elle 
le  gronda  bien  fort. 

—  Vilain  innocent  !  que  tu  es  bête  d'avoir 
donné  tes  dix  écus  de  bel  argent  à  cet  affronteur 
qui  t'a  fait  accroire  qu'il  te  fournirait  avec  quoi 
faire  du  pain,  et  qui  va  encore  se  moquer  de  toi 
quand  il  aura  partagé  notre  souper  ! 

—  Taisez-vous,  bonne  femme,  dit  le  Fin  voleur; 
je  vous  montrerai  demain  matin  si  je  suis  homme 
de  parole. 

Le  lendemain,  dès  qu'il  fut  jour,  le  Fin  voleur 

emprunta  un  sac,  le  remplit  de  sciure  de  bois  bien 


EX    HAUTE-BRETAGXE  II7 

blanche  et  bien  fine,  puis  le  mettant  sur  son  dos 
et  se  courbant  comme  s'il  portait  un  lourd  fardeau, 
il  se  rendit  au  moulin  le  plus  voisin  et  déposa  son 
sac  auprès  de  ceux  qui  étaient  pleins  de  farine. 

—  Voici,  dit-il  au  meunier,  du  blé  que  je  vous 
apporte  ;  mais  nous  sommes  pressés,  et  il  faut  que 
vous  le  mettiez  à  moudre  tout  de  suite. 

—  Je  ne  le  puis. 

—  Alors,  je  vais  être  obligé  d'aller  le  porter 
ailleurs. 

Profitant  d'un  moment  où  le  meunier  avait  le 
dos  tourné,  il  chargea  sur  ses  épaules,  tout  en 
grondant,  un  sac  où  était  la  farine  du  seigneur  du 
pays,  et  revint  en  toute  hâte  à  la  maison  de  Jean 
le  Diot, 

—  Voilà,  bonne  femme,  un  sac  de  farine  de 
première  qualité  ;  je  vous  avais  bien  dit  que  je 
vous  aurais  apporté  de  quoi  faire  du  pain. 

Le  meunier  envoya  son  garçon  porter  au  châ- 
teau du  seigneur  le  sac  de  farine  ;  mais  la  servante 
ne  put  parvenir  à  faire  de  la  pâte  avec  la  sciure  de 
bois.  Elle  montra  le  sac  à  son  maître,  qui  entra 
dans  une  grande  colère,  fit  seller  son  cheval  et 
arriva  au  moulin. 

—  Brigand  de  meunier!  tu  es  encore  plus  fripon 
que  ceux  de  ton  espèce  :  je  t'ai  envoyé  de  beau 
grain,  et  lu  me  rends  de  la  sciure  de  bois  au  lieu 
de  farine. 


Il8  CONTES    POPULAIRES 


—  Ah!  s'écria  le  meunier,  c'est  le  Fin  voleur 
qui  est  venu  ce  matin  et  qui  m'a  joué  ce  tour-là. 

Le  seigneur  alla  à  la  maison  du  Fin  voleur  ; 
celui-ci  l'aperçut  de  loin  et  alla  se  cacher  dans  un 
tonneau  placé  debout  et  défoncé  par  le  haut, 
après  avoir  recommandé  à  sa  femme  de  répondre  : 
«  Oui,  monsieur,  il  le  fera  »,  toutes  les  fois  qu'elle 
le  verrait  passer  un  doigt  par  le  trou  de  la 
bonde. 

—  Bonjour,  dit  le  seigneur  à  la  femme;  où  est 
votre  mari? 

—  Il  est  parti  ce  matin  comme  d'habitude,  et 
il  n'est  pas  encore  revenu. 

—  Dites-lui  de  venir  me  parler;  je  veux  qu'il 
vole  cette  nuit  le  pâté  qui  sera  à  cuire  dans  mon 
four. 

—  Oui,  monsieur,  il  le  fera. 

—  Comment  !  il  le  fera  ? 

—  Oui,  monsieur,  il  le  fera,  s'il  plaît  à  Dieu. 

Le  seigneur  plaça  aux  deux  côtés  de  la  gueule 
du  four  deux  gendarmes  en  faction  et  leur  re- 
commanda de  faire  bonne  garde. 

Quand  la  nuit  fut  close,  le  Fin  voleur  arriva  à 
pas  de   loup   et  vit  que  le  four  était  bien  gardé. 

—  Ah  !  dit-il,  il  n'y  a  rien  à  tenter  pour  le 
moment.  Et  il  se  cacha  sans  bruit  pour  épier  ce 
qui  allait  se  passer. 


EN    HAUTE-BRETAGNE  II9 

Vers  minuit,  l'un  des  gendarmes  dit  à  son  ca- 
marade : 

—  Il  fait  bien  froid,  et  l'on  n'entend  pas  re- 
muer ;  si  l'un  de  nous  allait  se  coucher,  il  dormi- 
rait un  peu  et  viendrait  ensuite  prendre  la  place  de 
l'autre,  qui  se  reposerait  à  son  tour  jusqu'au  matin. 

—  J'y  consens,  dit  le  second  gendarme  ;  et 
puisque  c'est  toi  qui  as  eu  cette  bonne  idée,  va  te 
coucher  le  premier. 

Une  heure  après,  le  Fin  voleur  arriva  en  faisant 
du  bruit  avec  ses  souliers,  et,  déguisant  sa  vois, 
il  dit  : 

—  Tu  n'as  rien  vu,  camarade  ? 

—  Non. 

—  Va  te  coucher  ;  je  vais  veiller  à  ta  place. 
Quand  le  gendarme  fut  parti,  le  Fin  voleur  prit 

le  pâté  et  les  pains  qui  étaient  cuits,  et  les  mit  en 
lieu  sûr  à  quelque  distance,  puis  il  plaça  une  belle 
bouse  de  vache  dans  la  terrine  où  avait  cuit  le 
pâté,  referma  le  four  et  se  mit  en  sentinelle. 

Au  bout  de  quelque  temps,  le  gendarme  qui 
était  parti  le  premier  revint  et  dit  : 

—  Rien  de  nouveau  ? 

—  Rien. 

—  Alors  va  te  reposer,  et  reviens  quand  il  fera 
jour. 

Le  Fin  voleur  partit  et  emporta  chez  lui  ce  qu'il 
avait  dérobé. 


120  CONTES    POPULAIRES 


Le  matin  venu,  le  seigneur  trouva  les  gen- 
darmes à  leur  poste. 

—  Eh  bien  !  le  Fin  voleur  a-t-il  pris  la  fournée  ? 

—  Nous  ne  l'avons  ni  vu  ni  entendu. 

—  C'est  bien;  venez  boire  un  coup  à  ma 
santé. 

—  Il  serait  bon,  dit  un  des  gendarmes,  de  re- 
tirer du  four  les  pains  et  le  pâté  ;  ils  doivent  être 
cuits  à  point  maintenant. 

On  ouvrit  le  four  ;  mais  les  pains  n'y  étaient 
plus.  Le  seigneur  se  mit  en  colère  contre  les  gen- 
darmes, qu'il  accusa  de  négligence. 

—  Cependant,  dit  l'un  d'eux,  nous  avons  bien 
veillé,  et  le  pâté  est  encore  là. 

Le  Seigneur  prit  le  pâté  et  le  porta  à  sa  femme 
qui,  à  moitié  endormie,  voulut  le  goûter  ;  mais 
dès  qu'elle  eut  porté  le  premier  morceau  à  sa 
bouche,  elle  fit  une  grimace  horrible  et  s'aperçut 
que  la  terrine  ne  contenait  que  de  la  bouse  de 
vache. 

—  Scélérat  de  voleur!  s'écria  le  seigneur,  il 
m'a  dérobé  ma  farine,  enlevé  mon  pain,  mon 
pâté,  et  fait  manger  à  ma  femme  de  la  bouse  de 
vache.  Il  se  moque  de  moi,  mais  il  me  le  paiera 
cher! 

Le  seigneur  alla  encore  chez  le  Fin  voleur  qui, 
dès  qu'il  l'aperçut,  se  cacha  dans  le  tonneau. 


EN    HAUTE-BRETAGNE 


—  Dites  à  votre  mari,  bonne  femme,  de  venir 
cette  nuit  voler  ma  jument  dans  mon  écurie. 

—  Oui,  monsieur,  il  le  fera,  répondit  la  femme 
en  regardant  la  bonde  du  tonneau  où  elle  \'it  que 
le  Fin  voleur  repliait  le  doigt,  comme  il  était 
convenu. 

Le  seigneur  fit  mettre  sa  jument  sellée  et  bridée 
au  milieu  de  l'écurie,  et  de  chaque  côté  de  la 
bête  il  plaça  un  gendamie  en  faction. 

Au  bout  de  quelque  temps,  l'un  des  gardiens 
s'ennuya  de  rester  sans  lumière  dans  l'écurie,  et 
il  dit  à  son  camarade  qu'il  allait  se  coucher  pen- 
dant une  heure  ou  deux,  et  qu'il  reviendrait  en- 
suite le  relever  de  faction. 

—  Au  reste,  pour  plus  de  sûreté,  prends  dans 
ta  main  la  bride  de  la  jument. 

Le  Fin  voleur,  qui  était  aux  aguets,  le  \\t  s'en 
aller  ;  bientôt  il  entra  dans  l'écurie,  demanda  au 
gendarme  s'il  n'y  avait  rien  de  nouveau  et  lui  dit 
d'aller  se  reposer. 

Dès  que  la  sentinelle  fut  partie,  le  Fin  voleur 
ôta  à  la  jument  tous  ses  harnais  et  les  posa  sur 
uhe  broie  ;  puis  il  la  fit  sortir  et  l'attacha  à  un 
arbre  peu  éloigné  avec  un  licou  qu'il  avait  apporté 
de  la  maison.  Il  reNint  ensuite  avec  la  bride  qu'il 
passa  dans  la  poignée  de  la  broie,  la  prit  à  la 
main  et  attendit  le  retour  du  gendarme  qui  était 
parti  le  premier.  E  lui  remit   alors  la  bride  à  la 


CONTES    POPULAIRES 


main  et  monta  sur  la  jument  qu'il  emmena  chez 
lui. 

Au  petit  jour,  le  seigneur  arriva  à  l'écurie,  qui 
était  encore  obscure,  et  il  trouva  ses  gardes  à  leur 
poste. 

—  Eh  bien  !  mes  amis,  avez-vous  été  plus  vi- 
gilants que  vos  camarades  qui  gardaient  mon 
four? 

—  Oui,  monsieur,  et  l'un  de  nous  tient  votre 
monture  par  la  bride. 

—  Venez  boire  un  coup  pour  vous  rafraîchir. 

—  Volontiers,  monsieur;  mais  la  jument  doit 
être  fatiguée  d'être  restée  debout  toute  la  nuit.  Si 
nous  lui  ôtions  ses  harnais  ? 

Quand  ils  les  eurent  enlevés,  la  broie  tomba 
avec  grand  fracas,  et  le  seigneur  gronda  bien  fort 
les  gendarmes  dont  la  vigilance  s'était  trouvée  en 
défaut, 

—  Le  misérable  voleur  !  s'écria-t-il,  il  m'a  volé 
ma  farine,  mon  pain,  mon  pâté;  il  a  fait  goûter 
à  ma  femme  de  la  bouse  de  vache,  et  aujourd'hui 
il  m'enlève  ma  bonne  jument;  mais  rira  bien  qui 
rira  le  dernier! 

Il  alla  encore  chez  le  Fin  voleur,  qui  se  cacha 
de  nouveau  dans  la  tonne. 

—  Où  est  votre  mari,  bonne  femme? 

■ —  Il  est  parti  ce  matin,  suivant  sa  coutume. 


EX    HAUTE-BRETAGN'E  I25 

—  C'est  un  gaillard  bien  adroit  ;  mais  il  fera  un 
tour  qui  surpasse  tous  les  autres,  s'il  parvient 
cette  nuit  à  dérober  les  draps  de  lit  sur  lesquels 
ma  femme  et  moi  nous  couchons. 

—  Oui,  monsieur,  il  le  fera. 

-^  C'est  ce  que  nous  verrons,  dit  le  seigneur 
en  s'éloignant. 

Le  Fin  voleur  était  bien  embarrassé,  et  il  fut 
quelque  temps  sans  savoir  comment  il  sortirait  à 
son  honneur  de  cette  épreuve  difficile  ;  puis  il  se 
mit  à  faire  un  bonhomme  de  paille  comme  ceux 
qu'on  met  dans  les  champs  pour  épouvanter  les 
oiseaux.  Il  l'habilla  avec  ses  vieilles  hardes,  le 
coiffa  d'un  chapeau  tout  déchiré,  qu'il  attacha 
avec  soin,  et,  le  soir  venu,  il  l'apporta  près  de  la 
maison  du  seigneur. 

Il  planta  une  échelle  le  long  du  mur,  et  fit 
monter  devant  lui  le  bonhomme  de  paille.  Le 
seigneur,  qui  était  sur  ses  gardes,  le  voyait  tantôt 
monter,  tantôt  se  baisser,  comme  s'il  avait  eu  peur. 
Il  ouvrit  tout  doucement  la  fenêtre  et  tira  un 
coup  de  fusil  sur  le  mannequin  :  le  Fin  voleur  le 
laissa  tomber;  ensuite  il  mit  quelques  grosses 
pierres  dans  les  poches  du  prétendu  mort  et  se 
tint  prêt  à  tout  événement. 

En  voyant  tomber  le  bonhomme  de  paille,  le 
seigneur  crut  avoir  tué  le  Fin  voleur,  et  il  des- 
cendit avec  sa  femme  pour  l'ensevelir. 


124  CONTES    POPULAIRES 


Le  Fin  voleur  monta  dans  la  chambre  par  la 
fenêtre  qui  était  restée  ouverte,  prit  les  draps  de 
lit,  et  voyant  sur  la  table  une  bouteille  de  cognac, 
il  s'en  empara  et  mit  à  la  place  une  bouteille  de 
vinaigre  qu'il  aperçut  dans  un  coin,  puis  il  s'enfuit 
avec  son  butin. 

Quand  le  seigneur  et  sa  femme  eurent  ense- 
veli le  bonhomme  de  paille,  ils  dirent  à  leurs 
domestiques  d'aller  le  porter  dans  un  creux  de 
fossé,  puis  ils  remontèrent  dans  leur  chambre. 

—  Je  boirais  bien  un  coup,  dit  le  mari,  que  la 
besogne  avait  échauffé. 

—  Prends,  dit  sa  femme,  la  bouteille  de  co- 
gnac qui  est  sur  la  table. 

Le  seigneur  s'en  versa  un  verre  ;  mais  le 
vinaigre  le  prit  si  fort  à  la  gorge  qu'il  se  mit  à 
tousser,  et  sa  femme  s'aperçut  que  les  draps 
avaient  disparu  du  lit. 

—  Ah  !  s'écria-t-elle,  le  Fin  voleur  s'est  encore 
moqué  de  nous  (i). 

Le  lendemain,  le  Fin  voleur  vit  le  seigneur  qui 
arrivait  :  cette  fois,  il  ne  se  cacha  pas,  mais  alla 
à  son  écurie,  où  il  mit  quelques  pièces  d'or  sous 

(i)  Les  conteurs  qui  aiment  les  détails  scatologiques  ne 
manquent  pas  de  faire  boire  la  bouteille  de  vin  ou  de  cognac  par 
le  Fin  voleur,  qui  pisse  dedans  pour  que  le  seigneur  la  croie 
encore  pleine. 


EX    HAUTE-BRETAGNE  125 

la  queue  de  la  jument  qu'il  avait  volée  et  eu  ré- 
pandit d'autres  à  terre. 

—  Voilà,  dit  le  seigneur,  la  bonne  bête  que  tu 
m'as  volée. 

—  Oui,  répondit-il,  et  j'en  suis  bien  aise,  car  au 
lieu  de  crottin  elle  fait  de  l'or.  Tenez,  ajouta-t-il 
en  lui  pressant  un  peu  sur  la  queue,  la  voilà  qui 
va  encore  en  faire. 

—  Vends-moi-la. 

—  Combien  m'en  offrez-vous  ? 

—  Mille  francs. 

—  Non;  j'y  perdrais  :  donnez-moi  trois  mille 
francs,  et  elle  sera  à  vous.  Mais  soignez-la  bien, 
ou  elle  ne  fera  point  d'or. 

Le  seigneur  alla  chercher  de  l'argent  et  revint 
chercher  la  jument,  à  laquelle  pendant  ce  temps 
le  Fin  voleur  fit  avaler  de  l'or  dans  du  son. 

Le  lendemain,  les  domestiques  du  seigneur 
trouvèrent  encore  un  peu  d'or  parmi  le  crottin  ; 
mais  le  jour  d'après,  il  n'y  en  avait  plus  du  tout. 

Comme  le  seigneur  venait  pour  se  plaindre  de 
cela,  le  Fin  voleur  dit  à  sa  femme  de  se  coucher 
et  de  faire  la  morte,  et  prenant  un  soufflet,  il  lui 
promenait  le  vent  sur  la  figure  en  répétant  : 

—  Si  je  n'ai  recours  à  mon  soufflet,  je  suis 
perdu. 

—  Qu'est-il  arrivé  à  ta  femme? 

—  Hélas,  monsieur,  elle  est  morte.  Et  il  répé- 


126  CONTES    POPULAIRES 

tait  :  Si  je  n'ai  recours  à  mon  soufflet,  je  suis 
perdu. 

Peu  à  peu,  la  femme  du  Fin  voleur  ouvrit  un 
œil,  étira  un  bras,  et  enfin  elle  se  mit  debout, 
si  bien  portante  que  le  seigneur  en  fut  émer- 
veillé. 

—  C'est,  dit  le  Fin  voleur,  que  mon  soufflet 
est  sorcier  :  il  ressuscite  les  morts. 

Après  s'être  bien  fait  prier,  il  le  vendit  au  sei- 
gneur pour  deux  mille  francs. 

Quand  le  seigneur  fut  de  retour  au  château,  il 
montra  son  emplette  à  sa  femme,  qui  se  moqua 
de  lui  et  lui  reprocha  de  se  laisser  duper  comme 
un  sot  par  le  Fin  voleur.  Comme  elle  ne  cessait 
ses  reproches,  il  la  tua,  et  s'en  étant  repenti  aus- 
sitôt, il  voulut,  à  l'aide  du  soufflet,  la  rappeler  à 
la  vie  ;  mais  la  pauvre  créature  était  bien  morte. 

Quand  le  seigneur  vit  que  sa  femme  était  dé- 
funte, il  eut  beaucoup  de  chagrin,  et  pour  lui  faire 
un  enterrement  digne  de  son  rang,  il  envoya 
chercher  son  frère,  qui  était  prêtre. 

Celui-ci  lui  reprocha  sa  crédulité,  et  lui  dit 
qu'au  reste,  en  sa  qualité  d'homme  de  guerre  et 
de  chasseur,  il  l'avait  toujours  regardé  comme 
faible  d'esprit. 

—  Prends  garde,  dit  le  seigneur,  toi  qui  es  si 
subtil,  d'être  aussi  bien  pris  que  moi. 


EX    HAUTE-BRETAGXE  llj 

Et  quand  le  prêtre  fut  parti,  il  alla  trouver  le 
Fin  voleur,  qui  se  cacha,  comme  d'habitude,  dans 
son  tonneau. 

—  Dites  à  votre  mari,  ma  bonne  femme,  de 
tâcher  de  jouer  un  bon  tour  à  mon  frère  le  prêtre  : 
il  s'est  moqué  de  moi,  et  je  serais  content  de  le 
voir  pris  à  son  tour. 

—  Mon  homme  essaiera  ;  mais  il  n'est  point 
facile  d'attraper  un  prêtre. 

Le  Fin  voleur  partit  pour  aller  à  l'endroit  où 
le  frère  du  seigneur  était  recteur.  Il  trouva  deux 
chats  et  les  attacha  par  la  queue,  deux  boucs 
qu'il  lia  pareillement,  puis  deux  bœufs  qu'il  ac- 
coupla aussi.  Il  leur  mit  des  chandelles  sur  la 
tête,  et  au  moyen  d'une  corde  il  les  promenait 
autour  de  l'église. 

Quand,  le  matin,  le  sacristain  vint  pour  sonner 
VAngehis,  il  eut  peur  de  cette  procession  et  alla 
avertir  le  recteur.  Celui-ci  vint  en  toute  hâte  et  dit  : 

—  Que  venez-vous  faire  ici  ?  Êtes-vous  de  Dieu 
ou  du  diable  ? 

—  Je  suis  venu  de  la  part  des  anges  vous  dire 
de  payer  votre  servante,  et  de  me  donner  le  reste 
de  votre  argent,  après  quoi  je  vous  conduirai 
en  paradis. 

Le  prêtre  alla  porter  les  gages  à  sa  ser%-ante, 
puis  remit  au  Fin  voleur  le  reste  de  son  argent. 
Celui-ci  le  ramassa  dans  sa  poche  et  fourra  le 


128  CONTES    POPULAIRES 

recteur  dans  un  sac  qu'il  lia  par  le  haut,  et  qu'il 
attacha  au  joug  des  bœufs  ;  puis  il  les  poussa 
devant  lui  en  les  faisant  passer  par  les  chemins 
les  plus  raboteux. 

—  Pardon,  mes  anges,  criait  le  prêtre  du  fond 
■de  son  sac. 

—  Hue  !  disait  le  Fin  voleur  en  aiguillonnant 
ses  bœufs. 

—  Pardon,  mes  anges,  répétait  le  recteur. 

Le  Fin  voleur,  arrivé  auprès  du  château,  ôta  le 
prêtre  de  son  sac  et  l'enferma  à  moitié  mort  dans 
une  étable  où  était  une  grande  truie,  qui  s'ap- 
prochait de  lui  en  grognant,  comme  pour  le  dé- 
vorer, pendant  que  le  malheureux  criait  : 

—  Pardon,  mes  anges. 

Le  seigneur,  que  le  Fin  voleur  avait  été  pré- 
venir, vint  délivrer  son  frère  et  lui  dit  : 

—  Tu  te  vantais  d'être  si  sage  :  le  Fin  voleur 
t'a  encore  mieux  attrapé  que  moi  ! 

Une  autre  fois,  le  Fin  voleur  trouva  un  trésor, 
et  remplit  d'argent  plusieurs  sacs  qu'il  apporta 
chez  lui,  et  demanda  à  son  voisin  le  seigneur  de 
lui  prêter  un  boisseau. 

Celui-ci,  qui  voulait  savoir  quelle  sorte  de 
chose  le  Fin  voleur  mesurait,  enduisit  de  poix  le 
fond  de  son  godet,  et  une  pièce  de  six  francs  y 
demeura  collée. 


EX    HAUTE-BRETAGXE  I29 

—  Qu'as-tu  mesuré?  lui  dit-il  quand  il  lui  rap- 
porta le  boisseau. 

—  Du  grain,  monsieur,  répondit  le  Fin  voleur. 

—  Est-ce  que  cette  année  tu  as  récolté  des 
écus  de  six  livres? 

—  Non  ;  mais  je  vais  vous  dire  le  fin  mot  : 
j'ai  tué  mes  vaches,  et  je  les  ai  vendues  à  raison 
de  mille  francs  la  peau. 

Le  seigneur  fit  abattre  et  écorcher  toutes  ses 
vaches,  et  porta  les  peaux  au  marché,  où  il 
criait  : 

—  Qui  veut  acheter  des  peaux  de  vache  ? 

Les  marchands  s'approchaient;  mais  dès  que  le 
seigneur  leur  disait  le  prix  qu'il  voulait  de  chaque 
peau,  ils  lui  éclataient  de  rire  au  nez,  et  il  ne 
tarda  pas  à  être  moqué  et  hué  par  tous  ceux  qui 
étaient  là. 

Il  revint  bien  en  colère,  et  s'empara  du  Fin 
voleur  qu'il  fourra  dans  un  sac  ;  puis  son  domes- 
tique et  lui  partirent  pour  aller  le  noyer.  Quand 
ils  furent  arrivés  sur  le  bord  d'un  étang  profond 
où  ils  voulaient  le  jeter,  ils  eurent  soif,  et,  aperce- 
vant une  auberge,  ils  résolurent  d'y  entrer  pour 
se  rafraîchir. 

Ils  déposèrent  le  sac  sur  le  bord  de  la  route, 
en  disant  à  l'homme  qui  y  était  enfermé  d'em- 
ployer cet  instant  de  répit  à  faire  son  acte  de 
contrition. 


130  CONTES    POPULAIRES 

Le  Fin  voleur  criait  et  se  démenait  dans  son 
sac  ;  mais  il  ne  pouvait  en  sortir,  car  le  haut  était 
lié  solidement.  Ses  cris  attirèrent  un  marchand 
qui  passait,  et  qui  s'arrêta  à  lui  demander  pour- 
quoi il  se  plaignait  de  la  sorte  : 

—  Ah  !  dit-il,  je  vais  être  jeté  à  l'eau  parce 
que  je  ne  veux  pas  me  marier  avec  la  fille  du 
roi. 

—  Sot  que  tu  es  !  Je  l'épouserai  bien,  moi,  et 
si  tu  veux  je  prendrai  ta  place. 

—  Alors  délie  le  sac,  et  je  t'y  mettrai  en  t'en- 
fermant  de  manière  à  ce  qu'on  ne  s'aperçoive  de 
rien.  Quand  tu  sentiras  qu'on  te  soulève,  tu  diras 
que  tu  veux  bien  maintenant  consentir  à  ce  qu'on 
exige  de  toi. 

Après  avoir  mis  le  marchand  à  sa  place  et 
avoir  soigneusement  ficelé  le  sac,  le  Fin  voleur 
s'empara  du  cheval  et  de  la  valise,  et  se  hâta  de 
s'éloigner. 

Le  seigneur  et  son  domestique  revinrent,  et 
quand  ils  soulevèrent  leur  homme  pour  aller  le 
jeter  dans  l'étang,  ils  l'entendirent  crier  : 

—  Messieurs,  je  veux  bien  maintenant. 

—  C'est  fort  heureux,  dit  le  seigneur;  je  vois 
avec  plaisir  que  tu  es  un  homme  accommodant. 

Ils  précipitèrent  dans  l'étang  le  pauvre  mar- 
chand, qui  coula  à  fond  et  se  noya. 


EX    HAUTE-BRETAGXE 


Le  lendemain,  le  seigneur  alla  se  promener  et 
fut  bien  étonné  de  voir  le  Fin  voleur. 

—  Comment,  dit-il,  tu  n'es  pas  noyé? 

—  Alil  monsieur,  combien  je  vous  remercie 
de  m'avoir  jeté  dans  l'étang  :  le  fond  en  est  pavé 
de  pièces  d'or,  et  voici,  ajouta- t-il  en  tirant  de  sa 
poche  l'argent  qu'il  avait  dérobé  au  marchand, 
une  partie  de  ce  que  j'y  ai  trouvé. 

—  Mon  ami,  dit  le  seigneur,  il  faut  que  tu  me 
rendes  à  ton  tour  le  même  ser\'ice. 

—  Je  le  veux  bien,  quoique  vous  n'ayez  pas  eu 
hier  l'intention  de  m'obliger.  Mais  je  suis  bon 
garçon,  et  je  ne  vous  en  veux  pas. 

Le  Fin  voleur  mit  le  seigneur  dans  un  sac  bien 
solidement  noué,  et  après  y  avoir  attaché  une 
lourde  pierre  pour  que  le  seigneur  fût  plus  cer- 
tain d'aller  jusqu'au  fond,  il  le  jeta  dans  l'étang, 
et  revint  bien  tranquillement  chez  lui. 

(Cciité  en  i8y8  far  Aimé  Pierre,  de  Liffré,  et  par 
Jean  Bouchery,  dt  Douriain.') 

Le  Fin  iHileur  a  de  grandes  ressemblances  avec  le  Fin  larron 
des  Contes  populaires  de  la  Haute-Bretagne  (no  xxxii).  Voici  les 
épisodes  communs  aux  deux  contes  ;  ce  sont  ceux  :  —  de  la 
Vierge  consultée  sur  le  choix  d'un  état  (Cf.  Luzel,  Veillées  bre- 
tonnes :  les  Finesses  de  Bilx,;  Perron,  Pr&ierbes  de  la  Franche-Comté, 
187e,  p.  30-31  ;  on  le  retrouve  aussi  en  Provence)  ;  —  du  four 
dévalisé   (Cf.    Luzel,  ibid.;  Webster,  La  mère  et  son  fils  idiot)  ; 


132  COXTES    POPULAIRES 


—  des  chevaux  volés  dans  l'écurie  (Cf.  Cénac-Moncaut,  Jiinn 
le  Faiticatit;  et  les  deux  contes  de  Luzel  et  de  Webster  déjà 
cités)  ;  —  des  draps  de  lit  dérobés  dans  la  chambre  du  seigneur 
(Cf.  Luzel  et  Webster)  ;  —  du  tour  joué  au  prêtre  (Cf.  Luzel, 
ibid.;  Cosquin,  Richedeau;  Webster,  ibid.  (il  fait  accroire  au 
prêtre  qu'il  est  le  bon  Dieu  en  personne)  ;  —  des  peaux  de 
vaches  vendues  très-cher  au  marché  (Cf.  Cosquin,  Richedeau  ; 
H.  Carnoy,  Jean  des  Pois  verts  et  Jean  des  Pois  secs  ;  Luzel,  Le 
meuvier  et  son  seigneur,  Quimperlé,  1870)  ;  —  du  sac  où  le  Fin 
voleur  est  mis  et  dont  il  se  retire  (Cf.  Cénai-Moncaut,  Le 
Juste  et  la  Raison;  Cosquin,  René  et  son  seigneur,  Richedeau;  les 
deux  contes  de  Luzel;  Cerquand,  Guillaume  Pec,  conte  basque, 
2^  partie,  p.  15  ;  Webster,  le  Prêtre  dupé). 

Le  recteur  guéri  par  la  peur  qu'il  a  d'un  prétendu  diable  se 
retrouve  dans  un  petit  conte  inédit  des  environs  de  Matignon  : 
un  garçon  se  cache  dans  le  reliquaire  pendant  que  son  compère 
va  prévenir  le  recteur  que  le  diable  est  en  train  de  croquer  les 
os  des  morts  ;  celui-ci  ne  veut  pas  venir,  mais  il  finit  par 
grimper  sur  le  dos  du  garçon,  et  quand  ils  arrivent  prés  du  re- 
liquaire, celui  qui  y  était  s'écrie,  tout  en  écrasant  des  noix  : 
«  Camarade  !  quelle  est  la  vache  noire  que  tu  portes  sur  ton 
dos?  »  Le  pauvre  prêtre  épouvanté  se  laisse  glisser  à  terre  et 
s'enfuit,  croyant  avoir  le  diable  à  ses  trousses. 

Dans  les  Finesses  de  Bil\,  le  héros  du  conte  se  cache  dans  un 
tonneau  comme  le  Fin  voleur,  et  il  fait  des  signes  à  sa  mère 
pour  lui  dire  comment  elle  doit  répondre. 

Le  cheval  qui  fait  de  l'or  est  remplacé  par  un  âne  qui  fait  des 
écus,  dans  René  et  son  seigneur;  dans  Blancpied,  autre  conte  lor- 
rain de  M.  Cosquin,  c'est  un  vieux  cheval  qui  a  le  don  pré- 
tendu de  faire  de  l'or. 

.  L'épisode  de  la  femme  qui  ressuscite  à  l'aide  d'un  soufflet  se 
etrouve,  ainsi  que  la  mort  de  la  femme  du  seigneur,  dans   René 


EN     HAUTE-BRETAGNE  I33 


'/  sat  seigneur,  où  le  soufflet  est  remplacé  par  un  sifflet;  dans 
Richedeati,  où  le  héros,  pour  ressusciter  sa  femme,  lui  souffle 
dans  l'oreille. 

Le  boisseau  où  collent  les  pièces  d'or  a  aussi  plusieurs  simi- 
laires (Cf.  Cosquin,  Richedeati,  et  pour  les  contes  étrangers  où 
l'épisode  similaire  se  trouve  la  note  qui  le  suit;  H.  Camov, 
conte  cité  ;  Luzel,  Le  meunier  et  son  seigneur). 

Enfin  le  dénoûment  du  Fin  voleur,  où  il  persuade  au  seigneur 
que  l'étang  est  rempli  de  pièces  d'or  et  de  choses  précieuses,  se 
rencontre  dans  les  deux  contes  lorrains  de  M.  Cosquin  cités 
plus  haut,  dans  les  deux  contes  bretons  de  M.  Luzel;  dans 
Guillaume  Pec,  conte  basque  de  M.  Cerquand. 

On  peut  aussi  comparer  un  autre  conte  breton  recueilli  par 
AI.  Corentin  Tranois  à  Rosporden,  et  publié  dans  la  Nouvelle 
revue  de  Bretagne,  troisième  année,  p.  280,  sous  le  titre  de  :  Le 
comte,  le  curé  et  le  paysan,  et  les  Muscades  de  la  Guerliche,  conte 
flamand  de  Deulin. 

En  "Haute  -  Bretagne,  plusieurs  épisodes  Ju  Fin  voleur  se 
trouvent  mêlés  à  d'autres  contes,  à  celui  de  la  Jeannaie,  autre 
voleur  avisé  (marmite  qu'on  fait  bouillir  en  la  fouettant,  fouet 
qui  ressuscite,  etc.),  qui  a  des  tours  qui  lui  sont  spéciaux,  et 
qui  attrape  aussi  son  seigneur.  Vers  Plancoët,  on  a  localisé 
l'aventure,  et  c'est  M.  de  Boisadam  —  nom  d'une  ancienne  fa- 
mille du  pays  —  qui  est  la  dupe  de  la  Jeannaie.  Ces  mêmes 
aventures  sont  attribuées  à  un  Meunier  qui  dupe  le  roi,  et  finit 
par  le  faire  se  jeter  dans  un  étang,  en  lui  assurant  qu'il  est 
plein  de  porcelaine.  Ce  conte  a  un  épisode  curieux  :  c'est  celui 
où  le  meunier  ayant  trouvé  le  moyen  de  faire  peur  à  des  vo- 
leurs et  de  leur  dérober  leur  argent,  fait  accroire  au  roi  qu'il  a 
gagné  tont  cela  «  en  vendant  des  peaux  de  femmes  ».  Le  roi 
fait  tuer  ses  servantes  et  envoie  leur  peau  au  marché. 

Sur  le  mythe   du  Fin    voleur,  on  peut  consulter  l'étude  très- 


134      CONTES  POPULAIRES   EN   HAUTE-BRETAGNE 


longue  de  M.  Kœhler,  dans  Orient  und  Occident  (t.  II,  p.  4S6 
et  suiv.,  année  i£63),  et  les  note»  mises  par  M.  Cosquin  à  la 
suite  de  Retié  et  son  seigneur  (p.  56-57),  de  Richedeau  (p.  m- 
116),  de  Blancpied  (p.  251-252),  où  l'on  trouve  de  nombreuses 
et  savantes  références  à  la  littérature  populaire  des  pays  étran- 
gers; Monnier,  Contes  populaires  en  Italie,  p.  240;  Gubernatis, 
Mythologie  xfiologique,  t.  I,  p.  220  et  349. 


®S®Si®®®S®a®Sf^ 


VI 

LE    NAVET. 

jL  y  avait  une  fois  un  prêtre  qui  ne  pou- 
vait s'empêcher  de  péter  en  célébrant  la 
messe.  Il  dit  à  sa  servante  : 

—  Je  ne  sais  ce  que  j'ai  ;  à  chaque  fois  que  je 
dis  ma  messe,  je  ne  fais  que  péter. 

—  Il  faut,  répondit  la  servante,  vous  boucher 
le  derrière  avec  un  navet. 

Le  prêtre  suivit  le  conseil  de  sa  servante,  et 
tout  alla  bien  jusqu'au  dernier  évangile  ;  mais,  au 
moment  où  il  se  baissait  vers  l'autel,  le  navet  ne 
put  résister  à  tous  ces  pets  qui  s'étaient  accu- 
mulés, et  il  partit  avec  un  grand  fracas  à  travers 
culotte  et  soutane.  Il  était  lancé  si  fortement, 
qu'en  passant  au  milieu  de  l'église,  il  tua  deux 
femmes  et  défonça  la  grande  porte.  Dans  la  rue 
du  village,  il  enleva  les  deux  cornes  d'un  bœuf, 
assomma  trois  moutons  qui  étaient  devant  une 
écurie,  et  je  ne  sais  ce  qu'il  devint  ensuite. 

(Conté  en  juin  iSSo  par  Françoise  Ditmont,  d'Erté, 
âgée  de  vingt  ans.') 


136      CONTES   POPULAIRES   EN   HAUTE-BRETAGNH 


Cf.  Bladc,  Joan  ïnu  Pcc,  conte  de  l'Armagnac  (Paris,  Franck). 
Joan  lou  Pèc  doit  mourir  au  troisième  pet  de  son  âne  ;  aussi 
il  essaie  par  tous  les  moyens  d'empêcher  ce  troisième  pet  ;  il  va 
chercher  «  un  pau  bien  pounchut  et  l'enfouncéc  das  un  martet 
dens  lou  eu  de  l'ase.  Mais  l'ase  s'enflec  tant,  e  hascouc  tant  gran 
effort,  que  lou  pau  sourtiscouc  coumo  uo  balo  et  tutc  lou 
praube  Joan  lou  Pèc.  » 

J'ai  un  conte  inédit,  où  un  farceur  fait  accroire  à  un  bon- 
homme qu'il  mourra  au  troisième  pet  de  son  âne  ;  il  essaie 
d'empêcher  ce  pet  fatal,  qui  arrive  malgré  tous  ses  efforts,  et 
alors  il  se  croit  mort  et  se  couche  par  terre. 

Il  y  a  aussi  dans  le  Moyen  de  parvenir  une  histoire  assez  sem- 
blable ;    c'est  celle  de  la  servante  qui  «  avait  mangé  des  pois.  » 

Dans  un  conte  inédit  de  M.  Luzel,  intitulé  :  l'Ankou  (la 
mort)  et  son  compère,  le  compère  est  parvenu  à  échapper  pendant 
de  longues  années  à  la  mort  ;  mais  un  jour  il  rencontre  l'Ankou 
monté  sur  son  chariot,  et  comme  un  des  chevaux  de  la  mort 
avait  la  foire  et  salissait  tous  les  chemins,  il  veut  le  guérir,  et 
finit,  après  avoir  essayé  plusieurs  remèdes,  par  lui  boucher  le 
derrière  avec  une  pierre  qui,  lancée  avec  violence,  tue  le  pauvre 
compère. 


VII 

LE  PRÊTRE  QUI  N'A  PAS  DE  CHANCE. 


jL  y  avait  une  fois  un  prêtre  qui  était  gour- 
mand. Un  jour,  il  donna  à  sa  cuisinière 
trois  perdrix,  en  lui  disant  de  les  prépa- 
rer pour  le  dîner.  Quand  elles  furent  cuites,  elle 
voulut  les  goûter,  et  lorsqu'elle  en  eut  avalé  un 
morceau,  elle  trouva  la  perdrix  si  exquise  qu'elle 
la  mangea  toute.  Elle  en  entama  une  autre  en 
pensant  qu'une  aile  de  plus  lui  ferait  du  bien  ; 
mais  elle  finit  par  dévorer  aussi  la  seconde. 
Quand  il  n'en  resta  plus  qu'une,  elle  se  dit  : 

—  Ma  foi,  qu'est-ce  que  monsieur  le  recteur 
ferait  d'une  perdrix  toute  seule?  Je  vais  manger 
aussi  la  troisième. 

Le  recteur  était  sorti,  et,  suivant  son  habitude, 
il  avait  laissé  son  couteau  à  la  maison.  Il  arriva 
un  homme  qui  demanda  à  parler  au  prêtre. 

—  Monsieur  le  recteur  est  à  l'église,  dit  la  cui- 
sinière, et  il  ne  va  pas  tarder  à  rentrer  ;  mais  il  a 
une  mauvaise  habitude  :  toutes  les  fois  que  quel- 


138  CONTES    POPULAIRES 


qu'un  vient  ici,   il  lui    coupe  une  oreille.  Il  ne 
faudra  pas  vous  effrayer  :   il  vous  en  fera  autant . 

—  Croyez-vous,  répondit  l'homme,  me  faire 
peur  avec  cette  bourde  ? 

Le  recteur  rentra,  et,  comme  c'était  l'heure  de 
5on  dîner,  il  demanda  où  était  son  couteau. 

Quand  l'homme  entendit  cela,  il  se  sauva  à 
toutes  jambes,  croyant  déjà  sentir  le  couteau 
trancher  dans  son  oreille. 

—  Qui  fait  cet  homme-là  s'enfuir  de  la  sorte? 
demanda  le  prêtre. 

—  C'est  qu'il  a  enlevé  vos  trois  perdrix,  mon- 
sieur, répondit  la  bonne  pièce  de  cuisinière. 

Le  recteur  se  mit  à  poursuivre  le  prétendu  vo- 
leur, et  il  criait  : 

—  Donne-m'en  au  moins  une  ! 

—  Non,  non,  vous  n'aurez  ni  l'une  ni  l'autre, 
répondait  l'homme  en  courant  encore  plus  fort. 


Un  autre  homme  vint  un  jour  le  trouver  et  lui 
dit  : 

—  Ah  !  monsieur  le  recteur,  c'est  moi  qui  suis 
dans  l'embarras  ! 

—  Qu'avez-vous  donc,  mon  ami? 

—  J'ai  un  procès  avec  deux  personnes,  et  pour 
la  même  chose. 


E\    HAUTE-BRETAGNE  139 

—  Qu'est-ce  ?  Dites-moi  votre  cas. 

—  C'est  que  j'ai  vendu  le  même  veau  à  deux 
marchands. 

—  Eh  bien!  si  vous  voulez  me  donner  le  veau, 
je  vous  tirerai  d'affaire.  Quand  allez-vous  à  l'au- 
dience ? 

—  Jeudi,  monsieur. 

—  Bien.  Voici  la  manière  de  vous  sauver  de  ce 
mauvais  pas:  quand  on  vous  interrogera  au  sujet 
du  veau,  vous  ne  répondrez  rien,  mais  vous  siffle- 
rez au  nez  de  celui  qui  vous  questionnera.  Il  est 
bien  entendu,  n'est-ce  pas,  que  vous  me  donnerez 
le  veau? 

—  Oui,  monsieur;  il  sera  pour  vous. 
Quand  arriva    l'audience,   l'homme   sifflait    à 

chaque  fois  qu'on  lui  demandait  quelque  chose, 
et  le  juge,  croyant  avoir  affaire  à  un  fou,  ne  le 
condamna  point. 

Le  recteur  alla  pour  chercher  le  veau  ;  mais 
l'homme  se  mit  à  siffler  comme  à  l'audience,  et 
c'est  tout  ce  que  le  recteur  put  obtenir  de  lui. 


Le  recteur  s'en  alla  à  la  quête,  et  il  entra  dans 
une  maison  où  il  n'y  avait  qu'une  petite  fille. 

—  Où  est  ta  mère  ?  lui  demanda-t-il. 

—  EUe  est  à  cuire  une  fournée  de  pain  mangé. 


I40  CONTES    POPULAIRES 

—  Et  ton  père? 

—  Il  est  à  la  chasse. 

—  A  quelle  chasse? 

—  Tous  ceux  qu'il  ne  peut  tuer,  il  les  rapporte, 
et  tous  ceux  qu'il  peut  tuer,  il  les  laisse  là. 

—  Et  toi,  que  fais-tu  ici? 

—  Moi,  je  cuis  les  allants  et  les  venants. 

—  Ah!  dame,  s'écria  le  prêtre,  explique-moi 
un  peu  toutes  tes  drôleries  :  ta  mère  est  à  cuire 
une  fournée  de  pain  mangé,  ton  père  à  la  chasse 
d'où  il  rapporte  ceux  qu'il  ne  peut  tuer  et  laisse 
ceux  qu'il  tue,  et  toi  qui  cuis  les  allants  et  les 
venants  ;  qu'est-ce  que  tout  cela  veut  dire  ? 

— •  Ma  mère,  répondit  la  petite  fille,  est  à  cuire 
une  fournée  de  pain  pour  rendre  celui  qu'elle 
avait  emprunté  et  qui  est  mangé  d'avance  ;  mon 
père  est  à  chercher  ses  poux  derrière  un  fossé  :  il 
laisse  là  tous  ceux  qu'il  tue  et  rapporte  ceux  qu'il 
ne  peut  tuer. 

—  Et  toi,  comment  cuis-tu  les  allants  et  les 
venants  ? 

—  Voyez,  dit-elle,  en  ôtant  le  couvercle  de  sa 
marmite;  je  cuis  des  pois  qui  vont  et  viennent 
dans  l'eau. 

—  Veux-tu  me  donner  quelque  chose  ?  dit  le 
prêtre, 

—  Prendriez-vous  bien  un  lièvre? 

—  Oui,  volontiers. 


EX    HAUTE-BRETAGNE  I4I 

—  Ah  !  vous  êtes  plus  malin  que  notre  chien  ; 
voilà  quatre  jours  qu'il  court  après  celui  qui  a 
son  gîte  dans  notre  verger,  et  il  n'a  pas  encore 
pu  l'attraper  ! 

(Conté  en  iSfç  par  Elisa  Durand,  de  Plévenon.') 

Le  second  épisode  de  ce  conte  présente  une  singulière  res- 
semblance avec  la  scène  de  l'avocat  et  du  berger  dans  Mai  sire 
Pathelin.  Quant  aux  énigmes  de  la  dernière  partie,  elles  se 
retrouvent,  avec  des  formes  presque  semblables,  en  d'autres 
contes.  Cf.  Mélusine,  col.  279  ;  les  Aventures  d'un  petit  garçon, 
conte  de  l'Amiénois  recueilli  par  H.  Carnoy  ;  Fanch  Scouarnec, 
conte  breton  de  Luzel  (Jbid.,  col.  465)  ;  Cénac-Moncaut,  Juan 
le  Fainéant  ;  Bladé,  Joan  lou  pigre,  conte  recueilli  en  Armagnac  ; 
M.  Reinhold  Kœhler,  qui  a  fait  suivre  le  conte  de  Fanch 
Scouarnec  d'un  savant  commentaire,  cite  encore  (Mcl.,  col.  476) 
des  variantes  allemandes  et  suisses . 

Les  mêmes  énigmes  se  retrouvent  aussi  dans  deux  contes 
gallots  que  j'ai  en  portefeuille  :  le  Fermier  et  son  domestique  et 
le  Fermier  rusé;  et  dans  Blancpied,  conte  lorrain  de  JL  Cosquin. 
(Cf.  les  citations  à  la  suite,  p.  2;2.) 

L'équivoque  sur  les  oreilles  et  les  perdri.x  figure  dans  les 
Deux  Predrix,  p.  i;  des  Contes  hal^atois  de  J.  Chapelot,  publiés 
à  Angoulème  en  1871;  seulement  les  rôles  sont  intervertis  : 
c'est  le  curé  qui  a  peur  pour  ses  oreilles. 


ss^î^^î^^^^^^^^^^^is^e^ 


VIII 

LA  COaUETTE  ET  SES  BONS  AMIS. 

(NE  fille  avait  trois  bons  amis  qui  auraient 
Kl   bien  voulu  l'épouser. 

Un  soir,   l'un  d'eux  vint  la  voir  et  lui 
dit  : 

—  Bonjour,  ma  bonne  amie  ;  vous  avez  la  mine 
changée  aujourd'hui. 

—  Ah  !  répondit-elle,  je  ne  me  porte  pas  bien  ; 
je  suis  allée  à  confesse,  et  mon  confesseur  m'a 
donné  une  pénitence  que  je  ne  saurais  faire. 

—  J'irai  à  votre  place,  si  cela  est  possible,  dit 
le  galant. 

—  Oui,  s'écria-t-elle,  allez-y  ;  vous  savez  que 
je  vous  ai  toujours  préféré  entre  tous  les  autres. 
Il  faudra  prendre  un  drap  blanc,  vous  le  mettre 
sur  le  dos,  et  rester  auprès  du  porche  depuis  mi- 
nuit jusqu'à  trois  heures  du  matin. 

Quand  le  galant  fut  parti,  le  second  amoureux 
de  la  fille  vint  la  voir  à  son  tour,  et,  après  lui 
avoir  souhaité  le  bonsoir,  lui  demanda  pourquoi 
elle  avait  l'air  affligé. 


CONTES   POPULAIRES   EX    HAUTE-BRETAGNE.       145 

—  Hélas  !  dit-elle,  je  n'en  ai  que  trop  sujet  : 
mon  confesseur  m'a  imposé  une  si  dure  pénitence 
que,  rien  qu'à  y  penser,  j'en  ai  la  chair  de  poule. 

—  Quelle  qu'elle  soit,  répondit-il,  je  la  ferai  à 
votre  place,  si  vous  voulez  me  promettre  de 
m'épouser. 

—  J'y  consens,  dit  la  fille.  Prenez  une  peau  de 
vache,  et  allez  vous  promener  dans  le  cimetière 
auprès  de  la  tombe  qui  est  fraîchement  creusée. 

Le  troisième  galant  arriva  à  son  tour,  peu 
après  le  départ  de  l'autre,  et  trouva  la  jeune  fille 
tout  en  larmes. 

—  Qu'avez-vous  ?  lui  dit-il. 

—  Ce  que  j'ai!  C'est  une  pénitence  si  dure,  si 
dure,  que  je  n'ose  y  penser. 

—  Dites-la-moi,  et  je  la  ferai  à  votre  place,  si 
vous  voulez  me  promettre  de  vous  marier  avec 
moi. 

—  Il  faut  prendre  une  chaîne  et  une  clochette, 
et  vous  mettre  à  passer  et  à  repasser  dans  le  sen- 
tier entre  les  tombes,  puis  aller  sous  le  porche 
tremper  votre  doigt  dans  l'eau  bénite. 

Quand  les  trois  garçons  furent  au  cimetière, 
celui  qui  avait  sur  le  dos  une  peau  de  vache  crut 
voir  un  revenant  sous  le  porche  ;  celui  qui  était 
enveloppé  d'un  drap  pensa  que  le  diable  se  pro- 
menait, et  tous  les  deux  étaient  effrayés  d'en- 
tendre  le  bruit   de   chaînes  et  de  clochettes  que 


144  CONTES    POPULAIRES 

faisait  le  troisième  galant.  Celui-ci,  de  son  côté, 
avait  peur  des  deux  autres,  et  tous  les  trois  fini- 
rent par  se  sauver  à  toutes  jambes  après  avoir, 
dans  leur  effroi,  embrené  leurs  haiiucs  ou,  si  vous 
aimez  mieux,  leurs  culottes. 

Le  lendemain,  ils  se  retrouvèrent  à  l'auberge, 
et  comme  chacun  d'eux  avait  la  figure  triste  et 
fatiguée,  ils  se  demandèrent  les  uns  aux  autres 
s'ils  étaient  par  hasard  malades. 

—  Non,  dit  le  premier;  mais  je  suis  allé  cette 
nuit  au  cimetière  pour  accomplir  une  pénitence, 
et  j'ai  vu  le  diable  qui  se  promenait  sur  les 
tombes,  et  un  fantôme  qui  agitait  des  chaînes  en 
secouant  sa  clochette. 

—  Moi,  repartit  le  second,  j'ai  vu  sous  le 
porche  un  revenant  couvert  de  son  suaire  et  un 
fantôme  qui  secouait  sa  clochette. 

—  J'ai,  dit  le  troisième,  vu  le  diable  se  prome- 
ner parmi  les  fosses  des  défunts,  et  un  revenant 
auprès  de  l'église  enveloppé  dans  son  suaire. 

—  M'est  avis,  les  gars,  qu'on  s'est  gaussé  de 
nous  :  c'était  moi  qui  étais  sous  le  porche  ;  toi  tu 
avais  la  peau  de  vache  sur  le  dos,  et  notre  cama- 
rade sonnait  la  clochette.  Il  faut  jouer  un  tour  à 
la  personne  qui  a  voulu  se  moquer  de  nous. 

Le  premier  s'habilla  en  chercheur  de  pain,  et 
alla  frapper  à  la  porte  de  la  maison  où  demeurait 
la  fille.  Il  avait  recommandé  aux  autres  de  mon- 


EN    HAUTE-BRETAGXE  I45 

ter  sur  la  cheminée  du  logis,  et  de  lui  envo5'er  ce 
qu'il  demanderait. 

—  Voulez-vous  me  loger,  pour  l'amour  de  Dieu  ? 

—  Non,  bonhomme  ;  passez  votre  chemin  ;  la 
maison  n'est  pas  une  auberge. 

—  Logez-moi,  je  vous  en  prie  ;  je  ne  peux 
aller  plus  loin.  Vous  me  coucherez  sur  une  botte 
de  paille,  et  cela  ne  vous  gênera  guère. 

Les  gens  de  la  maison  lui  permirent  d'entrer, 
et  ils  lui  offrirent  à  manger. 

—  Non,  merci,  répondit-il;  je  ne  mange  que 
ce  que  Dieu  me  donne,  et  si  j'ai  besoin  de  quel- 
que chose,  il  me  l'enverra.  Mon  Dieu,  dit-il,  en- 
voyez-moi un  gâteau. 

A  l'instant  un  gâteau  descendit  par  la  cheminée. 

—  Envoyez-moi  des  amandes. 

Des  amandes  tombèrent  aussitôt  dans  le  foyer. 

—  Merci,  mon  Dieu,  dit  le  chercheur  de  pain. 

—  C'est  un  saint,  disait  le  bonhomme  ;  il  faut 
le  mettre  à  coucher  avec  notre  fille. 

Le  saint  se  mit  au  lit  avec  la  jeune  fille,  qui 
bientôt  s'écria  : 

—  Maman,  le  saint  me  hitte  (me  touche). 

—  Ne  dis  rien;  c'est  un  saint. 

Cinq  ou  six  mois  après,  on  s'aperçut  que  la 
fille  était  enceinte,  et  la  bonne  femme,  toute 
fière,  entra  dans  l'église  avec  son  bonhomme  et 
sa  fille  en  criant  : 

10 


146      CONTES  POPULAIRES   EN   HAUTE-BRETAGNE 


—  Place,   place  à  quatre!  Ma  fille  est  grosse 
d'un  saint  ;  elle  accouchera  d'un  pape. 

Et  elle  cassa  la  tête  à  tous  les  saints  de  l'église. 

{Conté  tn  1^79  par  Saint-Toussaiiit-Gauiier,  d'Ercé.) 

La  fin  de  ce  conte  m'a  été  dite  d'une  façon  un  peu  différente  : 
L'un  des  garçons  s'habille  en  femme  ;  l'autre  déguisé  le  con- 
duit, et  au  soir  ils  viennent  heurter  à  la  porte  de  la  coquette,  et 

le  prétendu  mari  demande  un  logement  pour  sa  femme  qui  était 

enceinte  : 

—  Logeons-la,   dit    le   bonhomme  ;    mais   avec   qui   va-t-elle 
coucher  ? 

—  Avec  la  fille  de  la  maison. 

Au  milieu  de  la  nuit,  la  fille  s'écria  : 

—  Mon  père,  la  femme  est  un  gars. 

Mais  le  bonhomme  prit  son  violon,  et  se  mit  à  jouer  : 

Qjae  le  bon  Dieu  la  mène, 

La  mène. 
Que  le  bon  Dieu  la  mène  bien. 

j'ai  entendu  plusieurs  autres  variantes  de  ce  conte  qui  se  re- 
trouve —  mais  considérablement  allongé  et  arrangé  —  dans  le 
Grillon  du  Foyer,  légendes  (ou  plutôt  nouvelles)  bretonnes,  par 
Caliste  de  Langle.  C'est  le  conte  qui  a  pour  titre  :  Archange  e 
Capucins, 


(XiJL  iXU.  (TtiA  CZA.  (TiA  (VlX  CVtJ.  iXU.  ttiA  t"tlA  tilA  ctut  ctlA 


IX 

LES  TROIS  DONS. 


iL  y  avait  une  fois  un  petit  gars  qui  perdit 
sa  mère,  et  son  père  se  maria  en  secondes 
noces. 

Mais  sa  belle-mère  ne  lui  valait  rien  :  elle  ne 
lui  donnait  pour  se  nourrir  que  de  vieilles  croûtes 
de  pain  moisi,  et  quand  il  allait  aux  champs,  il 
les  mettait  à  tremper  dans  la  fontaine  avant  de 
les  manger. 

Un  jour  qu'il  était  accroupi  près  de  l'eau,  un 
pauvre  passa  par  là  et  lui  dit  : 

—  Que  fais-tu,  mon  petit  gars? 

—  Je  suis  à  tremper  dans  la  fontaine  les 
croûtes  de  pain  moisi  que  ma  belle-mère  m'a  don- 
nées, car  c'est  tout  ce  que  j'ai  pour  me  nourrir. 

—  Donne-m'en  une  ou  deux,  petit  gars. 
L'enfant  lui  offrit  quelques-unes  de  ses  croûtes 

de  pain  ;  le  mendiant  les  mangea,  puis  il  lui  dit  : 

—  Tu  viens  de  faire  une  bonne  action,  et  pour 
ta  récompense,  tu  as  trois  choses  à  souhaiter. 
Que  veux-tu? 


CONTES     POPULAIRES 


Le  petit  garçon  se  gratta  la  tête,  puis  il  dit  : 

—  Chaque  fois  que  je  regarderai  ma  belle- 
mère,  elle  se  mettra  à  péter  et  à  foirer  jusque  sur 
ses  chausses. 

Le  chercheur  de  pain  ne  répondit  rieu,  et  le 
petit  gars  continua  : 

—  Je  voudrais  un  petit  pistolet  pour  tirer  sur 
les  oiseaux,  et  je  désirerais  que  tous  ceux  qui  me 
verront  tirer  soient  forcés  de  courir  après  la  balle. 

Le  mendiant  tira  de  sa  poche  un  petit  pistolet 
et  le  donna  à  l'enfant  en  disant  : 

—  Et  quel  est  ton  troisième  souhait  ? 

—  C'est  d'avoir  une  clarinette,  et  quand  j'en 
jouerai  tous  ceux  qui  me  verront  ou  m'enten- 
dront seront  forcés  de  danser. 

Le  mendiant  lui  donna  une  clarinette,  et  il  dis- 
parut. 

Le  petit  gars  retourna  à  la  maison;  sa  h^Ue- 
mère  était  à  l'étabie  en  train  de  rattacher  ses 
vaches  ;  il  alla  la  voir  et  dès  qu'il  l'eut  regardée, 
elle  se  mit  à  péter  et  embrena  toutes  ses  chausses, 
ou  si  vous  aimez  mieux  ses  bas,  et  chaque  fois 
que  le  petit  gars  la  regardait,  pareille  chose  lui 
arrivait. 

Le  lendemain,  elle  était  invitée  à  des  noces, 
et  elle  dit  à  son  mari  d'enfermer  son  fils  dans 
un  appentis  auprès  de  la  maison,  car  elle  avait 
peur  qu'il  ne  lui  causât  encore  quelque  accident. 


EN    HAUTE-BRETAGXE  I49 

Vers  midi,  le  père  du  petit  gars  lui  ouvrit  la  porte 
et  lui  dit  : 

—  Va  voir  ce  que  fait  ta  belle-mère. 
Celle-ci  était  à  table,  assise  entre  deux  beaux 

messieurs;  le  petit  gars  alla  à  une  fenêtre  et 
regarda  sa  belle-mère,  qui  aussitôt  se  mit  à  péter 
et  à  embrener  ses  chausses,  si  bien  que  tout  le 
monde  se  bouchait  le  nez.  Et  les  messieurs  or- 
donnèrent à  leurs  domestiques  de  jeter  dehors 
cette  bonne  femme  malpropre. 

Le  petit  gars  s'en  retourna  bien  vite  dans  l'ap- 
pentis, et  quand  sa  belle-mère  revint  à  la  maison, 
elle  alla  voir  s'il  était  là,  et  le  trouva  enfermé 
comme  s'il  n'était  jamais  sorti. 

—  Bien  sûr,  se  dit-elle,  il  y  a  là-dessous  quel- 
que magie. 

Le  lendemain,  dès  le  matin,  elle  fut  à  confesse 
et  raconta  au  recteur  ce  qui  lui  était  arrivé. 

—  J'irai  le  voir,  dit  le  prêtre,  et  je  lui  ferai 
avouer  le  sortilège  qu'il  emploie. 

Il  vint  dans  le  champ  où  était  la  fontaine  et  vit 
le  petit  gars  qui  trempait  dans  l'eau  ses  croûtes 
de  pain. 

—  Que  fais-tu  là?  lui  dit-il. 

—  Je  mets  à  tremper  les  croûtes  de  pain  moisi 
que  ma  belle-mère  me  donne. 

—  On  prétend  que  tu  as  de  la  magie. 

—  Ah  !  non,  monsieur  le  recteur. 


150  CONTES    POPULAIRES 

—  Si  tu  veux  me  dire  la  vérité,  je  te  donnerai 
une  belle  image  dimanche  prochain. 

—  Non,  je  ne  tiens  pas  à  l'image,  répondit  le 
petit  garçon  ;  mais  si  vous  voulez  vous  mettre 
tout  nu,  je  vous  conterai  tout. 

Le  prêtre  ôta  sa  soutane  et  ses  culottes,  et  resta 
en  caleçon  et  en  chemise  ;  mais  le  petit  gars  dit 
qu'il  fallait  qu'il  fût  tout  nu,  et  le  prêtre,  voyant 
que  personne  n'était  là,  se  dépouilla  des  vête- 
ments qui  lui  restaient. 

Alors  le  petit  gars  tira  un  coup  de  pistolet  dans 
un  buisson  de  ronces  ;  aussitôt  le  recteur  courut 
après  la  balle,  et  quand  il  fut  rendu  au  milieu  du 
buisson,  le  petit  gars  se  mit  à  jouer  de  la  clari- 
nette, et  le  recteur  dansait  malgré  lui,  accrochant 
sa  peau  nue  aux  piquants  des  ronces,  et,  tout  en 
tournant,  il  criait  : 

—  Tu  as  de  la  magie  !  tu  as  de  la  magie  !  Je  te 
ferai  prendre  !  je  te  ferai  prendre  ! 

A  la  fin,  le  petit  gars  se  lassa  de  jouer,  et  le 
recteur,  éraflé  et  tout  sanglant,  put  reprendre  ses 
habits  et  s'en  retourner.  Il  alla  raconter  à  la  jus- 
tice le  tour  pendable  qui  lui  avait  été  joué;  les 
gendarmes  amenèrent  le  petit  gars  devant  les 
juges,  et  il  fut  condamné  à  mort.  Q,uand  on  fut 
sur  le  point  de  le  mener  au  supplice,  le  juge  lui 
demanda  s'il  désirait  quelque  chose. 

—  Oui,  dit-il,  je  voudrais  aller  me   promener 


EN    HAUTE-BRETAGNE  I5I 

sur  le  bord  de  l'étang,  tirer  un  coup   de  pistolet 
et  jouer  un  air  de  clarinette. 

Cette  demande  lui  fut  accordée  ;  mais  le  prêtre 
criait  : 

—  C'est  de  la  magie  I  liez-moi  !  liez-moi  ! 
Les  gens  disaient  : 

—  Le  pauvre  recteur  est  fou  ! 
Et  on  finit  par  l'attacher. 

Tous  ceux  qui  étaient  présents  à  l'audience 
allèrent  sur  le  bord  de  l'étang  avec  le  petit  gars 
qui  était  entre  deux  gendarmes.  Dès  qu'il  y  fut 
arrivé,  il  tira  un  coup  de  pistolet,  et  aussitôt  tout 
le  monde  se  précipita,  pour  chercher  la  balle,  au 
milieu  de  l'étang.  Quand  ils  y  furent,  le  petit 
garçon  joua  un  air  de  clarinette,  et  ceux  qui 
étaient  dans  l'eau  se  mirent  à  danser;  mais  ils 
finirent  tout  de  même  par  se  noyer. 

Le  petit  gars  alla  ensuite  délier  le  prêtre,  et  ils 
s'en  retournèrent  gaîment  tous  deux. 

(Conté  en  décembre  iS'jg  par  Françoise  Dumont, 
d'Ercé  prés  Liffré.) 


Les  Trois  dons  ressemblent  en  beaucoup  de  points  à  un  récit 
portant  le  même  titre  (Contes  populaires  de  la  Haute-Bretagne, 
no  vu)  que  j'ai  recueilli  dans  le  même  pays.  Dans  ce  conte  le 
pauvre  est  remplacé  par  une  fée,  le  pistolet  par  une  arbalète  et 
la  clarinette  par  une  petite  musique  en  chaume  vert.  La  belle- 


152      COXTES   POPULAIRES   EN   HAUTE-BRETAGNE 


mère  pète   toutes  les  fois  que  son  beau-fils    éternue,  et  la  plus 
disgracieuse  de  ses  aventures  lui  arrive  à  l'église. 

Le  prêtre  n'est  point  contraint  de  se  mettre  nu  ;  c'est  sa  sou- 
tane seule  qui  est  déchirée,  et  le  dénoûment  est  moins  tragique. 
Conduit  devant  le  juge  de  paix,  le  petit  garçon  fait  danser  tout 
le  monde  et  ne  s'arrête  que  lorsqu'on  lui  a  accordé  sa  grâce. 

L'instrument  de  musique,  qui  force  à  danser  ceux  qui  l'en- 
tendent, se^retrouve  dans  la  Flûte  du  berger  Meyot,  de  Cénac- 
Moncaut  ;  le  Petit  Bossu,  de  Cosquin  ;  le  Violon  merveilleux,  de 
Camoy  ;  les  Trois  souhaits,  de  Luzel,  cinquième  rapport  ;  dans 
l'Air  merveilleux,  conte  irlandais  de  Crooker,  abrégé  par  M.  L. 
Brueyre  qui,  à  la  suite,  p.  166,  cite  un  assez  grand  nombre  de 
contes  analogues;  et  l'épisode  de  la  musique  jouée  sur  l'écha- 
.  faud  est  aussi  dans  Cénac-Moncaut,  mais  le  dénoûment  a  lieu 
à  la  satisfaction  générale,  comme  dans  le  conte  si  connu  de 
Grimm,  le  Juif  dans  les  épines. 

L'arc  qui  atteint  son  but  a  son  similaire  dans  le  Poirier  aux 
poires  d'or,  le  Corps  sans  âme,  les  Trois  souhaits,  contes  bretons 
de  Luzel;  dans  h  Petit  Bossu,  de  Cosquin  (flèche  qui  perce  tout 
ce  qu'on  veut)  ;  Perottik  l'idiot,  de  Souvestre  (boule  de  fer  qui, 
après  avoir  frappé,  revient  d'elle-même  à  son  maître). 

Voir,  pour  les  contes  étrangers  où  cet  épisode  se  trouve, 
Brueyre,  Contes  populaires  de  la  Grande-Bretagne,  p.  27,  et  R. 
Kœlher,  Zcitschrift  fur  Romanische  Philologie,  t.  III,  p.  312. 


X 

LES  TROIS  BALAIS. 


fl^L  était  une  fois  une  bonne  femme  qui  avait 
trois  garçons.  Avant  de  mourir,  elle  leur 
donna  à  chacun  un  balai  en  leur  disant  : 

—  Conservez  bien  chacun  votre  balai  ;  c'est 
tout  ce  que  je  peux  vous  donner  pour  vous  sou- 
venir de  moi.  Allez  chacun  de  votre  côté,  et 
quand  vous  aurez  fait  fortune  et  que  vous  vous 
retrouverez,  vous  brûlerez  les  balais. 

Quand  leur  mère  fut  morte,  les  trois  garçons 
partirent  pour  se  placer  comme  domestiques. 

L'aîné  alla  offrir  ses  ser\ices  à  un  seigneur  qui 
habitait  un  beau  château  ;  on  convint  du  prix,  et 
le  maître  mit  dans  les  conditions  que  le  premier 
qui  se  fâcherait  serait  obligé  de  se  laisser  couper 
sur  la  cuisse  une  rouelle  de  peau. 

—  Ne  faites  rien  aujourd'hui,  dit  le  maître,  et 
reposez-vous  ;  demain  vous  aurez  assez  de  be- 
sogne. 

Quand  arriva  le  lendemain,  le  seigneur  indi- 
qua à  son  serviteur  un  champ  où  il  devait  tra- 


154  CONTES    POPULAIRES 

vailler,  et  lui  dit  de  revenir  à  neuf  heures  pour 
le  déjeûner. 

A  l'heure  fixée,  le  domestique  était  de  retour 
au  château. 

—  Te  voilà  revenu  pour  déjeûner,  mon  gar- 
■çon?  lui  dit  son  maître. 

—  Oui,  monsieur,  répondit-il. 

—  Tu  te  passeras  bien  de  déjeûner,  n'est-ce  pas  ? 

—  Comment  voulez-vous  que  je  travaille,  si  je 
ne  mange  pas?  dit  le  garçon  d'un  air  contrarié. 

—  Ah  !  tu  répliques  et  tu  te  fâches  !  Viens  ici  ; 
je  vais  te  découper  une  rouelle  sur  les  fesses,  et 
tu  t'en  iras  après. 

Le  garçon  partit,  bien  marri,  car  sa  fesse  lui 
cuisait  ;  il  alla  trouver  son  second  frère,  et  il 
lui  dit  : 

—  Je  n'ai  pas  voulu  rester  dans  cette  place-là  ; 
on  ne  veut  rien  donner  à  manger  aux  domestiques. 

—  Je  vais  aller  m'y  gager  à  mon  tour,  répon- 
dit son  frère,  et  je  parie  bien  qu'on  ne  me  refu- 
sera pas  ma  nourriture. 

Il  alla  se  présenter  au  château  et  dit  au  sei- 
gneur : 

—  Avez-vous  besoin  d'un  domestique? 

—  Oui,  répondit-il  ;  le  mien  s'en  est  allé  ce 
matin  ;  combien  demandes-tu  pour  tes  gages  ? 

—  Trois  cents  francs  par  an. 

•  —  Trois  cents  francs,  soit  ;  mais  tu  ne  sais  pas 


E\    HAUTE-BRETAGNE  I55 

mes  conditions  ;  je  vais  te  les  expliquer  :  le  pre- 
mier de  nous  deux  qui  se  fâchera  devra  se  laisser 
couper  une  rouelle  de  peau. 

—  J'accepte,  dit  le  garçon,  qui  pensa  en  lui- 
même  qu'il  se  garderait  bien  de  se  fâcher. 

Le  lendemain,  son  maître  lui  ordonna  d'aller 
bêcher  dans  le  jardin,  en  lui  disant  de  revenir 
déjeûner  à  neuf  heures. 

A  l'heure  fixée,  le  domestique  était  de  retour, 
et  il  avait  déjà  grand  faim. 

—  Te  voilà  revenu  pour  déjeûner?  lui  demanda 
son  maître. 

—  Oui,  monsieur. 

—  Tu  te  passeras  bien  de  déjeûner. 

—  Non,  par  tous  les  diables  !  s'écria  le  garçon. 

—  Tu  te  fâches?  Tu  vas  quitter  ma  maison; 
mais  auparavant  je  vais  te  découper  sur  la  fesse 
une  rouelle  de  peau. 

Le  garçon  s'en  alla  bien  ennuyé,  lui  aussi,  et 
vint  trouver  le  plus  jeune  de  ses  frères,  auquel  il 
raconta  qu'il  avait  quitté  le  château  parce  qu'on 
ne  voulait  pas  lui  donner  à  manger,  et  que  pa- 
reille chose  était  arrivée  aussi  à  l'aîné. 

—  Je  vais  aller  au  château  à  mon  tour,  dit  le 
plus  jeune. 

—  N'y  vas  pas,  mon  frère,  lui  dirent  les  autres  ; 
pense  que  chacun  de  nous  a  eu  une  rouelle  de 
peau  coupée  sur  sa  fesse. 


136  CONTES     POPULAIRES 

—  Si,  j'irai;  c'est  bien  décidé. 

Il  se  mit  en  route  pour  aller  trouver  le  sei- 
gneur, auquel  il  offrit  ses  services. 

—  Combien  demandes-tu?  lui  dit  son  maître. 

—  Quatre  cents  francs  par  an. 

—  Soit  ;  mais  tu  sais  que  le  premier  de  nous 
deux  qui  se  fâchera  sera  obligé  de  se  laisser  cou- 
per une  rouelle  de  peau  sur  la  fesse. 

—  C'est  bien,  répondit  le  garçon. 

Le  lendemain,  son  maître  l'envoya  faucher 
dans  une  prairie,  et  lui  dit  de  revenir  à  neuf 
heures  pour  déjeuner. 

Chacun  sait  que  le  métier  de  faucheur  est 
très-pénible;  aussi  le  garçon  avait  bien  faim 
quand  à  neuf  heures  il  arriva  au  château. 

—  Te  voilà  sans  doute  revenu  pour  déjeuner  ? 
lui  demanda  le  seigneur. 

—  Oui,  monsieur. 

—  Mais  tu  te  passeras  bien  de  déjeûner. 

—  Et  vous,  dit  le  garçon,  vous  fâcherez-vous 
de  me  donner  à  manger? 

—  Non,  se  hâta  de  répondre  le  seigneur,  qui 
lui  fit  servir  à  déjeûner. 

En  mangeant,  le  domestique  prenait  les  meil- 
leurs morceaux,  et  il  disait  : 

—  Vous  ne  serez  pas  fâché  de  me  les  donner, 
n'est-ce  pas? 

•   Mais  le  seigneur  pensait  :  «  En  voici  un  petit 


EX    HAUTE-BRETAGN'E 


■)/ 


qui   est   plus  fin  que  les   autres,  et  c'est  lui  qui 
m'attrapera,  si  je  ne  me  donne  garde.  » 
Il  dit  à  son  domestique  : 

—  Nous  allons  faire  un  autre  arrangement  :  tu 
resteras  chez  moi  jusqu'à  ce  que  tu  entendes 
chanter  le  coucou  ;  et  dès  qu'il  aura  chanté,  tu 
t'en  iras. 

On  était  alors  en  automne,  et  comme  le  sei- 
gneur voulait  renvoyer  son  domestique,  il  dit  à 
sa  femme  de  monter  dans  un  arbre  pour  chanter 
comme  le  coucou. 

—  Entends-tu  le  coucou?  dit  son  maître. 

—  Oui  ;  mais  jamais  je  ne  l'avais  entendu  si 
tôt  chanter. 

Il  prit  son  fusil,  tira  sur  l'arbre  d'où  partait  le 
chant,  et  la  femme  tomba  morte. 

—  Comment  !  s'écria  le  seigneur,  tu  as  tué  ma 
femme  ? 

—  Êtes-vous  fâché  maintenant? 

—  Non,  dit-il,   mais  va-t'en   de  chez  moi. 
Et  il  lui  compta  ses  gages. 

Le  garçon  alla  retrouver  ses  frères,  et  tous  les 
trois  essayèrent  de  brûler  les  balais  que  leur  mère 
leur  avait  donnés  ;  mais  lesbaUU  ne  brûlaient 
point. 

{Conté  à  Saint-Casl  en  1879  par  Scolaitique  DuraniL, 
de  Plévetion.) 


158      CONTES   POPULAIRES   EN   HAUTE-BRETAGNE 


Dans  deux  autres  contes  que  j'ai  recueillis  en  Haute-Bretagne, 
il  est  aussi  question  de  la  punition  que  doit  subir  le  premier 
qui  se  fâche  :  dans  l'un,  le  premier  qui  sera  lassé  doit  recevoir 
de  l'autre  un  coup  de  poing;  le  domestique  entré  en  service 
vend  les  vaches  qu'il  gardait,  et  met  deux  queues  dans  le  haut 
d'un  arbre  pour  faire  accroire  à  son  maître  que  le  vent  les  a 
enlevées  ;  il  vend  un  troupeau  de  cochons,  et  plante  les  queues 
dans  une  fondrière,  comme  s'ils  s'y  étaient  embourbés;  il  vend 
le  grain  d'une  grange,  et  prétend  que  les  rats  et  les  souris  l'ont 
mangé  ;  il  vend  des  arbres,  et  dit  que  les  loups  les  ont  dévorés  ; 
il  descend  dans  un  puits  pour  chercher  un  seau,  et  ayant  heurté 
son  maître  avec  une  grosse  pierre,  celui-ci  finit  par  se  fâcher,  et  le 
domestique  le  tue  d'un  coup  de  poing.  Voici  le  second  conte 
que  je  donne  in  extenso  à  cause  de  son  peu  d'étendue. 


^^/^  ^ffrS  ^0/^  o^O''^  5^,0 '^  (?>^,^  (î^O'^  (S^,0/cJ 


XI 

LE  FERMIER  ET  SON  DOMESTIQjUE. 

jL  était  une  fois  un  ouvrier  qui  cherchait 
de  rou\Tage  :  il  se  présenta  à  une  ferme 
où  il  fut  gagé,  et  on  mit  dans  les  condi- 
tions du  marché  que  le  premier,  soit  le  maître, 
soit  le  domestique,  qui  ne  serait  pas  bien  aise, 
aurait  le  nez  coupé. 

Le  fermier  envoya  son  domestique  décou\Tir 
une  maison  sans  lui  désigner  laquelle  ;  il  alla  à 
l'endroit  désigné  et  enleva  la  toiture  d'une  étable, 
puis  celle  de  la  maison  principale.  Son  maître 
survint  et  s'écria  : 

—  Ah  !  malheureux  !  je  ne  t'avais  pas  dit 
cela. 

—  Quand  je  n'ai  plus  eu  d'ouvrage  à  la  petite, 
je  suis  monté  sur  l'autre;  est-ce  que  vous  n'êtes 
pas  bien  aise? 

—  Si,  si,  se  hâta  de  répondre  le  fermier. 
Il  lui  dit  ensuite  : 

—  Tu  vas  faire  la  soupe,   et  tu  ne  manqueras 


l60  CONTES     POPULAIRES 


pas  d'y  mettre  oignon,  carottes,  persil,  et  tout 
ce  qu'il  faut. 

Le  domestique  prit  un  petit  chien  nommé 
Persil,  auquel  son  maître  tenait  beaucoup,  et  le 
fourra  dans  la  marmite. 

A  l'heure  du  repas,  le  fermier  revint  : 

—  As-tu  bien  fait  la  soupe  ?  demanda-t-il. 

—  Oui,  oui,  j'ai  mis  dans  la  marmite  persil 
et  tout. 

—  Malheureux  !  s'écria  le  maître  quand  il  eut 
soulevé  le  couvercle,  tu  as  fourré  dans  la  soupe 
mon  petit  chien  que  tout  le  monde  aimait  à  la 
maison  ! 

—  Est-ce  que  vous  n'êtes  pas  bien  aise?  dit  le 
domestique. 

—  Si,  si,  répondit  son  maître. 

Le  domestique  fit  encore  plusieurs  tours,  et  le 
fermier  lui  dit  : 

—  Quand  le  coucou  chantera,  tu  partiras. 

Et  il  ordonna  à  sa  fille  de  monter  dans  un  poi- 
rier et  de  chanter  :  Coucou  !  coucou  ! 

—  Je  n'ai  jamais  vu  cet  oiseau-là,  dit  le  do- 
mestique. 

Il  secoua  le  poirier,  et  la  fille  tomba  par  terre. 

—  Je  l'ai  vu,  le  coucou,  dit-il  à  son  maître,  qui 
se  mit  à  jurer  comme  un  charretier  embourbé. 

—  Vous  n'êtes  pas  bien  aise?  demanda-t-il. 

.  —  Si,  si,  se  hâta  de  répondre  le  fermier,  qui 


EX     HAUTE-BRETAGXE.  l6l 

fut  encore  plus  aise  quand,  peu  après,  le   domes- 
tique partit  de  son  plein  gré. 

(Conte  en  iSSo  par  Jean  Le  Tanneur,  d'Ere:.') 

Dans  le  conte  précédent,  qui  par  plus  d'un  point  ressemble  à 
celui-ci,  se  trouve  l'épisode  du  morceau  de  chair  que  le  pre- 
mier fâché  doit  se  laisser  enlever  et  qui  figure  dans  plusieurs  ré- 
cits de  pays  très-différents. 

En  France,  on  le  retrouve  dans  Fanch  Scouarnee,  conte  breton 
de  Luzel  (Mélusinc,  col.  465),  où  il  est  suivi  d'observations  de 
M.  Reinhold  Koehler,  qui  cite  un  grand  nombre  de  similaires 
étrangers  ;  Janvier  et  Février,  autre  conte  de  Luzel  (cinquième 
rapport,  p.  29);  icî  trois  Frères,  le  Maître  cruel  et  le  Tartaro, 
conte  basque  recueilli  par  Webster  ;  Jean  et  Pierre,  conte  lor- 
rain de  M.  Cosquin,  qui  le  fait  suivra  d'une  intéressante  disser- 
tation. On  peut  aussi  consulter  les  notes  mises  par  M.  Loys 
Brueyre  à  la  suite  du  conte  anglais  Jack  et  les  Géants,  p.  2;  des 
Contes  populaires  de  la  Grande-Bretagne,  et  la  Mythologie  -^polo- 
gique  de  M.  de  Gubematis,  t.  I,  p.  499,  qui  vise  surtout  les 
coups  de  poing  à  recevoir.  (Cf.  aussi  sur  cet  épisode  le  Jeune 
géant,  de  Grimm.) 


III 

LES 

DIABLERIES,    SORCELLERIES 

ET  HISTOIRES  DE  REVENANTS. 


§    I.     —    LES   DIABLERIES. 

[E  diable  joue  un  grand  rôle  dans  la  littérature  léo-en- 
daire  de  la  Haute- Bretagne  ;  comme  dans  les  fabliaux 
du  moyen  âge  et  dans  les  histoires  de  la  Légende 
dorée,  il  finit  toujours  par  être  dupé,  soit  par  la  finesse  des 
hommes  et  surtout  des  femmes,  soit  par  les  prêtres,  qui  l'exor- 
cisent au  bon  moment  et  lui  arrachent  sa  proie. 

Le  diable,  que  les  pa3'sans  gallots  mettent  en  scène  dans  des 
récits  nombreux,  mais  peu  variés,  est  généralement  un  hoiihcmme 
de  diable  qui  vient  quand  on  l'appelle,  et  qui,  moyennant  un 
pacte  signé,  parfois  sur  une  simple  promesse,  accorde   ce  qu'on 


164      CONTES   POPULAIRES    EN    HAUTE-BRETAGNE 


lui  demaïuie.  Il  n'est  guère  de  pays  où  l'on  n'entende  parler 
des  apparitions  contemporaines  du  diable  ;  on  cite  les  endroits, 
]C  nom  des  personnes  qui  l'ont  vu,  et  la  plupart  de  mes  conteurs 
semblaient  y  croire  fermement. 

Le  diable  est  fidèle  observateur  des  conventions,  qu'il  exé- 
cute à  la  lettre  et  avec  une  entière  bonne  foi  ;  si  l'assistance 
ne  le  considérait  pas  comme  le  grand  ennemi,  elle  éprouverait 
à  coup  sûr  une  sorte  de  sj'mpathie  pour  celui  qui  se  fait  si 
souvent  tromper. 

Dans  une  autre  série  de  légendes,  qui  sont  d'origine  chré- 
tienne et  même  cléricale,  le  diable  joue  le  rôle  d'un  croquemi- 
taine,  qui  vient  se  mêler  aux  danses  pour  emporter  ceux  qui  se 
livrent  à  ces  amusements  contre  lesquels  l'Eglise  a,  surtout  en 
ces  dernières  années,  dirigé  une  sorte  de  persécution. 

Outre  les  légendes  diaboliques  qui  suivent  et  celles  que  j'ai 
publiées  dans  mes  Contes  populaires,  on  pourra  consulter,  au 
sujet  du  rôle  qui  est  attribué  au  diable  dans  la  Haute-Bretagne, 
les  Légendes  du  Morbihan,  du  docteur  Fouquet,  et  principalement 
celles  intitulées  :  la  Jument  du  diable,  et  le  Douanier  emporté  par 
le  diable. 

Dans  les  Veillées  de  l'Armor,  de  M.  du  Laurens  de  la  Barre, 
se  trouvent  deux  récits  de  diableries  :  le  Pécheur  de  Konkored  et 
le  Diable  boiteux,  dont  l'un  a  été  recueilli  en  pays  gallot  ;  le  vo- 
lume des  Fantômes  Bretons,  du  même  auteur,  contient  aussi  deux 
autres  contes  diaboliques  :  Une  chaise  en  enfer  et  h  Garde-Chasse  du 
diable  ;  et  dans  l'important  volume  de  M.  Luzel  :  Contes  chrétiens 
de  la  Basse-Bretagne,  actuellement  sous  presse,  figurent  des  aven- 
tures diaboliques  du  plus  haut  intérêt. 


©S 


1 


LA  COaUETTE  ET  LE  DIABLE. 


jL  y  avait  une  fois  à  Erquy,  il  y  a  bien 
longtemps  de  cela,  une  fille  qui  s'appe- 
lait Adèle  Hourdin.  Comme  elle  était 
pauvre,  elle  ne  pouvait  avoir  de  beaux  habits 
comme  les  jeunes  filles  de  son  âge,  et  elle  était 
humiliée  de  ses  cotillons  tout  rapiécés,  de  ses 
coiffes  de  gros  fil  roux  et  de  ses  sabots  usés. 

Un  jour,  plus  dépitée  que  de  coutume,  elle 
s'écria  : 

—  Je  ne  peux  aller  à  aucune  assemblée,  parce 
que  je  n'ai  pas  d'habits;  je  me  donnerais  bien  au 
diable  pour  en  avoir  d'aussi  beaux  que  les  autres  ! 

Adèle,  qui  demeurait  seule  dans  une  petite 
maison,  avait  oublié  son  souhait  :  quelques  jours 
après,  elle  vit  arriver  chez  elle,  à  la  nuit  close,  un 
beau  monsieur  qui  lui  demanda  si  elle  était  à  son 
aise  et  si  elle  avait  quelque  chose  à  désirer.  Elle, 


l66  CONTES     POPULAIRES 


qui  n'était  point  des  plus  fines,  lui  raconta  toutes 
ses  affaires  et  lui  dit  qu'elle  était  humiliée  de 
n'avoir  que  de  vilains  habits. 

—  Je  vais,  lui  dit  le  monsieur,  vous  donner  de 
l'argent,  et  rien  ne  vous  manquera;  j'y  mets  pour 
seule  condition  que  vous  vous  engagerez  par  écrit 
à  être  à  moi  dans  trois  ans,  si  vous  ne  pouvez  me 
rendre  ce  que  je  vous  aurai  prêté. 

Elle  qui  pensait  que  le  monsieur  entendait 
qu'au  bout  de  trois  ans  il  l'aurait  épousée,  con- 
sentit très-volontiers  à  l'engagement. 

Rien  ne  manquait  chez  elle  :  elle  avait  à  souhait 
des  bêches  pour  travailler  son  jardin,  des  ton- 
neaux de  cidre,  des  pièces  de  toile,  de  beaux  co- 
tillons de  rayé.  Quand  elle  désirait  quelque  chose, 
il  lui  suffisait  de  le  demander  au  monsieur,  qui 
venait  tous  les  soirs  chez  elle,  lorsque  la  nuit  était 
close. 

Ses  voisines,  qui  l'avaient  connue  si  pauvre, 
s'étonnaient  de  voir  que  tout  d'un  coup  elle  était 
dans  l'abondance,  et  elles  se  demandaient  com- 
ment elle  avait  bien  pu  s'y  prendre  pour  cela. 

L'une  d'elles  vint  un  jour  la  voir  et  lui  dit  : 

—  Prête-nous  des  outils,  Adèle  ? 

—  Non,  dit-elle,  je  ne  peux. 

—  Est-ce  qu'ils  ne  sont  pas  à  toi? 

—  Si,  ils  sont  à  moi;  mais  je  ne  peux  les  prêter. 

—  Qui  te  les  a  donnés? 


EX     HAUTE-BRETAGXE  167 

—  Écoute,  je  vais  te  conter  cela  à  toi  ;  mais  il 
ne  faut  rien  en  dire  à  personne.  J'ai  un  galant 
qui  est  un  bel  homme  et  qui  me  donne  tout  ce 
que  je  veux. 

Elle  lui  montra  son  armoire  qui  était  bien 
garnie  et  un  coffre  où  il  v  avait  du  vin  de  toutes 
les  couleurs. 

—  Mais,  lui  dit  sa  voisine,  on  ne  le  voit  point, 
ton  monsieur. 

—  C'est,  répondit-elle,  qu'il  ne  vient  que  la 
nuit. 

La  voisine  avait  promis  le  secret;  mais  la 
langue  lui  démangeait  de  raconter  ce  qu'elle  avait 
entendu  et  vu,  et  en  peu  d'instants  tout  le  village 
en  fut  informé.  Les  gars  dirent  qu'ils  iraient  le 
soir  chez  la  Hourdine,  et  à  la  brune  ils  entrèrent 
chez  elle  ;  mais  ils  n'y  restèrent  pas  longtemps. 
Ils  entendaient  dans  le  grenier  un  tapage  si  fort 
qu'il  semblait  que  la  maison  allait  tomber  par 
terre.  Ils  eurent  peur  et  se  hâtèrent  de  retourner 
chez  eux. 

Le  lendemain,  ils  racontèrent  leur  aventure  à 
d'autres  garçons  qui  se  moquèrent  d'eux  et  leur 
dirent  : 

—  Vous  êtes  de  bons  diots,  vous  autres  ;  vous 
avez  eu  peur  d'un  chat  qui  jouait  dans  le  grenier. 
Il  nous  faut  inviter  la  Hourdine  à  venir  avec  nous 
dimanche  prochain,  à  l'assemblée  de  Saint-Sé- 


t68  contes    populaires 


bastien,  et  le  soir  nous  irons  tous  ensemble  la  ra- 
mener chez  elle. 

Ils  la  conduisirent  à  l'assemblée,  lui  achetèrent 
des  amandes  et  lui  payèrent  du  cidre  et  du  café, 
puis  ils  vinrent  au  soir  dans  sa  maison. 

—  Donne-nous  un  petit  coup  de  vin  à  boire, 
Adèle,  nous  qui  t'avons  promenée  et  défrayée 
toute  la  journée. 

—  Mon  galant  m'a  bien  défendu  d'en  donner 
à  personne;  mais  vous  avez  été  si  gentils  pour 
moi  que  je  vais  aller  vous  en  chercher  une  bou- 
teille. 

A  peine  l'eut-elle  atteinte,  que  la  porte  de  l'es- 
calier qui  menait  au  grenier  s'ouvrit,  et  le  mon- 
sieur descendait  les  marches.  Avec  le  doigt,  il 
montrait  la  porte  aux  garçons  sans  rien  leur  dire, 
mais  avec  des  yeux  si  terribles  qu'ils  se  hâtèrent 
de  sortir. 

Quand  ils  furent  au  milieu  de  l'aire,  ils  enten- 
dirent Adèle  qui  jetait  des  cris  comme  si  on  la 
tuait.  Ils  pensèrent  que  le  monsieur  n'était  autre 
que  le  diable,  et  ils  allèrent  chercher  le  recteur 
d'Erquy.  Mais  celui-ci  ne  voulut  pas  aller  tout 
seul  combattre  le  démon,  et  il  recommanda  aux 
garçons  de  dire  à  la  fille  de  venir  lui  parler  le 
lendemain. 

—  Que  me  voulez-vous,  monsieur  le  recteur  ? 
dit-elle  quand  elle  fut  arrivée. 


EN     HAUTE-BRETAGXE  169 

—  Qu'est-ce  que  le  galant  que  vous  avez  ? 

—  Je  n'en  sais  rien  et  ne  le  lui  ai  pas  de- 
mandé, répondit  Adèle.  C'est  un  homme  qui  est 
venu  me  voir.  Il  me  dorme  tout  ce  que  je  veux, 
et  il  m'a  dit  qu'il  me  prendrait  au  bout  de  trois 
ans. 

—  Vous  avez  fait  un  engagement  avec  lui  ? 

—  Oui,  et  il  arrive  tous  les  soirs  par  le  grenier. 

—  Ali  !  il  vient  par  le  grenier  ? 

—  Oui,  il  n'entre  jamais  par  la  porte  qui  donne 
sur  l'aire. 

—  Qu'est-ce  qu'il  fait  avec  vous  tous  les  jours? 

—  Il  se  couche  avec  moi  ;  mais  cela  ne  me 
plaît  guère,  car  il  a  des  griffes  pointues,  et  il 
m'égratigne. 

—  Malheureuse!  s'écria  le  recteur,  vous  vous 
êtes  domiée  au  diable  ! 

—  Ali  !  non,  monsieur  le  recteur. 

—  Si;  vous  avez  dit  un  jour  que  vous  vous 
donneriez  bien  au  diable  pour  avoir  de  beaux  ha- 
bits ;  il  vous  a  prise  au  mot,  et  vous  êtes  perdue. 
Comment  ferai-je  pour  vous  tirer  de  ses  griffes  ? 

—  Ah  !  s'écria-t-elle,  je  n'irai  pas  coucher  chez 
moi  ce  soir. 

—  Si,  il  faut  y  aller,  car  il  ne  viendrait  pas  ici. 
Ce  ne  sera  pas  encore  aujourd'hui  que  je  vous  déli- 
vrerai; mais  ayez  soin  de  regarder  comment  ses 
pieds  sont  faits. 


lyO  CONTES     POPULAIRES 

—  Je  n'y  ai  jamais  pris  garde;  mais  je  sais 
bien  qu'il  a  aux  mains  des  griffes  pointues. 

Quand  la  Hourdine  vit  son  galant  arriver  le 
soir,  elle  ne  manqua  pas  d'aller  lui  regarder  les 
pieds  ;  elle  les  toucha  même  de  ses  doigts  et  vit 
qu'ils  étaient  difformes. 

Le  monsieur  lui  dit  :      - 

—  C'est  Lechien  —  ainsi  se  nommait  le  rec- 
teur  —  qui  t'a  ordonné  de  me  regarder  les  pieds  ? 

Et  il  se  mit  à  la  battre,  et  lui  jura  que  si  elle 
laissait  encore  quelqu'un  venir  dans  sa  maison,  ce 
serait  pour  elle  un  malheur. 

La  Hourdine  alla  dès  le  matin  raconter  tout 
au  recteur,  et,  le  soir  arrivé,  il  vint  à  la  maison 
de  la  fille  avec  deux  autres  prêtres,  et  passa  son 
étole  au  cou  du  diable;  mais  celui-ci  mit  en 
pièces  toutes  les  étoles  de  la  paroisse  et  battit  les 
deux  prêtres.  Il  ne  restait  plus  qu'une  étole  :  c'était 
celle  d'un  jeune  vicaire  qui  était  un  petit  saint 
homme  ;  le  diable  ne  put  la  déchirer,  et  la  fîlle 
fut  délivrée  ;  mais  le  diable,  en  s'en  allant,  em- 
porta plus  de  la  moitié  de  la  maison.  Depuis 
ce  temps  on  a  essayé  de  la  rebâtir;  mais  les 
pierres  ne  tenaient  pas  l'une  sur  l'autre. 

Le  recteur  dit  à  la  Hourdine,  quand  elle  fut  dé- 
livrée : 

—  Tâche  de  ne  pas  recommencer  :  si  tu  te 
donnais  au  diable  une  seconde  fois,  tu  resterais 


EX     HAUTE-BRETAGXE  I7I 


entre  ses  griffes,  car  cela  donne  trop  de  mal  aux 
prêtres  de  chasser  le  démon. 

(jConté  par  Rose  Renaud,  de  Saint-Casi,  qui-^a  appris 
de  la  veuve  Chauvel,  d'Erqny.') 


Il  est  souvent  question  de  pactes  dans  les  contes  gallots. 
(Cf.  le  Pacte,  n"  xlii  ;  Rodomoni,  n»  xlviii  ;  les  Femmes  et  h 
Diable,  no  XLiv  des  Contes  populaires!) 

Dans  ces  contes,  le  diable  s'en  va  en  vent,  et  abat  le  pignon 
de  la  maison,  ou  des  arbres  ;  dans  le  récit  qui  suit,  ce  sont  des 
pommiers  qu'il  déracine  en  s'en  allant.  J'ai  entendu  raconter 
sérieusement  dans  l'IUe-et-Vilaine  qu'une  trombe  qui  dévasta 
un  grand  espace  de  pays,  avait  commencé  à  une  ferme  d'où  le 
diable,  après  avoir  été  exorcisé,  s'en  était  allé  en  vent.  Cf.  aussi, 
sur  la  manière  dont  le  diable  exorcisé  s'en  va,  E.  Cordier,  Lé- 
gendes des  Hau'es-Pyrénies,  p.   47. 


II 

LE    DIABLE    DANSEUR. 

|N  jour,  dans  une  noce  de  campagne,  une 
jeune  fille  qui,  depuis  longtemps,  était 
«  au  hâle,  »  c'est-à-dire  que  personne 
n'avait  invitée  à  danser,  s'écria  : 

—  Toutes  les  autres  ont  trouvé  des  danseurs  ; 
j'en  veux  un  aussi,  moi,  serait-ce  le  diable! 

Peu  après  qu'elle  eut  dit  ces  paroles,  un  mon- 
sieur que  personne  ne  connaissait  entra  dans  la 
maison,  salua  la  compagnie,  et  vint  inviter  la 
jeune  fille.  Elle  accepta  volontiers  et  n'eut  pas  à 
se  plaindre  de  son  cavalier,  car  il  dansait  mieux 
qu'aucun  des  gens  de  la  noce,  et,  à  la  fin  des 
figures,  il  enlevait  sa  danseuse  dans  ses  bras  comme 
si  elle  n'avait  pas  plus  pesé  qu'un  enfant. 

Un  des  assistants  remarqua  que  l'étranger  avait 
les  pieds  faits  comme  ceux  d'un  poulain,  et  il  se 
hâta  d'aller  avertir  le  prêtre.  Celui-ci  n'était  pas 
fort  aise  de  venir  (car,  paraît-il,  les  combats  avec 
le  diable  sont  pénibles  pour  les  exorcistes).  Il 
(lonsentit  pourtant  à  se  déranger,  et  il  arriva  dans 


COXTES   POPULAIRES   EX    HAUTE-BRETAGXE       I73 

l'aire  de  la  ferme  à  un  moment  où  l'on  finissait 
une  danse,  et  où  chacun  allait  boire  :  le  diable 
prenait  sa  moque  de  cidre  comme  les  autres.  Le 
recteur  fit  avertir  la  danseuse  de  venir  lui  parler, 
et  il  lui  recommanda,  quand  son  cavalier  revien- 
drait la  prendre,  de  laisser,  comme  par  mégarde, 
tomber  à  terre  son  mouchoir. 

La  fille  rentra  et  fit  ce  qui  lui  avait  été  ordonné, 
et  comme  son  danseur  se  baissait  pour  ramasser 
le  mouchoir,  le  prêtre,  qui  était  aux  aguets,  lui 
passa  vivement  une  étole  autour  du  cou. 

Quand  le  diable  se  vit  pris,  il  dit  : 

—  Voilà  une  chose  qui  me  fitit  bien  du  tort  : 
si  la  fille  avait  encore  dansé  quatre  contredanses 
avec  moi,  je  l'aurais  emmenée  danser  ailleurs. 

Le  recteur  lui  commanda  de  s'en  aller  en  fumée 
ou  en  vent. 

—  En  fumée,  dit  le  diable,  j'étoufferais  tous 
ces  gens-ci  qui  m'ont  donné  du  cidre  à  boire  et 
qui  ont  été  bien  honnêtes  avec  moi;  j'aime  mieux 
m'en  aller  en  vent. 

Il  ne  fit  pas  grand  mal  à  la  maison  ;  mais  dans 
un  verger  qui  y  touchait,  il  abattit  vingt  pom- 
miers. 

(Conté  par  Aime  Pierre,  de  Liffré.') 


On   mcoiite  un  peu  partout,  en  Haute-Bretagne,  des  histoires 


174      COXTES   POPULAIRES   EN    HAUTE-BRETAGNE 


analogues  qui  ont  vraisemblablement  leur  origine  dans  la  per- 
sécution que  le  clergé  a  dirigée  contre  les  danses. 

Parfois  même  le  diable  se  permet  de  paraître  dans  les  villes.  On 
racontait  autrefois  à  Dinan  qu'il  était  venu  assister  à  un  bal  public, 
sous  la  Restauration.  Un  soir,  qu'on  dansait  à  la  Fontaine-des- 
Eaux,  un  monsieur,  vêtu  de  noir,  vint  se  mêler  aux  danseurs. 
Bientôt  on  s'aperçut  qu'il  avait  un  pied  fourchu  :  on  alla  chercher 
M.  Bertier,  alors  supérieur  du  petit  Séminaire,;  il  exorcisa  le 
danseur  qui  se  dissipa  en  fumée,  non  sans  laisser  après  lui, 
comme  tous  les  diables  qui  se  respectent,  une  forte  odeur  de 
soufre.  (Cf.  sur  le  danger  d'invoquer  le  diable  :  les  Femmes  et 
le  Diable,  n»  xliv  des  Coules  populaires  de  la  Haute-Bretagne  ;  la 
Coquette  et  le  Diable  dans  le  présent  volume  ;  et  sur  l'interven- 
tion du  diable  dans  les  danses  :  h  Pacte,  n°  XLii  ;  le  Diable  mé- 
iiétrier,  no  L.) 


III 

MISÈRE. 

ix  petit   bonhomme  qui  s'appelait  Misère 
a^i.!»   avait  une  maison  sur  le  haut  d'une  mon- 
tagne. Il  se  dit  : 

—  Je  ne  puis  pas  rester  ici,  car  je  n'ai  pas  d'ar- 
gent ni  de  pain,  et  je  ne  veux  pas  vivre  de  mes 
rentes.  Je  vais  aller  trouver  un  forgeron  et  me 
placer  chez  lui  comme  apprenti. 

Il  ne  resta  pas  huit  jours  chez  son  patron  sans 
avoir  envie  de  s'en  aller. 

—  Je  suis  bien  bête,  dit-il,  de  rester  ici.  Je  sais 
tnaisonner;  je  vais  me  construire  une  petite  ca- 
bane, et  j'y  porterai  tout  ce  qu'il  faut  pour  forger. 

La  maison  faite,  il  arrangea  derrière  elle  un 
jardin  où  il  planta  toutes  sortes  d'arbres,  puis  il 
se  mit  à  réfléchir. 

—  Je  suis  bien  bête,  dit-il,  de  me  crever  à  tra- 
vailler, tandis  que  Satan  a  de  l'argent  en  enfer. 

Il  monta  sur  le  haut  de  sa  cheminée  pour  ap- 
peler le  diable  : 

—  Satan,  cria-î-il,   apporte-moi  de  l'argent;  si 


176  COXTES     POPULAIRES 

tu  veux,  je  vais  me  donner  à  toi,  et  au  bout  de 
dix  ans  tu  m'emporteras. 

Ils  s'arrangèrent  ensemble  moyennant  cent 
mille  francs,  avec  lesquels  le  petit  bonhomme 
pouvait,  disait-il,  vivre  de  ses  rentes. 

Il  travaillait  pourtant  quelquefois,  mais  à  ses 
heures.  Un  an  se  passe,  puis  deux,  puis  trois,  et 
bientôt  les  dix  années  furent  écoulées,  et  il  ne 
pensait  plus  que  le  temps  était  bientôt  arrivé. 

Voilà  le  diable  qui  vient  à  la  maison  du  bon- 
homme : 

—  Je  viens  te  chercher.  Misère. 

—  Tu  vas  bien  me  donner  le  temps  de  boire 
une  moque,  dit  Misère,  et  tu  vas  venir  avec  moi. 

Misère  avait  eu  la  malice  de  construire  un  four, 
et  le  diable  et  lui  allèrent  s'amuser  dedans  à  faire 
des  tours  de  force;  quand  le  bonhomme  vit  que 
Satan  était  plus  malin  que  lui,  il  dit  : 

—  Faisons  un  autre  jeu,  si  tu  veux.  Tu  es  puis- 
sant, puisqu'avec  ta  fourche  tu  remues  comme 
braise  les  gens  en  enfer.  Voici  une  petite  boîte 
dans  laquelle  je  mets  mes  clous  ;  nous  allons  les 
tirer,  et  quand  ils  seront  ôtés,  je  parie  ce  que  tu 
voudras  que  tu  n'es  pas  capable  de  te  fourrer 
dedans . 

—  Ce  n'est  pas  grand'chose  à  faire,  dit  le  diable. 
Il  se  mit  dans   la  boîte,  et  quand  il  y  fut,  Mi- 
sère replaça    le   couvercle  si  doucement   que  le 


EX     HAUTE-BRETAGXE  I77 

•diable  ne  s'en  aperçut  pas,  et  il  le  cloua  avec 
•des  clous  bénits,  de  sorte  que  Satan  ne  pouvait 
sortir. 

—  Misère,  dit  le  diable,  tire-moi  d'ici,  et  je  te 
donne  encore  dix  ans  à  vivre. 

—  Je  veux  bien  ;  mais  il  faut  que  de  plus  tu 
me  fournisses  autant  d'argent  que  la  première 
fois. 

—  Je  t'en  apporterai  demain,  dit  le  diable. 

—  Non,  tout  de  suite,  ou  je  te  laisse  où  tu  es. 
Le    diable  lui  jura  qu'il  lui  donnerait  encore 

cent  mille  firancs  ;  Misère  le  lâcha,  et  le  lendemain 
l'argent  fut  apporté. 
Misère  se  dit  alors  : 

—  Le  diable  sait  bien  que  je  demeure  ici  ;  il  faut 
que  je  m'en  aille  bien  loin,  pour  qu'il  ne  puisse 
me  retrouver. 

Misère  abandonna  sa  cabane,  et  bien  loin  de  là 
il  construisit  une  maisonnette;  dans  son  jardin,  il 
avait  toutes  sortes  de  fruits,  et  il  exerçait  toujours 
son  métier  de  forgeron. 

Les  dix  ans  s'écoulèrent  encore,  et  Misère  ne 
songeait  plus  au  diable.  Un  jour  qu'il  était  monté 
dans  son  noyer  pour  ramasser  des  noix,  U  le  vit 
arriver  et  lui  dit  : 

—  Viens  m'aider  à  cueillir  des  noix  pour  man- 
ger en  enfer,  ou  bien  je  ne  t'en  donnerai  pas. 

Quand    le  diable  fut    grimpé  dans  le  noyer, 


178  CONTES     POPULAIRES 


Misère  alla  à  sa  forge  faire  rougir  trois  barres 
de  fer  qu'il  arrosa  d'eau  bénite,  et  les  mit  sous. 
les  pieds  du  diable  : 

— •  Que  tu  me  brûles  dur,  Misère  !  s'écriait 
Satan. 

—  Tu  brûles  bien  tes  diablotins,  répondit  Mi- 
sère ;  pourquoi  ne  te  brûlerais-je  pas  aussi,  moi? 

—  Si  tu  veux  me  laisser,  je  te  donne  encore 
dix  ans  à  vivre. 

—  Oui,  dit  Misère,  mais  à  la  condition  que  tu 
emplisses  ma  cheminée  d'argent,  depuis  le  haut 
jusqu'en  bas. 

Le  diable  y  consentit,  et  il  vint  avec  des  sacs 
pour  accomplir  sa  promesse.  Mais  Misère  avait 
averti  des  femmes  qui  étaient  dans  la  maison,  et 
à  mesure  que  le  diable  mettait  de  l'argent  dans 
la  cheminée,  elles  le  retiraient,  de  sorte  que  Satan 
ne  pouvait  la  remplir  ;  à  la  fin  il  dit  : 

—  Tu  m'as  ruiné,  tu  as  ruiné  l'enfer  ;  mes 
diablotins  m'accablent  de  reproches  et  sont  sans 
cesse  à  me  dire  qu'ils  n'ont  plus  d'argent.  Je  ne 
veux  plus  de  toi,  et  je  te  laisse  aller,  si  tu  ne 
veux  plus  de  moi. 

Peu  après.  Misère  mourut,  et  il  monta  au  pa- 
radis, où  il  dit  à  saint  Pierre  de  lui  ouvrir  la 
porte. 

—  Comment  t'appelles  -  tu  ?  demanda  saint 
Pierre, 


EN     HAUTE-BRETAGNE  1 79 

—  Misère. 

—  Je   ne  connais  pas   de   misère  ici  ;  va  plus 
loin  ;  tu  trouveras  ton  affaire. 

Misère   alla  à  la  porte  du  purgatoire,   frappa  à 
l'huis,  et  on  vint  lui  ou\Tir. 

—  Comment  vous  appelez-vous,  bonliomme? 

—  Misère. 

—  Allez   plus   loin  ;   il  n'y  a  pas  de  place  ici 
pour  vous. 

Misère  prit  tout   penaud   le  chemin  de  l'enfer 
en  disant  : 

—  Il  paraît  que  c'est   là  que  le  bon  Dieu  veut 
que  j'aille. 

Il  frappa  à  la  porte,  et  le   premier  commis  du 
diable  vint  lui  ouvrir. 

—  Comment  t'appelles-tu? 

—  Misère. 

—  Ah  !  j'ai  entendu  parler  de  toi. 

—  Y  a-t-il  une  place  pour  moi  par  ici? 

Le  diable   et  les  diablotins   vinrent,  et  quand 
Satan  aperçut  le  bonhomme,  il  s'écria  : 

—  Je  ne  veux  pas  de  toi.  Misère.  Je  sais  ce  que 
tu  m'as  fait  ;  va-t'en  hors  d'ici. 

Et  Misère  revint  sur  la  terre,  et  il    n'est  pas 
mort. 

(Conid  fil  i8jç  par  Etienne  Pluel,  de  Saint-CasI .') 
Le  conte  de  Misère  présente  des  ressemblances  avec  le  DiaBlt 


l8o      CONTES   POPULAIRES  EN  HAUTE-BRETAGNE 


attrapé,  no  XLI  des  Contes  populaires  de  ta  Haute-Bretagne,  où  se 
retrouvent  les  pérégrinations  à  la  porte  du  paradis,  du  purga- 
toire et  de  l'enfer.  (Cf.  Webster,  Quatorze;  Cénac-Moncaut, 
le  Sac  de  la  Ramée;  Deulin,  le  Grand  Chaleur  ;  H.  Carnoy,  Bras 
d'acier.')  La  cheminée,  que  le  diable  ne  peut  emplir,  a  son  simi- 
laire dans  la  botte  percée  du  conte  de  Grinim,  intitulé  :  la 
Tombe. 


^Vf?>|Vf?;!i,i$)^ICW|iîîT^ 


§11. 


LES   LUTINS   ET   LES    SORCIERS. 


[A  croyance  aux  luuns  existe  encore  sur  beaucoup  de 
points  de  la  Haute-Bretagne  :  les  lutins  qui,  d'après 
la  nature  de  leurs  fonctions,  portent  des  noms  diffé- 
rents, sont  une  race  espiègle,  généralement  malfaisante,  mais 
susceptible  néanmoins  de  s'attacher  à  des  personnes  ou  à  des 
maisons  et  d'y  faire  tout  prospérer,  à  la  condition  que  rien  ne 
vienne  les  troubler  et  qu'on  ne  contrarie  pas  leurs  habitudes. 

Les  histoires  de  lutins  sont  en  général  fort  courtes.  J'en 
donne  ici  une  comme  spécimen.  Dans  ses  Légendes  du  Morbilxiii, 
le  docteur  Fouquet  en  cite  un  assez  grand  nombre,  et  il  semblerait, 
d'après  la  place  qu'ils  occupent  dans  ses  récits,  que  les  Gallots 
du  Morbihan  y  croient  plus  fermement  que  ceux  du  versant  de 
la  Manche.  Voici,  quelque  peu  abrégé,  celui  qui  m'a  semblé  le 
plus  joli  ;  il  est  intitulé  :  Les  Follets  et  les  vieilles  Filles. 

Les  follets  tourmentaient  toute  la  nuit  deux  vieilles  filles  qui 
avaient  essayé  vainement  de  les  repousser  à  grand  renfort  de 
médailles  et  de  chapelets  :  un  soir  elles  aspergèrent  d'eau  bénite 
toute  la  maison,  y  compris  les  portes,  les  fenêtres  et  le  foyer,  puis 
elles  se  couchèrent  ;  la  nuit  venue,  les  follets  arrivèrent  comme 
de  petits  fous,  mais  l'eau  bénite  les  briila.  Alors  ils  grimpèrent 
jusqu'aux  gazons  du  toit  qu'ils  jetèrent  un  à  un  dans  le  foyer 
par  la   cheminée,  et,   marchant  avec   précaution  sur   ces  gazons 


l82  CONTES    POPULAIRES 


étendus,  ils  arri%'èrent  au  lit  des  vieilles  filles,  qu'ils  se  mirent  à 
fouetter  en  chantant  en  chœur  ;  «  Tout  n'est  pas  béni  !  tout 
n'est  pas  béni  !  » 

Certains  animaux  passent  pour  lutins  :  on  les  désigne  sous  le 
nom  d'animaux  lutins  ou  d'animaux  sorciers.  Dans  mon  Essai 
sur  les  traditions,  superstitions  et  légendes  de  la  Haute-Bretagne, 
j'ai  cité  quelques  récits  où  ils  figurent,  et  l'on  trouvera  ci-aprés 
le  Mouton  sorcier.  Madame  de  Cerny,  p.  26-30  de  son  curieux 
ouvrage  déjà  cité,  raconte  aussi  l'histoire  du  Liîvre  à  Campion , 
qui  se  plaisait  à  faire  courir  les  gens,  et  qui  joua  à  Campion  le 
mauvais  tour  de  lui  arracher  des  mains  une  trique  qu'il  portait 
et  de  faire  pleuvoir  sur  son  dos  une  grêle  de  coups. 

Je  n'ai  recueilli  sur  la  sorcellerie  qu'un  petit  nombre  de 
contes,  tous  très-courts  ;  il  y  en  a  trois  dans  les  Contes  popu- 
laires de  la  Haute-Bretagne  :  le  Sorcier,  n»  XLV,  qui  possédait  le 
livre  mystérieux  du  Petit  Albert;  le  Loup-garou,  no  xLvn,  et 
les  Chats  sorciers,  n"  Li.  J'en  mets  un  plus  loin,  qui  me  semble 
une  réminiscence  du  sabbat.  Mais  il  est  probable  qu'il  existe  des 
légendes  de  sorcellerie  et  de  mauvais  œil,  car  on  croit  encore 
en  beaucoup  de  pays  que  certaines  gens  peuvent  fainer  (^fasci- 
nirc,  le  dérivé  est  régulier),  c'est-à-dire  ensorceler  les  maisons, 
qui  ne  peuvent  être  débarrassées  que  moyennant  certains  exor- 
cismes. 

Dans  les  Ugeiides  du  Morbihan  du  docteur  Fouquet,  se  trouve, 
sous  le  titre  du  Meunier  qui  jette  des  sorts,  un  curieux  récit  qui 
diffère  de  ceux  que  j'ai  moi-même  recueillis.  Un  meunier  qu'un 
homme  avait  refusé  de  prendre  dans  sa  carriole  lui  annonce  que, 
quand  il  repassera  par  là,  son  cheval  ne  pourra  avancer  d'un 
pas.  C'est  ce  qui  arrive  en  effet;  mais  un  mendiant  qui  se 
trouve  sur  la  route  demande  à  l'homme  sa  veste  et  son  fouet, 
puis  «  fait  un  signe  de  croix  de   la  main  gauche  et  à  rebours. 


EX    HAUTE-BRETAGXE  183 


•et  se  met  à  fouetter  la  veste  en  criant  à  chaque  coup  :  Passe 
ça  à  l'aut'e.  »  Quand  la  veste  eut  été  bien  battue,  le  cheval 
marcha.  Le  lendemain,  le  reboutous  de  Pluherlin  passa  par  l'au- 
berge où  l'homme  s'était  arrêté,  et  dit  qu'il  venait  de  voir  le 
meunier  qui  avait  les  yeux  gros  comme  le  poing  et  le  corps 
tout  marbré.  Au  jour  il  avait,  disait  sa  femme,  crié  comme  si 
■on  l'écorchait,  et  il  avait  ensuite  été  forcé  de  se  mettre  au  lit. 

Dans  un  autre  conte,  intitulé  :  Clémence  de  Cancoêl,  il  est 
parlé  d'un  homme  qui  tous  les  vendredis  va  au  sabbat  monté 
5ur  son  bâton  de  genêt,  et  murmurant  certaines  paroles  ma- 
giques. 


I 

LE  FAUDEUR  OU  LE  LUTIN  DES  SENÂS. 

sL  y  avait  une  ferme  où  un  homme  qui 
couchait  dans  le  grenier  à  foin  était 
faudé,  ou,  si  vous  aimez  mieux,  foulé 
toutes  les  nuits  par  le  Faudeur,  qui  est  le  lutin  des 
senâs  (i)  ;  il  souffrait  d'être  ainsi  malmené  pen- 
dant les  nuits,  et  il  maigrissait  à  vue  d'œil.  Il  s'en 
plaignit  à  la  fermière,  qui  mit  sur  le  bord  d'une 
petite  fenêtre  par  où  passait  le  Faudeur  un  godet 
plein  de  petits  pois. 

Quand  le  lutin  arriva  comme  d'habitude,  il 
entra  étourdiment  et  renversa  le  godet,  et  il  passa 
toute  la  nuit  à  ramasser  les  pois  ;  mais  il  ne 
fauda  pas  le  garçon. 

Un  autre  gars  qui  couchait  aussi  dans  le  grenier 
à  foin  fut  faiidc  à  son  tour  ;  il  descendit  à  l'écurie 
et  fut  encore  faudé. 

Il  se  dit  :  «Je  vais  tâcher  d'attraper  le  lutin  ».  Et 

(i)  Senâs,  grenier  à  foin,  du  vieux  français  :  sanail. 


CONTES  POPULAIRES  EX  HAUTE-BRETAGXE       l8> 


il  mit  à  côté   de  lui  des  déchets  de  trèfle  battu, 
puis  il  resta  sans  remuer,  comme  s'il  dormait. 

A  la  clarté  de  la  lune,  qui  était  dans  son  plein, 
il  vit  venir  le  lutin  qui  montait  par  l'échelle  et 
qui  ressemblait  à  un  chat.  Qiaand  il  fut  à  portée 
du  garçon,  celui-ci  se  releva  et  le  saisit  brusque- 
ment dans  son  ballin  ou  couverture  de  lit,  et  il  lui 
semblait  qu'il  tenait  à  la  main  un  morceau  de  laine. 
Alors  le  garçon  prit  du  déchet  de  trèfle  et  en  jeta 
à  la  figure  du  lutin,  qui  lui  en  jeta  à  son  tour.  A  la 
fin,  le  Faudeur  s'en  alla  et  descendit  l'échelle  en 
poussant  des  éclats  de  rire  ;  mais  il  ne  revint  plus. 

{Conté  en  iS'j')  par  Rose  Renaud,  de  Saint-Cast, 
qui  le  tient  de  son  père.') 

Dans  les  Follets  du  cMteau  de  Callac,  le  docteur  Fouquet  parle 
de  œil  que  les  follets  sont  obligés  de  ramasser  :  cette  manière  de 
se  débarrasser  des  lutins  est  connue  dans  presque  tous  les  pays 
d'Europe.  Les  Veillées  bretonnes  de  Luzel  contiennent  aussi  de 
curieux  détails  sur  les  lutins  du  pays  breton. 

Outre  le  Faudeur  ou  Faudoux,  les  Gallots  connaissent  un 
grand  nombre  de  lutins  que  parfois  ils  désignent  sous  le  nom 
générique  de  Mait'  Jean  (Cf.  le  Maistr'  Yan  des  Bretons  breton- 
nants)  ;  les  principaux  sont  V Eclairons  ou  feu  follet  ;  le  Houpoux,. 
qui  s'amuse  à  appeler  les  gens  le  soir,  et  les  bat  quand  ils  ré- 
pondent ;  Mourioche,  lutin  qui  a  des  formes  variées  et  qui  se 
contente  en  général  de  faire  peur  ;  Nicole,  le  lutin-poisson,  quî 
s'amuse  à  brouiller  les  amarres  des  bateaux,  à  déchirer  les 
filets,  etc. 


«i 


^^^^^^^^^^^^^^ 


II 

LE  MOUTON  SORCIER. 


|NE  jeune  fille  de  Bourseul  alla  un  jour  à 
"  l'auberge,  où  elle  resta  à  boire  avec  les 
cheminiattx  —  ce  sont  les  terrassiers  em- 
ployés sur  les  routes.  —  Elle  se  fit  dire  la  bonne 
aventure  et  tirer  le  grand  jeu. 

Il  était  tard  quand  elle  sortit  de  l'auberge,  et 
elle  vit  qu'elle  était  suivie  par  un  mouton  qui  ne 
la  quittait  pas  plus  que  son  ombre.  Elle  se  re- 
tourna vers  lui  pour  le  chasser  ;  mais  loin  de 
prendre  la  fuite,  le  mouton  se  mit  à  frapper  des 
coups  de  tête  dans  son  tablier. 

La  jeune  fille  vint  à  passer  près  d'une  ferme 
dont  elle  connaissait  lés  habitants  ;  elle  résolut 
d'y  aller  pour  demander  du  secours  ;  le  mou- 
ton la  suivit  et  ne  s'arrêta  qu'à  la  barrière  de 
l'aire.  Elle  pria  le  fermier  de  venir  la  reconduire 
jusque  chez  elle,  parce  qu'elle  avait  peur  d'un 
mouton  qui  la  suivait  avec  obstination.  Le  maître 
■du  logis  refusa  ;  mais  un  garçon  qui  était  là  pro- 
posa de  l'accompagner,  et  il  se  mit  en  route  avec 


CONTES  POPULAIRES   EX    HAUTE-BRETAGXE       187 

elle.  Le  mouton  les  suivit,  et  il  frappait  des 
coups  de  tête  dans  les  cotillons  de  la  jeune  fille. 
Le  garçon  essayait  de  l'atteindre  avec  son  bâ- 
ton ;  mais  l'animal  esquivait  les  coups  et  trouvait 
moyen  de  venir  heurter  avec  ses  cornes  le  tablier, 
qui  bientôt  fut  en  lambeaux.  Le  chien  de  la 
ferme,  loin  de  vouloir  mordre  le  mouton,  avait 
la  queue  entre  les  jambes  et  hurlait  de  frayeur. 

—  Puisque  le  chien  a  peur,  dit  le  garçon  à  la 
fille,  je  m'en  vais;  arrangez-vous  comme  vous 
pourrez. 

Il  prit  son  chapelet  et  s'en  alla  en  disant  ses 
patenôtres. 

Le  mouton  accompagna  la  jeune  fille  jusqu'à  la 
porte  de  sa  maison.  Elle  eut  si  peur  de  cette  aven- 
ture que,  se  croyant  damnée,  elle  se  fit  religieuse, 
et  le  garçon  qui  l'avait  accompagnée  devint  prêtre. 

Cette  légende  est  populaire  dans  les  environs  de  Plélan-le- 
Petit  (Côtes-du-Nord),  et  l'on  cite  les  noms  de  ceux  à  qui  elle 
est  arrivée. 

Les  lutins  et  les  sorciers  peuvent  prendre  la  forme  de  presque 
tous  les  animaux  domestiques.  (Cf.  Traditions,  superstitions  et 
légenâes  de  la  Haute-Bretagne,  p.  9,  21  et  sqq.)  Mais  la  forme 
qu'ils  affectionnent  est  celle  du  chat  ;  les  chats  eux-mêmes  sont 
sorciers  quand  on  ne  leur  a  pas  coupé  le  bout  de  la  queue.  (Cf. 
Contes  populaires  de  la  Haute-Bretagne,  n°^  Li  et  m.) 


III 

LE   SORCIER. 

>N  soir    un   domestique    que    ses    maîtres 
avaient  envoyé  chercher  du  cidre  trouva 
des  sorciers  qui  l'emmenèrent  avec  eux. 
Il  fut  contraint  de  les  suivre,  et  il  leur  dit  : 

—  Où  allons-nous  comme  cela? 

—  En  Espagne  boire  du  vin. 

Pendant  la  route,  un  des  sorciers  dit  au  do- 
mestique : 

—  Mon  garçon,  quand  tu  auras  bu  du  vin,  on 
va  dire  :  «  Où  allons-nous  aller  à  cette  heure  ?  » 
Tu  auras  soin  de  répondre  :  «  D'où  nous  venons,  » 
ou  sans  cela  tu  serais  contraint  de  rester  avec 
nous. 

Le  domestique  arriva  en  Espagne  et  goûta  du 
vin  qu'il  trouva  excellent,  et  les  sorciers  en  burent 
pareillement,  puis  ils  dirent  : 

—  Où  allons-nous  maintenant  ? 

—  A  l'endroit  d'où  nous  venons,  répondit  le 
domestique. 

A  l'instant,  il  se  retrouva  à  la  porte  du  cellier  ; 


CONTES  POPULAIRES  EX    HAUTE-BRETAGNE       189 

et  comme  son  pot  était  plein,  il  rentra  chez  ses 
maîtres. 

—  Tu  as  été  bien  longtemps  au  cellier,  dirent-ils. 

Quand  ils  versèrent  le  contenu  du  pot,  au  lieu 
de  cidre,  ils  trouvèrent  du  vin. 

(Conté  en  iSjç  far  Pierre  Derou,   de  Collince, 
âgé  de  cinquante-huit  ans.) 

M.  Jollivet,  dans  sa  Géographie  des  Cotes-du-Nord,  Guingamp, 
1854,  t-  I>  P-  61,  à  l'article  Saint-Donan,  cite  un  petit  conte 
assez  semblable  :  «  Le  soir  d'une  noce,  le  cidre  venant  à 
manquer,  le  jeune  marié  se  munit  de  deux  énormes  pots  à 
cidre,  et  alla  en  chercher  lui-même.  Arrivé  aux  CroLx-Ric,  il 
se  trouva  au  milieu  d'une  ronde  de  lutins  qui  l'emmenèrent 
aux  Canaries  :  «  Remplis  vite  tes  pots  de  vin,  lui  dit  l'un  d'eux, 
«  et  dis-nous  où  tu  veux  aller.  —  A  l'endroit  d'où  nous  ve- 
«  nons,'»  répondit-il,  et  le  voilà  de  retour  aux  Croix-Rio.  Il 
courut  bien  vite  près  de  ses  convives,  raconta  ce  qui  venait  de 
lui  arriver  et  versa  à  tout  le  monde  des  rasades  qui  dissipèrent 
les  doutes  qu'avait  pu  faire  naître  son  récit.   » 

C'est  auprès  des  croix  que  les  sorciers  passent  pour  s'assem- 
bler, et  il  n'est  guère  de  commune  où  l'on  ne  cite  quelques 
carrefours  ornés  de  croix  qui  leur  servent  de  lieu  de  rendez-vous . 


l-i 


§  m. 


LES   REVENANTS. 


SES  histoires  de  revenants  et  d'apparitions  sont  innom- 
brables, et  leur  récit,  où  souvent  les  conteurs  assurent 
avoir  figuré  ou  dont  ils  citent  les  héros  qui  sont  par- 
fois des  gens  connus  dans  le  pays,  excitent  la  terreur  parmi  les 
auditeurs,  qui  y  croient  presque  toujours  fermement. 

L'apparition  des  revenants  est  en  général  motivée  par  une  de- 
mande qu'ils  ont  à  faire  à  des  \'ivants  :  ils  viennent  réclamer 
l'accomplissement  d'un  vœu,  les  messes  qui  leur  sont  nécessaires 
pour  sortir  du  purgatoire,  le  paiement  d'une  dette  qu'ils  ont  ja- 
dis contractée.  D'autres,  ayant  pendant  leur  vie  fait  une  pro- 
messe à  quelqu'un,  reviennent  pour  l'accomplir. 

Certains  revenants  semblent  avoir  pour  but  d'avertir  ceux 
qu'ils  ont  aimés  de  changer  de  conduite  ou  de  faire  pénitence. 
11  en  est  qui  sont  condamnés  à  revenir  sur  terre  pendant  un 
temps  déterminé  pour  expier  leurs  fautes  par  une  pénitence 
posthume.  Il  y  a  enfin  les  revenants  du  cimetière,  qui  viennent 
s'agenouiller  la  nuit  sur  les  tombes,  et  qu'on  doit  bien  se  gar- 
der de  troubler,  car  la  punition  serait  terrible.  (Cf.  Madame  de 
Cemy  :  les  Trois  mortes,  la  Jeune  fille  du  cimetière.') 

Aux  apparitions  nocturnes,  on  peut  rattacher  les  avèiicmniis 
et  les   aviiioiis,  signes   avant-coureurs  d'une  chose  qui   doit  ar- 


CONTES    POPULAIRES  EN  HAUTE-BRETAGNE       19! 


river  ;  j'en  ai  cité  plusieurs  exemples  dans  ma  brochure  sur 
les  traditions,  superstitions  et  légendes  de  la  Haute-Bretagne,  p.  28 
et  sqq.  Voici  deux  exemples  de  ces  récits,  fort  courts  eu  gé- 
néral : 

Une  femme,  dont  le  frère  était  malade,  revenait  du  marché 
le  soir  :  elle  vit  son  frère  qui  dansait  devant  elle  sur  la  route. 
Elle  l'appela,  mais  sans  recevoir  de  réponse  :  elle  fit  une  prière, 
et  il  disparut. 

A  la  porte  de  sa  maison,  elle  le  revit  encore  qui  dansait  ;  elle 
pria,  et  il  disparut  de  nouveau.  En  entrant  dans  la  maison,  elle 
trouva  son  frère  mort. 

Un  soir,  un  homme  sentit  qu'on  lui  donnait  un  coup  de  poing 
sur  la  figure  :  il  eut  beau  regarder  autour  de  lui  ;  il  ne  vit  per- 
sonne. Il  comprit  alors  que  c'était  un  avènement,  et  remarqua 
l'heure  et  le  jour  où  cela  lui  était  arrivé.  Peu  après,  il  apprit 
qu'à  cette  heure  même  un  de  ses  amis  était  mort. 


^ 


I 

LA  MESSE  DU  FANTÔME. 


i\"E  nuit  de  la  Toussaint,  une  femme  resta 
''^  endormie  dans  l'église  de  Plévenon,  et  le 
bedeau,  qui  ne  l'avait  pas  vue,  ferma  les 
portes  à  clé. 

Quand  elle  se  réveilla,  elle  fut  bien  surprise  de 
se  trouver  à  pareille  heure  dans  l'église.  Mais 
elle  n'était  pas  au  bout  de  ses  étonnements. 
A  minuit,  elle  vit  s'avancer  vers  l'autel,  dont  les 
cierges  s'allumèrent  d'eux-mêmes,  un  prêtre  vêtu 
comme  pour  dire  la  messe. 

Après  s'être  incliné  devant  l'autel.  Use  retourna 
du  côté  de  la  nef  et  dit  par  trois  fois  : 

—  Y  a-t-il  quelqu'un  qui  veuille  répondre  ma 
messe  ? 

La  femme  avait  trop  peur  pour  oser  souffler 
mot,  et  le  prêtre  se  retira  dans  la  sacristie  pen- 
dant que  les  cierges  s'éteignaient. 

Dès  que  l'église  fut  ouverte,  la  femme  courut 
au  presbytère  et  raconta  au  recteur  ce  qu'elle  avait 
vu  et  entendu. 


COXTES  POPULAIRES  EX    HAUTE-BRETAGKh       I93 

—  Êtes-vous  bien  sûre  de  cela  ?  dit  le  recteur. 
Si  ce  que  vous  affirmez  est  vrai,  vous  pouvez 
rendre  à  une  âme  en  peine  un  service  signalé. 
Retournez  à  l'église  avec  votre  enfant  qui  n'a 
pas  encore  dix  ans  ;  ce  sera  lui  qui  répondra  la 
messe,  et,  quand  elle  sera  terminée,  l'officiant 
lui  demandera  ce  qu'il  désire  pour  sa  peine. 
Vous  lui  recommanderez  de  dire  :  «  Je  demande 
le  ciel.  » 

La  nuit  suivante,  la  femme  fut  enfermée  dans 
l'église,  ainsi  que  son  enfant. 

A  minuit,  le  prêtre  revint  comme  la  veille,  et 
il  dit  d'une  voix  lente  et  grave  : 

—  Y  a-t-il  quelqu'un  qui  veuille  répondre  ma 
messe  ? 

—  Ce  sera  moi,  dit  l'enfant  en  s'avançant. 

—  C'est  toi,  mon  enfant  ;  viens  ici. 

Le  petit  garçon  répondit  la  messe,  et  quand 
elle  fut  terminée,  le  prêtre  se  retourna  vers  lui  : 

—  Tu  m'as  rendu  un  grand  service,  car  il  y  a 
vingt-cinq  ans  que  je  \'iens  ici  toutes  les  nuits,  et 
grâce  à  toi,  je  suis  maintenant  débarrassé.  Que 
demandes-tu  pour  ta  récompense,  mon  enfant  ? 

—  Le  paradis,  répondit-il. 

—  Dans  trois  jours  tu  y  seras. 

Et  le  troisième  jour,  l'enfant  mourut. 

(Conté  en  iSy^  par  Scclastique  Durand,  de  Plevenon.") 


194      CONTES   POPULAIRES   EN  HAUTE-BRETAGNE 


On  raconte  souvent  des  histoires  de  prêtres  qui  reviennent 
demander  un  répondant  pour  leur  messe  (Cf.  Contes  populaire 
de  la  Haute-Bretagne,  n»  xtni  ;  Luzel,  Veillées  bretonnes,  p.  3, 
le  Mort  confesseur  ;  Fouquet,  Légendes  du  Morbihan,  p.  107,  la 
Messe  du  Fantôme'). 

Dans  le  conte  de  Bladé,  intitulé  :  Le  Bâtard,  le  héros,  qui  ne 
doit  montrer  sa  langue  à  aucune  personne  vivante  avant  que  son 
père  l'ait  vue,  reçoit  la  communion  des  mains  d'un  prêtre-sque- 
lette. 

Il  y  a  d'autres  récits  où  les  prêtres  se  montrent  sur  les  routes, 
tantôt  glissant  comme  des  ombres,  tantôt  venant  demander  l'au- 
mône, et  condamnés  à  errer  jusqu'à  ce  qu'on  leur  ait  donné 
l'argent  de  messes  qui  leur  ont  été  payées  et  qu'ils  n'ont  pas 
dites. 


M 


j 

I 


®®®®®®®®®  ■.®®  ^®  ® 


II 

LE  LIXCEUL  PROMIS. 


[  EUX  jeunes  filles  s'étaient  promis  que  celle 
qui  sun'i\Tait  à  l'autre  lui  fournirait  le 
drap  pour  l'ensevelir.  Peu  après,  une  des 
jeunes  fiUes  mourut,  et  son  amie  ne  songea  pas  à 
accomplir  sa  promesse. 

Un  soir  que  celle  qui  était  vivante  passait  par 
le  cimetière,  elle  vit  un  drap  et  le  ramassa  ;  mais 
quand  elle  fut  rentrée  chez  elle,  elle  entendit  une 
voix  qui  répétait  : 

—  Rends-moi  mon  drap  !  rends-moi  mon  drap  ! 
Pendant  toute  la  nuit,  ces  mots  résonnèrent  à 

son  oreille,  et  elle  ne  put  s'endormir.  Mais  quand 
le  jour  arriva,  elle  n'entendit  plus  rien  et  retourna 
à  son  ouvrage,  sans  penser  davantage  à  ce  qui 
était  arrivé.  La  nuit  d'après,  dès  qu'elle  fut  cou- 
chée, la  voix  répéta  : 

—  Rends-moi  mon  drap  !  rends-moi  mon  drap  ! 
Elle  alla  dès  le  matin  se  confesser  au  recteur, 

qui  lui  dit  : 

—  N'avez-vous  fait  aucune  promesse? 


196      COXTES  POPULAIRES   EX    HAUTE-BRETAGNE 


—  Si,  répondit-elle  ;  j'ai  promis  à  une  de  mes 
amies,  qui  est  morte,  de  lui  fournir  le  linceul  pour 
l'ensevelir,  et  je  n'ai  pas  songé  à  cela  quand  elle 
est  trépassée. 

—  Eh  bien  !  il  faut  aller  au  cimetière  ;  vous 
reporterez  le  drap,  et  vous  l'ensevelirez  ;  je  ne 
serai  pas  loin,  et  je  veillerai  sur  vous. 

La  nuit  venue,  la  jeune  fille  porta  le  drap  au 
cimetière,  et  elle  le  posa  à  terre;  son  amie  vint 
se  placer  dedans,  et  il  disparut  aussi  bien  que  la 
défunte. 

{Conté  en  décembre  iSyç  par  Françoise  Damont,  i'Ercé.) 

Les  principaux  épisodes  de  ce  petit  conte  se  retrouvent  dans 
h  Drap  mortuaire  {Contes  populaires  de  la  Haute -Bretagne, 
n"  xLis),  que  j'ai  entendu  conter  maintes  fois. 

La  voix  qui  crie  pour  redemander  la  chose  volée  s'y  retrouve, 
ainsi  que  dans  Alice  de  Ouinipilly,  conte  morbihannais  du  doc- 
teur Fouquet,  dans  la  Jeune  fille  du  cimetière,  conte  recueilli  par 
Madame  de  Cerny  (il  s'agit  d'une  fille  qui  va  enlever  la  coiffe 
d'une  personne  qui  priait  dans  le  cimetière  ;  or,  c'était  une  morte 
qui  était  sortie  de  sa  tombe  pour  prier,  et  qui  réclame  sa  coiffe)  ; 
dans  la  Goulue,  conte  agenais  de  J.  F.  Bladé  (c'est  un  mort  qui 
réclame  sa  jambe  qu'on  a  déterrée  pour  la  donner  à  la  Goulue)  . 
dans  la  Jamhe  d'or,  du  même  recueil  ;  —  ces  deux  contes  sont  sui- 
vis de  commentaires  de  M.  R.  Kœhler  qui  cite  plusieurs  simi- 
laires, —  et  dans  les  Contes  populaires  lorrains,  de  Cosquin,  p.  212. 


^ 


III 

LES  DEUX  FIANCÉS. 

iX  garçon  et  une  jeune  fille  qui  se  faisaient 
la  cour  depuis  longtemps  avaient  promis 

^i  de  se  marier  ensemble,  et  de  s'être  fidèles 
même  après  leur  mort. 

Quelque  temps  après  cette  promesse,  le  jeune 
homme,  qui  était  marin,  partit  en  voyage,  et  U 
mourut  sans  que  sa  bonne  amie  fût  informée  de 
sa  mort. 

Un  soir,  il  sortit  de  sa  tombe,  prit  dans  l'écurie 
des  parents  de  la  jeune  fille  une  jument  blanche, 
et  monta  dessus  pour  aller  la  nuit  chercher  sa 
fiancée,  qui  était  dans  une  ferme  à  quelque  dis- 
tance de  là. 

Le  mort  arriva  à  la  porte  de  la  maison  et  y 
frappa  : 

—  Qui  est  là? 

—  C'est  un  jeune  homme  qui  est  venu  cher- 
cher la  fille  d'ici  de  la  part  de  ses  parents. 

—  Ah  !  dit  la  fiUe  qui  reconnut  la  vois,  c'est 
maman  qui  l'envoie. 


198  CONTES     POPULAIRES 


—  Oui,  répondit  le  mort,  ce  sera  demain  nos 
fiançailles. 

Elle  monta  en  croupe  derrière  lui  sur  la  jument, 
et  ils  partirent. 

Pendant  la  route,  le  jeune  homme  lui  disait  : 

—  La  lune  t'éclaire  ;  la  mort  t'accompagne  ; 
n'as-tu  pas  peur? 

—  Non,  dit-elle,  je  n'ai  pas  peur  avec  toi. 
Il  se  plaignit  d'avoir  mal  à  la  tête. 

—  Noue,  dit-elle,  ton  mouchoir  autour  de  ton 
front. 

Il  répondit  qu'il  n'en  avait  pas,  et  la  jeune 
fille  lui  prêta  le  sien  qu'il  s'attacha  autour  de  la 
tête. 

Ils  arrivèrent  à  la  porte  de  la  maison  de  la  fille, 
qui  descendit  de  cheval  et  frappa  pour  se  faire 
ouvrir. 

—  Qui  est  là  ? 

—  C'est  moi,  votre  fille,  que  vous  avez  en- 
voyé chercher. 

—  Et  par  qui  ? 

—  Par  mon  futur  époux.  Je  suis  montée  en 
croupe  derrière  lui  ;  pendant  la  route,  il  m'a  dit 
qu'il  n'avait  pas  de  mouchoir  de  poche,  et  je  lui 
ai  prêté  le  mien.  Il  est,  j'en  suis  sûre,  dans  l'écurie 
à  ôter  la  bride  à  notre  jument  blanche. 

Ils  allèrent  dans  l'écurie  et  ne  trouvèrent  point 
lé  fiancé  ;  mais  la  jument  était  baignée  de  sueur. 


EN     HAUTE-BRETAGNE  I99 

Quand  la  fille  vit  que  son  amant  avait  disparu, 
■elle  comprit  qu'il  était  mort,  et  elle  mourut  aussi, 
elle. 

On  déterra  le  corps  de  son  fiancé  pour  les  en- 
terrer ensemble,  et  il  avait  sur  la  tête  le  mou- 
choir blanc  que  lui  avait  donné  la  jeune  fille. 

(Conté  en  iSjç  par  J.  il.  Pliiet,  de  Sainl-Cast.) 

Cf.  sur  le  rajthe  du  fiancé  qui  revient,  outre  la  célèbre  bal- 
lade de  Lénore,  la  Souris  de  terre  et  le  Corbeau  gris,  de  Sou- 
vestre. 


IV 

LE  REVENANT  DE  LA  GARAYE. 


^Aî^N  sait  que  M.  de  la  Gara3-e  se  rendit  cc- 
K^^/J  ^^^""^  ^^  siècle  dernier  par  sa  bienfaisance  : 
fe's^  l'humanité  et  la  charité  n'ont  pas  paru 
aux  gens  de  la  campagne  des  mobiles  suffisants 
pour  déterminer  le  noble  seigneur  et  sa  femme  à 
consacrer  leur  vie  à  des  œuvres  charitables,  et  ils 
ont  fait  intervenir  des  avertissements  de  l'autre 
monde.  Voici  une  histoire  que  beaucoup  de  per- 
sonnes de  Dinan  se  souviennent  d'avoir  entendue 
dans  leur  jeunesse  : 

Monsieur  de  la  Garaye,  en  son  jeune  temps, 
menait  joyeuse  vie  dans  son  château  ;  il  avait 
avec  lui  sa  femme  et  son  beau-frère,  et  tous 
les  jours  ils  allaient  à  la  chasse,  passant  par 
dessus  les  clôtures,  foulant  les  moissons  et  les 
prés;  et  de  tout  le  voisinage  s'élevait  un  cri  de 
malédictions  contre  les  seigneurs  de  la   Garaye. 

Le  frère  de  Madame  fut  tué  à  la  chasse,  et  peu 
après  ses  funérailles,  auxquelles  assistèrent  plus 
de  cent  prêtres,  et  qui  furent    magnifiques,  il  se 


CONTES  POPULAIRES  EN    HAUTE-BRETAGNE      201 

présenta  tout  à  coup  devant  sa  sœur,  qui  se  pro- 
menait dans  une  des  avenues  qui  conduisent  au 
château.  Il  lui  dit  qu'il  était  en  enfer,  et  qu'elle 
et  son  mari  y  iraient  aussi,  s'ils  ne  se  hâtaient 
de  changer  de  conduite.  Après  avoir  achevé  ces 
recommandations,  il  sembla  tout  en  feu  et  dis- 
parut. 

D'après  une  autre  légende,  le  beau-frère  de  M.  de  la  Garaye 
lui  apparut  un  jour  qu'il  se  promenait  dans  son  avenue  ;  il  était 
tout  en  sueur,  et  une  des  gouttes  qui  perlaient  sur  son  front, 
étant  tombée  sur  la  main  de  M.  de  la  Garaye,  elle  le  brûla 
comme  de  l'eau  bouillante.  D'autres  disent  qu'elle  tomba  sur 
l'herbe  et  que  l'herbe  jaunit  aussitôt.  M.  de  la  Garaj-e.  averti 
par  cette  apparition,  se  convertit,  et,  à  l'endroit  où  il  l'avait  vue, 
il  fit  bâtir  la  chapelle  qui  existe  encore. 


V 


LAVANDIÈRE    DES   NOES   GOURDAIS  (i). 

jL  y  avait  autrefois  une  lavandière  de  nuit 
qui  lavait  dans  le  doué  des  Noes  Gour- 
dais,  à  côté  de  Dinan.  Plusieurs  per- 
sonnes affirmaient  l'avoir  vue,  et  parmi  elles  une 
femme  de  journée,  morte  il  y  a  quelques  années, 
et  qui  racontait  à  peu  près  en  ces  ternies  son  en- 
trevue avec  cette  laveuse  de  l'autre  monde  : 

«  Un  matin,  je  m'étais  levée  avant  le  jour  pour 
aller  laver  mon  linge,  et  j'arrivai  avec  mon  pa- 
quet au  haut  de  la  prairie  des  Noes  Gourdais.  Sur 
une  des  pierres  du  doué,  une  femme  lavait. 

«  —  Bon,  que  je  me  dis,  en  voilà  encore  une 
qui  est  plus  matinale  que  moi. 

«  Et  je  continuai  à  descendre  la  pente  de  la 
prairie  pour  aller  prendre  ma  place  ;  mais  au  mo- 
ment où  je  n'étais  plus  guère  éloignée,  la  lavan- 

(i)  Noes,  prononcez  naii  ;  les  noes  sont  des  prairies  basses  et 
marécageuses. 


CONTES  POPULAIRES  EN   HAUTE-BRETAGNE      2O3 


dière  se  retourna  et  étendit  de  mon  côté  le  bras 
qui  tenait  son  battoir,  comme  pour  me  faire  signe 
de  ne  pas  avancer  davantage,  et  je  vous  assure 
que  je  n'en  fus  guère  tentée,  car  je  vis,  aussi  vrai 
que  je  vous  vois,  que  la  lavandière  avait  une  tête 
de  mort.    » 

La  croyance  aux  lavandières  de  nuit  est  répandue  dans  toute 
la  Bretagne.  (Cf.  Souvestre,  la  Lavandières  de  nuit,  et  Dulaurens 
de  la  Barre,  le  Diable  boiteux)  ;  mais  généralement  il  ne  s'agif 
pas,  comme  dans  le  petit  conte  ci-dessus,  de  lavandières-sque- 
lettes. Je  connais  en  pays  gallot  nombre  de  doués  qui  passent 
pour  être  fréquentés  par  les  lavandières  de  nuit  :  elles  sont 
condamnées  à  revenir  laver  un  drap  —  c'est  généralement  un 
suaire  • —  en  expiation  d'une  faute  commise  pendant  leur  vie. 
Les  unes  ont  lavé  le  dimanche  ;  d'autres  sont  des  mères  qui 
ont  tué  leurs  enfants.  Elles  essaient,  mais  en  vain,  de  faire 
disparaître  la  trace  de  leur  crime  en  lavant  le  linge.  La 
même  croyance  existe  en  Basse-Bretagne,  et,  d'après  M.  Luzel, 
on  dit  que  le  linge  qu'elles  offrent  à  tordre  aux  passants  con- 
tient lui-même  un  enfant  nouveau-né  qui  crie  et  dont  le  sang 
coul,e. 


IV 


CONTES    DIVERS 


§  I.   —  CONTES  DE  SAIXTS  ET  CONTES  DE  l'aUTRE 
MONDE. 


usau'ici  j'ai  recueilli  peu  de  légendes  relatives  â  des 
saints  locaux,  et  parmi  elles,  celles  qui  seules  pré- 
sentent quelque  intérêt  sont  la  légende  de  saint 
ilauron  et  surtout  celle  de  saint  Lénard  (Cf.  Contes  populaires 
de  la  Haute-Bretagne,  n°=  Liv  et  LXiu);  cette  dernière  présente 
la  particularité  assez  curieuse  d'un  saint  canonisé  par  le  peuple, 
malgré  le  clergé,  et  qui  finit  par  être  honoré  comme  bienheu- 
reux, en  dépit  de  l'opposition  de  l'Eglise  officielle. 

En  d'autres  parties  du  pays  gallot  existent  certainement  des 
légendes  de  saints  :  Madame  de  Cemj-  en  cite  deux  (Saint  5a- 
liac  et  ses  traditions').   La  première  est  celle  des  Anes  de  Rigour- 


206  CONTES    POPULAIRES 


âaine  qui,  partant  de  la  métairie  de  ce  nom, .  traversaient  la 
Rance,  alors  simple  ruisseau,  pour  venir  brouter  les  vignes  que 
saint  Suliac  avait  plantées  autour  de  son  monastère.  Un  matin 
saint  Suliac  les  frappa  de  sa  crosse  en  les  maudissant,  et  les 
ânes  restèrent  immobiles  près  de  l'enclos,  la  tête  retournée  sur 
le  dos.  Ils  demeurèrent  en  cet  état  jusqu'au  moment  oii  le  saint 
les  délivra  de  cette  position,  et  en  s'en  allant  ils  firent  un  tel 
bruit  que,  pour  ne  plus  en  être  incommodé,  saint  Suliac  élargit 
la  Rance  et  lui  donna  la  largeur  qu'elle  a  aujourd'hui. 

La  seconde  légende,  intitulée  :  la  Guivre,  raconte  qu'un  moine 
de  la  suite  de  saint  Samson,  étant  venu  visiter  saint  Suliac,  se 
trouva  offusqué  de  la  simplicité  des  mets  qui  lui  furent  offerts  ; 
et  ayant  caché  une  partie  de  son  pain  dans  sa  robe,  il  fut  pris 
de  convulsions  :  c'était  un  serpent  qui  déchirait  la  poitrine  du 
moine,  et  dont  saint  Suliac  le  délivra. 

Habasque  (Not.  historiques,  t.  III,  p.  91)  raconte  ainsi  qu'il 
suit  une  légende  qui  lui  fut  dite  au  Chemin-Chaussée,  canton 
de  Matignon  :  a  Guillaume  Pinchon  (saint  Guillaume,  évêque 
de  Saint-Brieuc)  venait  de  voir  des  parents  qu'il  avait  dans  les 
environs.  Il  faisait  chaud,  et  se  trouvant  altéré,  il  entra  dans  un 
cabaret  pour  s'y  rafraîchir, .  après  quoi  il  donna  sa  bénédiction 
à  l'hôte  et  se  disposa  à  sortir.  «  De  l'argent,  »  lui  dit  l'hôte. 
Guillaume  n'en  ayant  pas,  on  saisit  son  bréviaire.  Le  saint 
continua  sa  route  et  alla  coucher  à  l'hôtellerie  de  l'Abraham,  où 
on  eut  pour  lui  toutes  sortes  d'égards.  Avant  son  départ,  on  lui 
remit  son  bréviaire,  et  saint  Guillaume  dit  :  «  Quiconque  ha- 
«  bitera  l'Abraham  y  vivra  à  l'aise,  pours'u  qu'il  soit  sobre  et 
o  laborieux.  Quant  au  Cherain-Chaussée,  jamais  il  ne  prendra 
«  d'accroissement,  et  à  mesure  qu'on  y  bâtira  une  maison,  il  en 
«  tombera  une  autre.  »  Cette  prédiction  du  saint  rappelle  la 
Lhende  de  Ricux  (Fouquet,  Légendes  du  Morbihan,  p.  19-20.) 
Les  lavandières  de  Rieux  refusent  tout  secours  à  un  enfant  qui 


EX     HAUTE-BRETAGNE.  207 


était  dans  une  barque  ;  la  marée  la  porte  à  Redon,  où  des  la- 
veuses compatissantes  le  soignent.  L'enfant  grandit  aussitôt; 
c'était  Jésus-Christ  qui  dit  :  «  Rieux  s'appauvrira  tous  les  jours 
d'un  sou,  et  Redon  s'enrichira  chaque  jour  d'un  sou.  » 

Les  légendes  du  Morbihan  contiennent  plusieurs  récits  rela- 
tifs à  la  vie  des  saints  bretons  (Cf.  Sainl  Jugon,  les  Sept  saints. 
Saint  Gohrien,  Le  plus  grand  saint  du  paradis)  ;  je  pense  qu'en 
cherchant  bien,  on  finirait  par  recueillir  en  Haute-Bretagne  une 
foule  de  traditions  sur  les  saints  locaux. 

Sur  les  voyages  de  Jésus-Christ  en  Bretagne,  qui  se  retrouvent 
fréquemment  dans  les  récits  des  Bretons  bretonnants,  j'ai  deux 
légendes  qui  sont  dans  les  Contes  populaires  de  la  Haute-Bre- 
tagne (Je  Mariage  de  Jean  le  Diot,  n°  xx,  et  Saint  Pierre  en 
voyage,  n°  lui). 

Il  est  assez  fréquemment  question,  dans  les  légendes  de  la 
Haute-Bretagne,  de  ce  qui  se  passe  à  la  porte  du  paradis,  voire 
même  à  celles  de  l'enfer  et  du  purgatoire  (Cf.  Le  Diable  attrapé, 
n°  XLI  ;  la  Fève,  n°  xii,  des  Contes  populaires,  et  plus  loin,  la 
Fève  et  Saint  Antoine,  portier  du  paradis),  et  plusieurs  récits  ont 
pour  théâtre  l'enfer  lui-même  (Cf.  le  Diable  attrape)  ou  le 
paradis  (Cf.  les  Trois  inoloneux  en  paradis,  n°  Lxv,  les  deux 
contes  de  la  Fève,  et  celui  de  Saint  Antoine). 

Dans  mon  enfance,  j'ai  entendu  raconter  à  Matignon  le  conte 
du  Meunier  en  paradis;  le  voici  en  substance  :  «  Un  meunier, 
avant  de  mourir,  avait  recommandé  à  ses  enfants  d'avoir  bien 
soin  de  l'enterrer  avec  son  quart  (mesure  à  blé).  Son  désir  fut 
accompli,  et  quand  le  bonhomme  se  trouva  dans  l'autre  monde, 
il  prit  son  quart  sous  son  bras  et  arriva  à  la  pone  du  paradis. 
Saint  Pierre  lui  dit  :  «  due  venez-vous  chercher  ici?  Vous 
«  savez  bien  qu'il  n'y  a  pas  céans  de  place  pour  les  meuniers. 
B  —  Je  le  sais  bien,  répondit  le  bonhomme  ;  mais  je  viens 
«  seulement  pour  regarder   un  petit  peu.  k   Pendant  qu'il   était 


208      CONTES    POPULAIRES  EN  HAUTE-BRETAGNE 


à  la  porte,  un  autre  mort  arrive,  et  au  monient  où  sa  int  Pierre 
est  occupé  avec  lui,  le  meunier,  comme  par  inadvertance,  met 
son  quart  à  rouler,  et  entre  à  sa  suite  dans  le  paradis,  où 
il  s'assied  dessus.  Saint  Pierre  arrive  pour  le  faire  déguerpir  : 
«  Je  suis  sur  mon  bien,  »  répond  le  bonhomme.  Saint  Pierre 
se  dispute  avec  lui  et  veut  l'expulser.  Le  meunier  tient  bon 
€t  fait  tant  de  bruit,  que  Dieu  le  Père  entend  la  dispute,  et 
veut  en  savoir  la  cause.  Le  meunier,  toujours  assis  sur  son 
quart,  répète  qu'il  est  sur  son  bien,  et  demande  que  saint  Yves 
soit  son  avocat.  Saint  Yves  plaide  et  gagne  sa  cause.  Voilà 
•comment  il  y  a  un  meunier  en  paradis.  »  On  peut  comparer  à 
■cette  légende  le  fabliau  bien  connu  du  Vilain  qui  conquisi  le 
paradis  par  plaid. 


SAINT  ANTOINE  PORTIER  DU  PARADIS. 


tu  temps  jadis,  le  bon  Dieu,  mécontent  de 
saint  Pierre,  lui  ôta  les  clés  du  paradis  et 
le  mit  pour  quelques  mois  en  pénitence. 
Il  investit  saint  Antoine  des  fonctions  de  portier  ; 
mais  il  exigea  que  le  saint  se  séparât  de  son  petit 
cochon. 

Saint  Antoine  alla  prendre  son  poste  en  grom- 
melant, et  il  était  de  fort  mauvaise  humeur,  car 
il  n'avait  jamais  été  nuUe  part  sans  être  accom- 
pagné de  son  fidèle  pourceau.  Aussi,  il  recevait 
fort  mal  les  gens  qui  se  présentaient  pour  entrer 
au  paradis,  leur  fermait  la  porte  au  nez  et  les  re- 
poussait avec  de  dures  paroles. 

Un  vieux  recteur  qui  venait  de  mourir  se  pré- 
senta, croyant  être  sûr  d'entrer. 

—  Qui  êtes-vous  ?  demanda  saint  Antoine  d'un 
ton  bourru. 

14 


2IO  CONTES     POPULAIRES 

—  Recteur  de  Chantepie. 

—  On  n'entre  pas. 

—  Comment  !  la  porte  du  paradis  serait  fermée 
pour  un  vieux  serviteur  comme  moi  ? 

—  On  n'entre  pas,  et  plus  de  réplique,  cria 
saint  Antoine. 

Le  vieux  curé  s'assit  fort  mécontent  sur  une 
borne  qui  était  à  l'entrée  du  paradis,  songeant 
au  passe-droit  qui  lui  était  fait. 

Il  vit  venir  une  religieuse  qui  frappa  aussi  à  la 
porte. 

—  Qui  est  là?  dit  saint  Antoine  d'une  voix 
rude. 

—  Une  sœur  de  charité. 

—  On  n'entre  pas. 

—  Je  suis  une  sœur  de  charité,  répéta-t-elle, 
croyant  que  le  portier  avait  mal  entendu. 

—  On  n'entre  pas, 

La  sœur  vint  s'asseoir  sur  la  borne  qui  était  de 
l'autre  côté  de  la  porte,  en  face  de  celle  où  était 
le  vieux  recteur,  et  se  mit  à  pleurer  ;  puis,  comme 
deux  personnes  assises  à  une  porte  en  attendant 
qu'elle  s'ouvre  sont  portées  à  causer,  ils  se  racon- 
tèrent leurs  mésaventures,  tout  en  cherchant  le 
moyen  d'entrer  au  séjour  des  élus. 

Pendant  qu'ils  étaient  à  deviser,  voici  qu'ils 
entendent  un  bruit  de  cheval  au  galop  et  de 
ferraille,   et    un    cavalier  s'arrête    à    la    porte. 


E\      HAUTE-BRETAGXE 


qu'il  heurte  violemment  avec  le  pommeau  de  son 
épée. 

—  Qui  est  là?  demande  saint  Antoine  d'une 
voix  douce,  car  il  avait  peur. 

—  Artilleur!  crie  une  grosse  voix. 

—  Entrez,  dit  saint  Antoine  qui  ouvre  la  porte 
à  deux  battants.  Et  l'artiUeur  entre  à  cheval  dans 
le  paradis,  en  faisant  jaillir  des  étincelles  sous  les 
pieds  de  sa  monture. 

Cependant  le  recteur,  qui  avait  tout  vu  et  tout 
entendu,  dit  à  la  religieuse  : 

—  Ma  sœur,  vous  désirez  vivement  entrer  en 
paradis  ? 

—  Oui,  certes,  monsieur  le  recteur. 

—  Hé  bien  !  voici  ce  qu'il  faut  f:ure  :  mettez- 
vous  à  quatre  pattes;  je  vais  monter  sur  votre 
dos  ;  vous  soufflerez  et  vous  direz  :  bruni  !  quand 
je  vous  éperonnerai,  et  par  ce  moyen  nous  péné- 
trerons au  séjour  des  élus. 

La  bonne  sœur  se  met  à  quatre  pattes  ;  le 
recteur  monte  dessus,  faisant  du  bruit,  criant, 
frappant  du  pied  et  éperonnant  la  sœur  avec 
ses  talons,  et  il  heurte  avec  violence  la  porte  du 
paradis. 

—  Qui  est  là?  demande  saint  Antoine. 

—  Artilleur,  mille  bombes  !  s'écrie  le  curé. 

—  Entrez,  dit  saint  Antoine. 

Le  curé,  toujours  à  cheval  sur  la  nonne,  péné- 


212      COXTES   POPULAIRES   EN    HAUTE-BRETAGNE 


tra  dans  le  paradis  en  faisant  un  brait  à  rendre 
sourd,  et  saint  Antoine  murmurait  : 

—  Est-ce  qu'il  va  en  arriver  un  escadron  ? 


Cette  légende  m'a  été  contée  par  un  de  mes  amis  qui  la  tenait 
de  sa  bonne,  onginaire  des  environs  de  Rennes. 


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II 

LA   FÈVE. 


jL  était  une  fois  un  petit  bonhomme  qui 
avait  autant  d'enfants  qu'il  y  a  de  per- 
mis dans  un  crible. 
Comme  il  s'en  allait  chercher  son  pain,  il  ren- 
contra un  mendiant  qui  lui  donna  une  fève  et  lui 
dit  de  la  planter  dans  son  jardin,  lui  assurant 
qu'elle  croîtrait  si  vite  qu'en  peu  de  temps  elle 
arriverait  jusqu'au  ciel. 

L'homme  sema  la  fève,  qui  crût  très-prompte- 
ment,  et  bientôt  elle  cacha  sa  tête  dans  les 
nuages  ;  alors  Ll  grimpa  tout  au  long  et  alla  frap- 
per à  la  porte  du  paradis. 

—  Qui  est  là?  demanda  le  bon  Dieu  qui  vint 
lui  ouvrir. 

—  C'est  un  petit  bonhomme  qui  a  autant  d'en- 
fants qu'il  y  a  de  pertuis  dans  un  crible. 

—  Tiens,  lui  dit  le  bon  Dieu,  voici  une  ser- 
viette ;  quand  tu  auras  besoin  de  manger,  tu  la 
poseras  sur  la  table  en  disant  : 


214  CONTES    POPULAIRES 


Qu'il  me  vienne  du  pain,  du  vin,  du  rôti 

Tout  ce  que  je  demande  ici  ; 
Qu'il  me  vienne  du  pain,  du  vin,  du  rôti, 

Pour  rassasier  tout  mon  monde  ici. 

Le  petit  bonhomme  descendit  chez  lui  bien 
joyeux;  il  donna  à  manger  à  tout  son  monde, 
puis,  comme  il  était  tout  fier  de  ce  qu'il  avait  fait, 
il  alla  à  l'auberge  où  il  resta  à  coucher.  Avant  de 
se  mettre  au  lit,  il  ne  put  s'empêcher  de  parler  : 

—  J'ai  une  serviette  ;  il  ne  faut  pas  qu'on  le 
sache,  ni  lui  dire  : 

Du  pain,  du  vin,  du  rôti 
Pour  tout  le  monde  qui  est  ici. 

Pendant  la  nuit,  l'aubergiste  mit  à  la  place  de 
la  serviette-fée  une  autre  serviette  toute  pareille 
que  le  bonhomme  emporta  ;  mais  il  avait  beau 
dire  en  l'étendant  sur  la  table  : 

Du  pain,  du  vin,  du  rôti 
Pour  rassasier  tout  mon  monde  ici  ; 

il  ne  voyait  rien  venir. 

Il  remonta  encore  le  long  de  sa  fève,  et  frappa 
à  la  porte  du  paradis  : 

—  Qui  est  là?  demanda  le  bon  Dieu. 

—  C'est  un  petit  bonhomme  qui  a  autant  d'en- 
fants qu'il  y  a  de  pertuis  dans  un  crible. 

—  Vous  venez  bien  souvent,   mon  ami;  mais 


EN    HAUTE-BRETAGNE 


je  ne  veux  pas  vous  refuser  pour  cette  fois.  Voici 
un  âne;  vous  lui  mettrez  un  driip  sous  les  quatre 
pieds  en  disant  : 

Anon,  fais  de  l'or  et  de  l'argent, 

et  vous  serez  servi  à  souliait;  mais  tâcliez  d'être 
plus  fin  que  la  première  fois. 

Le  petit  bonhomme,  après  avoir  essayé  la  vertu 
de  son  âne,  ne  put  s'empêcher  d'aller  à  l'auberge 
avec  sa  monture,  et  il  parla  encore  : 

—  Gardez-vous  de  dire  à  mon  âne  :  «  Anon, 
fais  de  l'or  et  de  l'argent.  » 

—  Non,  non,  répondit  l'aubergiste,  on  ne  le 
lui  dira  pas  ;  vous  pouvez  être  tranquille. 

Pendant  la  nuit,  il  substitua  un  autre  âne  à 
celui  qui  venait  du  ciel,  et  le  pauvre  bonhomme 
ne  pouvait  plus  avoir  d'écus. 

Il  alla  voir  si  la  fève  était  encore  là,  et  il 
grimpa  tout  au  long,  et  frappa  pour  la  troisième 
fois  à  la  porte  du  paradis. 

—  Qui  est  là?  demanda  le  bon  Dieu. 

—  C'est  un  petit  bonhomme  qui  a  autant 
d'enfants  qu'il  y  a  de  pertuis  dans  un  crible. 

—  Ali  !  c'est  encore  vous,  bonhomme  ;  vous 
venez  trop  souvent  ;  vous  serez,  j'en  suis  sûr, 
retourné  à  l'auberge. 

—  Donnez-moi  quelque  chose,  dit  le  bon- 
homme. 


2l6  CONTES    POPULAIRES 


—  Voici  un  bâton  ;  quand  tu  voudras  t'en  ser- 
vir, tu  diras  : 

Bâton,  déplie-toi. 
Mais  pas  sur  moi. 

C'est  la  dernière  chose  que  je  te  donnerai. 
Le  bonhomme  descendit  et  alla  encore  à  l'au- 
berge; avant  de  se  coucher,  il  dit  : 

—  Gardez-vous  bien  de  dire  à  mon  bâton  : 
«  Bâton,  déplie-toi.  » 

—  Dormez  tranquille,  répondit  l'aubergiste. 

Mais  dès  que  le  bonhomme  fut  au  lit,  l'auber- 
giste se  hâta  de  prendre  le  bâton  et  de  lui  dire  : 
«  Bâton,  déplie-toi.  » 

Aussitôt  qu'il  eut  parlé,  le  bâton  se  mit  à  le 
frapper,  et  il  criait  au  secours. 

Le  petit  bonhomme  vint,  et  l'aubergiste  di- 
sait : 

—  Petit  bonhomme,  ramasse  ton  bâton  ! 

—  Rends-moi  ma  serviette  et  mon  an  on. 

L'aubergiste  y  consentit,  et  quand  le  petit  bon- 
homme eut  la  serviette  et  l'âne,  il  délivra  l'auber- 
giste en  lui  faisant  dire  : 

Bâton,  déplie-toi. 
Pas  sur  moi. 

(Conté  en  iSjÇ)  au  château   ih  la  Saudraie  en  Penguilty, 
par  Pierre  Derou,  de  CoHince.) 


EN'    HAUTE-BRETAGXE 


J'ai  recueilli  quatre  autres  versions  de  ce  conte,  dont  l'une 
a  été  publiée  dans  les  Contes  populaires  de  la  Haute-Bretagne 
(n"  xii);  dans  un  autre  de  mes  contes,  encore  inédit,  c'est  un 
lys  rouge  qui  grimpe  jusqu'au  ciel,  et  le  long  duquel  monte 
aussi  un  pauvre  homme  qui  veut  arriver  en  paradis. 

En  France,  la  plante  qui  grimpe  jusqu'au  ciel  se  retrouve 
dans  Jeayi  à  la  tige  de  haricots  et  dans  la  Tige  de  haricots,  contes 
picards  de  H.  Camoy  {Romania);  M.  Cosquin,  dans  le  savant 
commentaire  qu'il  a  consacré  à  son  conte  lorrain  similaire  : 
Tapalapautau,  où  le  bon  Dieu  donne  à  un  pauvre  homme  «  qui 
avait  autant  d'enfants  qu'il  y  a  de  trous  dans  un  tamis,  »  ren- 
voie pour  les  comparaisons  aux  remarques  du  n°  36  de  la 
collection  Grimm,  et  à  celles  de  M.  R.  Kœhler  sur  le  conte 
sicilien  n"  52  de  la  collection  Gonzenbach.  Il  cite  encore  d'autres 
contes  siciliens,  un  conte  catalan,  un  conte  grec  moderne  et 
deux  contes  russes.  Il  analj'se  un  conte  du  Dekkan  où  se 
trouvent    des  dons  analogues,  et  renvoie  à  des  contes  ashanties. 

La  serviette  magique  se  retrouve  dans  les  Trois  souhaits,  dans 
le  Corps  sans  âme,  contes  bretons  de  Luzel,  ainsi  que  dans  le 
Tailleur  et  l'Ouragan,  autre  conte  de  Luzel,  où  figurent  le  mulet 
.qui  fait  de  l'or,  et  le  bâton  magique 

L'expression  «  qui  avait  autant  d'enfants  qu'il  y  a  de  trous 
dans  un  tamis,  »  qui  figure  dans  le  conte  de  M.  Cosquin,  se 
retrouve,  dit-il,  dans  un  conte  hongrois  de  la  collection  Gaal- 
Stier,  publiée  à  Pesth  en  1857.  Elle  se  trouve  également  au 
début  du  Bénitier  d'or,  conte  xxviii,  p.  200,  de  Richedeau, 
conte  XX,  p.  109,  des  Contes  populaires  lorrains. 

Sur  les  contes  étrangers  où  il  est  question  de  plMites  qui 
grimpent  jusqu'au  ciel,  on  peut  consulter  les  notes  de  M.  Loys 
BruejTe,  à  la  suite  de  Jack  et  la  tige  de  haricots  (Contes  populaires 
de  la  Grande-Bretagne).  M.   Husson,  p.  141   de  la  Chaîne  tradi- 


2l8      CONTES  POPULAIRES  EN   HAUTE-BRETAGNE 


iionnelle,  consacre  tout  un  chapitre  aux  plantes  qui  montent  au 
ciel,  et  il  cite  à  ce  sujet  plusieurs  légendes  américaines  et  poty- 
nésiennes.  Cf.  aussi  Gubematis,  Mythologie  des  plantes  et  Mytho- 
logie xpologique,  t.  I,  p.  177  et  145. 


§   II.    —    CON'TES    d'eNFAXTS. 


4es  contes  que  j  ai  compris  sous  ce  titre  sont  ceux  qui 
ont  trait  à  des  aventures  d'enfants,  parfois  mélangées 
de  mers-eilleux.  Ce  sont  aussi  ceux  que  les  mères  et 
les  nourrices  racontent  le  plus  volontiers  aux  petits  garçons  et 
aux  petites  filles,  eu  raison  de  leur  forme  simple  et  de  leur 
trame  peu  compliquée.  Ils  sont  aussi  pour  la  plupart  très-courts. 
J'en  ai  publié  quelques-uns  dans  les  Contes  populaires  de  la  Haute- 
Bretagne  (Ja  Petite  Brebrictte  blanche,  n°  LVin  ;  les  Souliers  rouges, 
n°  Lx;  Élisabotte,  n°  Lxi;  la  Petite  fille  dans  le  puits,  n°  lxvi). 


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I 

LES   TROIS    FRÈRES. 

L  y  avait  une  fois  trois  frères  qui  étaient 
fils  de  roi.  Leur  père  leur  dit  un  jour  : 
—  Vous  allez   partir  chacun  de  votre 
côté,  et  celui  qui  rapportera  le  plus  beau  bouquet 
aura  la  couronne. 

Ce  fut  le  plus  petit  qui  trouva  le  plus  beau 
bouquet,  et  quand  ils  se  rencontrèrent  tous  les 
trois,  l'aîné  dit  à  son  jeune  frère  : 

—  Il  faut  que  tu  me  cèdes  ton  bouquet  ;  si  tu 
ne  consens  pas  à  me  le  donner,  je  vais  te  tuer. 

—  Non,  répondit  l'enfant,  je  le  garde  pour 
moi,  puisque  je  l'ai  trouvé. 

L'aîné  dit  à  son  cadet  : 

—  Va  chercher  une  bêche  pour  creuser  la  fosse 
à  ce  petit  entêté. 

—  Non,  répondit  le  cadet,  je  n'irai  pas;  je  ne 
veux  pas  enterrer  mon  frère. 

—  Si  tu  ne  veux  pas,  je  vais  te  tuer. 

Le  second  garçon  se  décida  à  faire  ce  que  vou- 
lait l'aîné,  qui  creusa  la  fosse  et  y  enterra  tout 
vivant  son  petit  frère  ;  puis  il  alla  porter  le  bou- 


COXTES   POPULAIRES  EX    HACTE-BRETAGXE       221 

quet   à   son  père    en    disant  que    c'était  lui  qui 
avait  trouvé  les  plus  belles  fleurs. 

—  Il  faut,  dit  le  roi,  attendre  tes  deux  frères 
pour  le  savoir. 

—  C'est  inutile,  répondait  le  garçon  ;  c'est  moi 
qui  ai  le  plus  beau  bouquet. 

—  Va,  dit  le  roi,  à  la  recherche  de  tes  frères. 

Le  roi,  de  son  côté,  se  mit  en  route  pour  re- 
trouver ses  enfants,  et  il  rencontra  le  cadet  qui 
pleurait. 

—  Qu'as-tu,  lui  deraanda-t-il,  pour  pleurer 
ainsi  ? 

—  C'est  que  mon  frère  aîné  a  tué  mon  petit 
frère. 

—  Où  l'a-t-il  tué? 

—  Dans  la  forêt  d'Ardennes. 

Il  mena  son  père  dans  la  forêt,  et  ils  trouvèrent 
un  petit  os  creux  qui  était  en  forme  de  sifflet.  Le 
roi  l'approcha  de  sa  bouche,  et  l'os  disait  : 

Mon  frère  m'a  tué 
Dans  la  forêt  d'Ardennes. 

Un  prêtre  passa  par  là,  et  le  roi  lui  dit  : 

—  Écoutez  donc  ce  que  dit  ce  petit  os-là. 
L'os  disait  : 

O  mon  curé, 
C'est  mon  frère  aîné 
Q.ui  m'a  tué  dans  la  forêt  d'Ardennes. 


222      CONTES   POPULAIRES  EN   HAUTE-BRETAGNE 


Le  père  s'en  alla  chercher  des  fagots,  et  il  fit 
un  bûcher  sur  lequel  il  brûla  son  fils  aîné. 

(Conté  en  iSjç  par  Pierre  Ménard  de  Saini-Cast, 
mousse,  âgé  de  itei^e  ans.') 

L'os  qui  en  sifflant  révèle  le  nom  de  l'assassin  se  retrouve 
assez  fréquemment  dans  les  récits  populaires. 

On  en  verra  deux  autres  exemples  dans  les  contes  qui  sui- 
vent. 


'm. 


VV-v^S-^  VS_-^-â>  V«>-v.»^  KK'^.^y  V*^v_ÎV  VV-v^*--  V»^v_iy 


II 

LES  PETITS  SOULIERS  ROUGES. 

sL    était   une   fois   une    femme   qui    avait 
deux    enfants  :   un   petit   garçon   et  une 
S^ïlJttl  petite  fille. 

Elle  avait  une  paire  de  petits  souliers  rouges 
que  chacun  des  enfants  voulait  avoir. 
La  mère  leur  dit  : 

—  ■  Allez  tous  les  deux  dans  la  forêt  faire  des 
fagots,  et  celui  qui  reviendra  le  premier  aura  les 
souliers  rouges. 

Quand  ils  furent  arrivés  dans  la  forêt,  le  petit 
garçon,  qui  était  déjà  grand,  attacha  sa  sœur  au 
pied  d'un  arbre  et  se  mit  à  faire  ses  fagots  ;  quand 
il  eut  fini,  il  la  détacha  et  arriva  le  premier  à  la 
maison. 

Il  demanda  les  souliers  à  sa  mère,  qui  lui  dit  : 

—  Prends-les  ;  ils  sont  dans  la  huche. 
Comme  il  se  baissait  pour  les  prendre,   elle 

laissa  tomber  le  couvercle  sur  sa  tête  et  lui  coupa 
le  cou  ;  puis  elle  le  mit  dans  la  marmite  avec  des 
choux  pour  faire  de  la  soupe. 


224  CONTES    POPULAIRES 

Quand  la  petite  fille  rentra,  elle  dit  : 

—  Où  est  mon  petit  frère,  que  je  le  voie  avec 
ses  souliers  rouges? 

— •  Il  est  dans  le  jardin,  répondit  la  mère. 

La  petite  fille  y  alla  et  revint  sans  avoir  trouvé 
son  frère. 

Sa  mère  lui  ordonna  alors  de  souffler  le  feu 
pour  faire  bouillir  la  soupe. 

Pendant  que  la  petite  fille  soufflait,  elle  enten- 
dit sortir  de  la  marmite  une  voix  qui  disait  : 

Petit  feu,  ma  petite  sœur  ; 
Petit  feu,  ma  petite  sœur. 

A  la  porte,  un  oiseau  perché  sur  une  branche 
de  pommier  chantait  : 

Tu  cuis  ton  petit  frère  ; 
Tu  cuis  ton  petit  frère. 

Elle  demanda  à  sa  mère  ce  que  cela  voulait  dire. 

—  Donne  un  coup  de  balai  à  l'oiseau,  répon- 
dit-elle, et  il  va  se  taire. 

L'oiseau  s'enfuit;  et  quand  la  soupe  fut  faite, 
la  mère  envoya  la  petite  fille  dans  la  forêt  porter 
à  manger  à  son  père. 

Elle  rencontra  sur  son  chemin  la  sainte  Vierge 
qui  lui  dit  : 

—  Ramasse  tous  les  os  que  ton  père  jettera 
autour  de  lui  en  mangeant,  et  apporte-les-moi. 


EX    HAUTE-BRETAGNE 


S'il  en  jette  dans  la  rivière,  tu  iras  aussi  les  cher- 
cher. 

La  petite  fille  recueillit  précieusement  tous  les 
os  que  son  père  jetait,  et  ceux  qui  étaient  dans  la 
rivière,  elle  alla  les  chercher  sans  se  noyer.  Alors 
la  sainte  Vierge  rassembla  les  os  et  refit  le  petit 
irère. 

(Conté  par  Jeanne  BaT^iil,  lie  Trélivan.) 

C'est  un  des  contes  d'enfants  les  plus  connus;  j'en  ai  publié 
une  version  dans  les  Contes  populaires  de  la  Haute-Bretagne  :  les 
Souliers  rouges,  n"  LX  ;  j'en  connais  encore  trois  autres  versions. 
(Cf.  Husson,  Chaîne  traditionnelle,  p.  19,  pour  les  os  recueillis 
par  la  soeur,  et  le  pigeon  qui  se  retrouve  dans  le  conte  Lx, 
intitulé  :  Le  Pigeon  blanc,  conte  écossais  recueilli  par  Chambers 
et  traduit  par  M.  Loys  Brueyre.)  Les  similaires  allemands  sont 
connus,  surtout  le  Gentvrier  de  Grimm,  et  c'est  à  l'un  d'eux 
qu'est  empruntée  la  chanson  mise  par  Gœthe  dans  la  bouche  de 
Marguerite  devenue  folle. 


iS 


III 

LE   SIFFLET   QUI   PARLE. 

jL  y  avait  une  fois  un  homme  qui  avait 
trois  filles;  il  s'en  fut  en  voyage  et  leur 
dit  au  moment  de  partir  : 

—  Que  voulez-vous  que  je  vous  rapporte  ? 

—  Moi,  répondit  l'aînée,  je  voudrais  une  robe 
couleur  du  soleil. 

—  Moi,  une  belle  rose,  dit  la  seconde. 

—  Ce  que  tu  me  donneras  me  fera  plaisir,  ré- 
pondit la  plus  jeune. 

—  Mais  enfin,  que  souhaiterais-tu? 

—  Un  peu  de  réséda  dans  une  petite  boîte  en 
bois. 

A  son  retour,  le  père  apporta  à  ses  filles  ce 
qu'elles  lui  avaient  demandé.  L'aînée  mit  sa  belle 
Bobe  couleur  du  soleil,  mais  elle  ne  pouvait  faire 
un  pas  sans  la  tacher;  la  rose  de  la  seconde  se 
fana  en  un  jour,  tandis  que  la  troisième  conserva 
bien  son  réséda  qu'elle  avait  soin  d'arroser. 

L'aînée  devint  jalouse  de   sa  cadette  et  résolut 


CONTES  POPULAIRES  EN    HAUTE-BRETAGNE      227 

de  s'emparer  de  sa  boîte  de  réséda.  Elle  dit  à  sa 
sœur  : 

—  Je  vais  aller  me  promener  dans  le  bois  avec 
ma  petite  sœur. 

Elle  y  alla  avec  elle,  et  quand  elle  fut  au  mi- 
lieu des  arbres,  elle  la  tua  avec  un  couteau  qu'elle 
avait  apporté,  et  elle  l'enterra  au  pied  d'un 
chêne. 

Quand  sa  mère  la  vit  revenir  seule,  elle  lui 
dit: 

—  Où  donc  est  ta  sœur? 

—  Ah  !  maman,  les  loups  l'ont  mangée. 

Et  la  jeune  fille  s'empara  du  pot  de  réséda 
qu'elle  porta  dans  sa  chambre. 

Quelque  temps  après,  un  marchand  qui  passait 
par  le  bois  vit  au  pied  du  chêne  un  objet  étrange 
qu'il  ramassa  et  qui  avait  la  forme  d'un  sifflet.  Il 
l'approcha  de  ses  lèvres,  et  le  sifflet  disait  : 

Sifflez,  sifflez,  marchand  ; 
Ce  n'est  pas  vous  qui  m'avez  tuée  céans. 

Il  y  avait  sur  la  lisière  du  bois  un  château,  — 
c'était  celui  des  parents  de  la  petite  fille  ;  —  le 
marchand  s'y  rendit  et  montra  au  maître  du  lo- 
gis le  petit  sifflet  qu'il  avait  trouvé.  Le  seigneur 
l'approcha  de  ses  lèvres,  et  le  sifflet  disait  : 

Sifflez,  sifflez,  papa; 
Ce  n'est  pas  vous  qui  m'avez  tuée  là-bas. 


228  CONTES    POPULAIRES 


Il  le  passa  à  sa  mère,  qui  l'approcha  de  ses 
lèvres,  et  le  sifflet  disait  : 

SifRez,  sifflez,  ma  mère, 
Ce  n'est  pas  vous  qui  m'avez  tuée  naguère. 

La  cadette  l'approcha  de  ses  lèvres,  et  le  sifflet 
disait  : 

Sifflez,  sifflez,  ma  sœur; 
Ce  n'est  pas  vous  qui  m'avez  tuée. 

Mais  l'aînée  ne  voulut  pas  toucher  au  sifflet. 
Son  père  l'y  força  en  la  menaçant  de  la  battre,  et 
dès  qu'elle  l'eut  approché  de  ses  lèvres,  le  sifflet 
dit: 

Sifflez,  sifflez,  ma  sœur  ; 
C'est  vous  qui  m'avez  tuée. 

Quand  les  parents  entendirent  cela,  ils  la  chas- 
sèrent de  la  maison  paternelle,  et  je  ne  sais  ce 
qu'elle  est  devenue. 

(Conté  en  iSSo,  far  Mademoiselle  Mathilde  Delasalle,  de 
Matignon,  qui  l'a  appris  d'une  de  ses  bonnes,  Marie  Oncn,. 
de  Plancoët.') 

Cf.  La  Flaulo  (la  Flûle),  conte  agenais  recueilli  par  J.-F. 
Bladé  (ce  sont  deux  frères  qui  vont  à  la  recherche  d'une  orange; 
l'aîné  tue  son  cadet  qui  l'avait  trouvée  ;  le  fils  aine  devient  hé- 
ritier, et  se  marie;  quand  son  fils  a  sept  ans,  il  va  dans  la  forêt 


EN'    HAUTE-BRETAGXE  22C) 


et  rapporte  un  dont  il  se  fait  une  flûte  qui  chante  comme  le 
sifflet  de  notre  conte)  ;  U  Roi  et  ses  trois  fils,  conte  recueill' 
par  M.  V.  Smith  dans  le  département  de  la  Loire  (Mélusiite' 
col.  42j)  ;  les  remarques  de  M.  Husson,  Chaîne  traditionnelle, 
p.  59  et  sqq.,  où  sont  ciiés  des  analogues  allemands,  Scandi- 
naves et  écossais,  et  Gubematis,  Mythologie  xpologiqtie,  t.  I, 
p.  211,  et  t.  II,  p.  342. 


©S 


^^^®^^^^®# 


IV 

LA  ROBE  DE  BEURRE. 


L  était  une  fois  une  petite  fille  qui  avait 
"jais"^  une  robe  de  beurre.  Un  jour  qu'elle  se 
promenait  avec  son  frère,  à  peu  près  du 
même  âge  qu'elle,  ils  virent  venir  une  pâtissière 
qui  portait  un  panier  de  petits  pâtés  si  bien  faits, 
si  jolis  et  si  dorés,  que  rien  qu'à  les  voir  on  avait 
envie  de  les  manger. 
Elle  dit  à  la  petite  fille  : 

—  Si  tu  veux  me  céder  ta  robe  de  beurre,  je  te 
donnerai  en  échange  cent  petits  pâtés. 

—  J'y  consens,  répondit  l'enfant,  qui  oublia  que 
ses  parents  lui  avaient  recommandé  de  bien  con- 
server sa  robe. 

Son  petit  frère  la  pria  de  lui  faire  cadeau  de  la 
moitié  des  petits  pâtés. 

—  Non,  dit-elle,  pas  la  moitié  ;  mais  si  tu  en 
veux  vingt-cinq,  les  voici;  tu  peux  les  prendre. 

Le  petit  garçon  se  hâta  de  rentrer  à  la  maison. 
Il  raconta  à  ses  parents  que  sa  sœur  avait  vendu 
.sa  robe  de  beurre,  et  ils  en  furent  très-irrités. 


COXTES   POPUL.\IRES   EN   HAUTE-BRETAGXE 


—  Va,  lui  dit  sa  mère,  frapper  à  la  porte  de 
nos  voisins,  et  demande  un  sou  de  clous  et  un  sou 
de  mailles  pour  clouer  ta  sœur  qui  a  désobéi. 

Il  alla  à  toutes  les  portes;  mais  partout  on  lui 
dit  qu'on  ne  vendait  ni  clous  ni  mailles.  Il  revint 
les  mains  \'ides,  et  sa  mère  lui  dit  : 

—  Je  parie,  mon  pamre  Jean  le  Diot,  que  tu 
eur  as  dit  que  c'était  pour  clouer  ta  sœur  ? 

—  Ne  m'aviez-vous  pas  dit  que  c'était  pour  cela  ? 

—  Eh  bien  !  puisque  tu  as  été  si  sot,  c'est  toi 
que  je  vais  mettre  à  bouillir  à  k  place  de  ta  sœur. 

EUe  fit  entrer  de  force  le  petit  garçon  dans  une 
grande  marmite  sous  laquelle  était  allumé  un  feu 
très-\'if,  et  tout  en  bouillant,  le  petit  gars  disait  : 

Jamais,  ma  mère,  je  vous  le  dis. 
Jamais  n'irez  en  paradis. 

Peu  après  la  mère  mourut;  mais  elle  revint  sur 
la  terre  pour  chercher  la  robe  de  beurre  que  sa 
fille  avait  vendue.  Elle  se  présenta  à  la  pâtissière 
qui,  en  voyant  cette  morte  apparaître,  mourut  de 
peur. 

(Ccmtê  far  Constance  Delahaye,  d'Ercè,  âgée  de  treize  anj.) 

L'épisode  de  l'enfant  tué  par  ses  parents  se  retrouve  dans  les 
Souliers  rouges,  n»  ix  des  Contes  populaires,  et  dans  les  Petits 
Souliers  rouges  du   présent   volume. 


V 

LE  RAT  ET  LA  RÂTESSE. 


jE  Rat  et  la  Râtesse  se  marièrent,  et  le 
lendemain  de  leurs  noces,  le  Rat  dit  à  sa 
femme  : 

—  Iras-tu  dehors  ou  resteras-tu  à  la  maison  ? 

—  Je  resterai  à  la  maison  pour  faire  la  cuisine 
pendant  que  tu  travailleras  dehors. 

—  Bien,  dit-il;  quand  il  sera  midi,  tu  m'ap- 
pelleras. 

En  faisant  de  la  bouillie  de  blé  noir,  la  Râtesse 
tomba  dans  la  casserole,  et  se  brûla  si  fort  qu'elle 
en  mourut. 

Le  Rat  entendit  sonner  midi,  puis  une  heure, 
puis  deux  ;  enfin,  à  trois  heures,  il  rentra  à  la  mai- 
son, fort  inquiet,  et  quand  il  vit  que  la  Râtesse 
était  morte,  il  se  mit  à  pleurer. 

Une  bonne  femme  qui  le  rencontra  lui  de- 
manda le  sujet  de  son  chagrin. 

—  C'est,  répondit-il,  que  la  Râtesse  est  morte. 

—  Je  vais,  dit  la  femme,  me  mettre  à  chanter. 
Et  elle  entonna  à  haute  voix  une  chanson. 


CONTES   POPULAIRES   EN    HAUTE-BRETAGNE      23  J 

En  apprenant  cette  nouvelle,  la  table  se  mit  à 
danser,  la  place  à  se  balayer,  la  porte  à  sortir  de 
ses  gonds  et  à  y  rentrer  (i);  la  charrette  courut 
les  chemins,  et  elle  rencontra  un  bonhomme  qui 
chauffait  son  four  et  qui  lui  demanda  pourquoi 
elle  était  si  joyeuse. 

—  C'est,  dit-elle,  que  la  Ràtesse  est  morte  ;  la 
bonne  femme  s'est  mise  à  chanter,  la  table  à  dan- 
ser, la  place  à  se  balayer,  la  porte  à  sortir  et  à  ren- 
trer dans  ses  gonds,  et  moi  à  courir  les  chemins. 

—  Puisque  c'est  ainsi,  dit  le  bonhomme,  je 
vais  jeter  la  pelle  dans  le  four. 

—  Et  moi,  ajouta  sa  bonne  femme,  je  jetterai 
la  pâte  aux  chiens. 

—  Qu'avez-vous  ?  demanda  une  petite  fille  qui 
passait  par  là. 

—  Tu  ne  sais  pas  la  nouvelle  ?  La  Râtesse  est 
morte  ;  la  vieille  femme  chante,  la  table  danse,  la 
place  se  balaie,  la  porte  sort  de  ses  gonds  et  y 
rentre,  la  charrette  court  les  chemins,  le  bon- 
homme a  jeté  la  pelle  dans  le  four,  et  moi  ma 
pâte  aux  chiens. 

—  Ah  !  dit  la  petite  fille,  vous  devriez  me 
donner  un  petit  tourterin  tourterette  pour  ma 
grand'mère  Jeannette  qui  n'en  a  point  mangé 
depuis  sept  ans. 

(i)  Mon  conteur  disait  :  a  à  se  gonier  et  à  se  déganter,  u 


234  CONTES     POPULAIRES 

Elle  prit  son  tourterin  tourterette,  et  rencon- 
tra un  liè\Te  qui  lui  en  demanda  à  manger  ;  elle 
refusa  en  disant  qu'elle  allait  le  porter  à  sa 
grand'mère  Jeannette  qui  n'en  avait  pas  mangé 
depuis  sept  ans. 

Plus  loin  elle  vit  venir  un  loup  qui  lui  de- 
manda aussi  la  permission  d'y  goûter  ;  la  petite 
fille  ne  voulut  pas,  et  dit  au  loup  qu'elle  gar- 
dait son  tourterin  tourterette  pour  sa  grand'mère 
Jeannette  qui  n'en  avait  pas  mangé  depuis  sept 
ans. 

—  Où  demeure-t-elle  ?  dit-il. 

—  Au  village,  là-bas,  répondit  l'enfant. 

—  Iras-tu  par  les  sentiers  ou  par  le  grand  che- 
min ? 

—  Par  les  sentiers,  car  les  routes  sont  trop 
crottées. 

Le  loup  arriva  en  toute  hâte  à  la  maison  et 
croqua  la  bonne  femme  dont  il  prit  les  hardes,  et 
se  coucha  dans  le  lit. 

Quand  la  petite  fille  fut  entrée  dans  la  maison, 
elle  dit  : 

—  Ma  grand'mère  Jeannette,  je  suis  venue 
vous  apporter  un  petit  tourterin  tourterette. 

—  C'est  bien,  répondit  le  loup. 

—  Ma  grand'mère,  on  m'a  dit  de  vous  faire  de 
la  soupe. 

—  C'est  bien. 


EX     HAUTE-BRETAGXE  235 

—  Ma  grand'mére,  mes  parents  m'ont  recom- 
mandé de  voir  si  vous  aviez  des  poux  dans  la 
tête.  Ah  !  s'écria-t-elle,  comme  vous  avez  les  che- 
veux rudes  ! 

—  C'est  l'âge,  mon  enfant. 

—  Comme  vous  avez  de  grandes  dents  I 

—  C'est  pour  te  manger,  dit  le  loup,  qui,  en 
disant  ces  mots,  se  mit  à  la  croquer. 

(Conté  en  iSjS  par  Constant  Joulaud,  de  Gosné.) 

La  première  partie  de  ce  récit,  qui  se  compose  de  deux  contes 
soudés,  se  trouve  sous  une  forme  plus  vive  dans  la  Mort  du  Bat, 
Contes  populaires  de  la  Haute-Bretagne,  n°  LV.  On  peut  comparer 
à  ces  deux  contes  :  Ce  qu'il  faut  pour  coudre  la  peau  d'un  rat, 
conte  recueilli  dans  l'Ardèche  par  M.  V.  Smith,  et  publié  en 
patois  dans  Mélusine,  col.  42e,  et  un  conte  italien  d'Imbriani, 
analysé  par  M.  Marc  Monnier,  Contes  populaires  en  Italie,  p.  96. 

La  seconde  n'est  autre  qu'une  version  campagnarde  du  Petit 
Chaperon  Rouge. 


@SJ 


§  m. 


FABLES    ET   CONTES    D  ANIMAUX. 


JL  est  un  certain  nombre  de  fables  qui  ont  cours  à  la 
campagne,  et  les  conteurs  mettent  parfois  en  scène  des 
animaux  qui  parlent  et  qui  agissent  comme  des  per- 
sonnes. On  raconte  aussi  des  épisodes  qui  vraisemblablement 
sont  un  écho  lointain  du  Roman  du  Renard,  et  où  le  renard  et 
son  compère  le  loup  se  jouent  mutuellement  des  tours  (Cf.  le 
Loup  et  le  Renard,  n"  Lvi  des  Contes  populaires.')  Noël  du  Fail, 
dans  rénumération  qu'il  fait  des  contes  qui  de  son  temps  étaient 
populaires  dans  les  environs  de  Rennes,  parle  du  «  conte  de  la 
Cigogne  du  temps  que  les  bestes  parloient,  ou  comme  le  renard 
desroboit  le  poisson,  comme  il  fit  battre  le  loup  aux  lavandières 
lorsqu'il  l'apprenoit  à  pescher.  »  On  retrouverait  probablement, 
en  cherchant  bien,  la  trace  de  tous  les  récits  qu'il  cite.  Il  est  bon 
de  remarquer  que  chez  les  paysans  gallots  le  renard  est  parfois 
dupé  (Cf.  ci-après  le  Colimaçon  et  le  Renard,  et  le  Merle  et  le 
Renard,  n°  lix  des  Contes  populaires.  Cf.  aussi  Gubernatis, 
Mythologie  géologique,  t.  II,  p.  158  et  144.)  C'est  le  contraire  qui 
a  lieu  dans  la  plupart  des  récits  d'autres  pays  et  dans  un  grand 
nombre  de  fables. 


ï^^ 


LE  COLLMAÇON  ET  LE  RENARD. 


i  E  Renard  rencontra  un  jour  le  Colimaçon  : 
—  Tire-toi  de  mon  chemin,  lui  dit-il; 
je  fais  plus  de  route  en  un  quart  d'heure 
que  toi  en  une  année. 

—  Peut-être,  répondit  le  Colimaçon  ;  prenons 
un  rendez-vous,  et  nous  verrons  qui  de  nous  deux 
arrivera  le  plus  vite  au  but. 

Ils  convinrent  de  se  retrouver  le  lendemain  à 
la  même  place,  à  la  tête  d'un  sillon,  et  de  voir 
lequel  serait  le  plus  vite  rendu  au  bout. 

—  Pauvre  petite  bête,  disait  le  Renard,  tu  se- 
ras bientôt  lassée  ! 

Mais  le  Colimaçon  alla  chercher  un  de  ses 
compères  et  lui  dit  : 

—  Va  te  mettre  à  l'un  des  bouts  du  sillon,  et 
moi  à  l'autre;  quand  tu  verras  le  Renard  près 
d'atteindre  le  but,  tu  crieras  :  «  A  bout.  Renard,  » 
et  nous  le  ferons  crever. 

Voilà  le  Renard  arrivé  :  —  Y  sommes-nous  ? 
demanda-t-il. 


238      CONTES   POPULAIRES  EN   HAUTE-BRETAGNE 


—  Oui,  répondit  le  Colimaçon. 

Et  le  Renard  de  courir.  L'autre  Colimaçon, 
qui  était  au  bout  du  sillon,  lui  cria  quand  il  fut 
près  d'arriver  : 

—  A  bout,  Renard. 

^—  Recommençons,  dit  le  Renard,  qui  se  mit 
à  courir  si  vite  que  la  queue  lui  traînait  sur  le 
sillon  ;  à  l'autre  bout,  il  rencontra  encore  l'autre 
Colimaçon,  qui  lui  cria  :  «  A  bout.  Renard,  »  et 
tous  deux  s'y  prirent  si  bien  qu'ils  le  firent 
crever. 

(Conté  en  1880  par  Marie  Durand,  de  Saint-Cast, 

âgée  de  quatre-vingts  ans.') 

C'est  une  version  de  la  fable  du  Lièvre  et  la  Tortue  que  l'on 
trouve  sous  toutes  les  latitudes,  chez  les  blancs  et  chez  les 
nègres,  chez  les  Peaux-Rouges  et  les  races  jaunes  :  le  nom  seul 
des  animaux  est  changé.  Cf.  sur  ce  mythe  Gubernatis,  t.  II, 
p.  391. 


II 

LES  LOUPS. 


iL  y  avait  une  fois  une  bonne  femme  qui 
était  à  faire  de  la  galette  de  blé  noir  ;  le 
chat  voulait  prendre  le  graisset  (i)  à  la 
bonne  femme,  pour  lécher  la  graisse  qui  était  des- 
sus, et  elle  lui  donnait  des  coups  de  tourmtte  (2) 
pour  l'en  empêcher.  Le  chat  \z  grafigna  (3);  elle 
se  mit  à  appeler  son  bonhomme,  et  le  chat  s'en- 
fuit. 

Il  trouva  une  oie,  puis  un  jars,  puis  une  chèvre, 
et  enfin  un  cheval,  et  ils  se  mirent  à  faire  route 
ensemble.  Ils  allèrent  bien  loin,  et  entrèrent  dans 
un  bois.  Le  chat  grimpa  au  haut  d'un  arbre  pour 
voir  s'il  apercevrait  une  lumière,  et  il  aperçut  au 
loin  une  lueur  ;  il  s'en  approcha  et  vit  des  loups 

(i)  C'est  un  chiflFoQ  qui  sert  à  essuyer  le  galetier. 
(2)  C'est  l'instrument   qui  sert  à  retourner  la  galette  de   sar- 
rasin. 

(j)  L'égratigna. 


240  CONTES     POPULAIRES 

qui  étaient  dans  une  cabane  en  train  de  faire  des 
peux  (i). 

Le  chat  songea  à  part  lui  :  «  Quelle  singerie 
leur  ferai-je  bien  ?  »  II  prit  une  pierre  dans  sa 
patte  et  la  jeta  par  la  cheminée  au  milieu  des  peux 
qui  étaient  brûlants  ;  ils  éclaboussèrent  le  nez  des 
loups,  qui  s'enfuirent  en  criant  comme  si  on  les 
écorchait. 

Alors  le  chat  descendit,  et  voyant  qu'il  n'y  avait 
plus  personne  dans  la  maison,  il  cria  à  ses  com- 
pagnons d'entrer,  puis  il  dit  : 

—  Qij'est-ce  qu'il  y  a  à  manger  ici?  Le  blé 
■  noir  est  pour  les  oies,  le  foin  pour  le  cheval  et 
la  chèvre,  et  le  lard  sera  pour  le  chat. 

Ils  allèrent  se  coucher.  Le  chat  se  mit  dans  les 
cendres,  la  chèvre  devant  le  foyer,  l'oie  et  le  jars 
sous  la  table,  et  le  cheval  derrière  la  porte. 

Les  loups  eurent  envie  de  voir  ce  qu'étaient 
devenus  leurs  peux;  en  apercevant  les  deux  yeux 
du  chat  qui  brillaient,  ils  dirent  :  «  Nous  avons 
encore  du  feu  ;  »  mais  ils  n'osaient  rentrer. 

Un  vieux  loup  plus  hardi  que  les  autres  entra 
€t  souffla  sur  les  charbons  du  foyer;  quand  il 
soufflait  il  voyait  le  feu  s'éteindre,  et  il  se  rallu- 
mait quand  il  cessait  :  c'était  le  chat  qui  ouvrait 
et  fermait  les  yeux. 

.  (i)  Bouillie  de  blé  uoir. 


EX     HAUTE-BRETAGNE  241 

Un  autre  loup  vint  ;  le  chat  lui  égratigna  le 
nez  ;  le  loup  cria  ;  la  chèvre  se  réveilla  et  lui  donna 
des  coups  de  cornes;  les  oies  lui  mordirent  la 
queue,  et  le  cheval  la  lui  coupa  tout  ras  d'un 
coup  de  pied. 

Et  le  pauvre  loup  disait  : 

—  La  vieUle  bête  prétendait  qu'il  n'y  avait  rien, 
et  il  y  avait  des  griffes  pour  me  griffer  le  nez, 
des  cornes  pour  me  corner,  des  maçons  qui  me 
donnaient  des  coups  de  pic  dans  le  derrière  et  un 
couturier  qui  m'a  coupé  la  queue  avec  ses  ci- 
seaux. 

(Conté  en  iSj^  far  J.  M.  Hervé,  de  Pluduno, 
âgé  de  treille  ans.)  , 

Ce  petîî  conte  présente  quelques  analogies  avec  le  Chat,  n°  lvii 
des  Colites  populaires  de  la  Haute-Bretagne  (Cf.  Grimm,  les 
Musiciens  de  la  ville  de  Brème;  le  Blanc  mouton,  conte  écossais 
de  Campbell,  traduit  par  L.  Brue\Te,  et  Gubernatis,  Mythologie, 
t.  I,  p.  201  et  429). 


@® 


16 


III 

LA  CHÈVRE. 


iL  y  avait  une  fois  une  chèvre  qui  allait  au 
marché;  elle  avait  des  petits  biquetons 
dans  sa  cabane,  et  elle  leur  dit  : 

—  Il  ne  faudra  pas  ouvrir  la  porte  au  loup, 
parce  qu'il  vous  mangerait.  Vous  ouvrirez  quand 
je  vous  montrerai  ma  patte  blanche. 

Le  loup,  qui  avait  vu  la  chèvre  aller  au  marché, 
arriva  à  la  cabane,  et  dit  en  adoucissant  sa  voix 
qu'il  était  la  mère  des  biquetons  ;  les  petits  de- 
mandèrent à  voir  la  patte,  et  comme  elle  était 
noire,  ils  n'ouvrirent  pas. 

Le  loup  alla  chez  un  meunier  et  lui  demanda 
de  la  farine  ;  il  se  mouilla  la  patte  et  la  mit  de- 
dans, de  sorte  qu'elle  paraissait  toute  blanche  ; 
mais  en  se  rendant  à  la  cabane,  il  secoua  sa  patte, 
et  quand  il  la  montra  aux  biquetons  elle  était 
toute  grise,  parce  qu'il  ne  restait  plus  qu'un  peu 
de  farine,  et  les  biquetons  ne  voulurent  pas  en- 
core lui  ouvrir. 

La  mère  arriva,  montra  sa  patte  blanche  et  dit  : 


CONTES   POPULAIRES   EX   HAUTE-BRETAG.VE      243 


Ouvrez  la  porte,  mes  petits  bichets. 

J'ai  du  lait-lait  dans  mes  tétés. 

Du  brou-brou  (i)  dans  mes  caunés  (cornes), 

Débarrez,  mes  petits,  petits. 

Quand  les  biquetons  eurent  ouvert,  l'un  se  ca- 
cha dans  un  sabot  derrière  la  porte,  l'autre  dans 
l'âtre  du  foyer,  et  le  troisième  derrière  une  manne. 

Le  loup  re%'int  à  la  cabane  de  la  chè\Te,  et  lui 
demanda  si  elle  voulait  s'amuser  «vec  lui.  La 
chè\Te  dit  qu'elle  voulait  bien. 

—  Eh  bien  !  dit  le  loup,  mets  à  chauffer  une 
bassine  d'eau,  et  nous  nous  amuserons  à  sauter 
par  dessus. 

Quand  l'eau  fut  chaude,  on  la  descendit  du 
feu,  et  la  chèvre  dit  : 

—  Saute,  compère  le  loup. 

—  Non,  saute,  toi,  commère  la  chè^Te. 

La  chèvTC  sauta  et  ne  tomba  pas  dans  l'eau. 
Quand  ce  fut  le  tour  du  loup,  il  prit  mal  son 
élan  et  tomba  au  milieu  de  l'eau,  et  il  disait  : 

—  Ah  !  que  je  me  brûle  dur  ! 

—  Tourne-toi,  répondit  la  chèvre,  cela  te  brû- 
lera moins. 

—  Ah  !  je  me  brûle  encore  plus,  dit  le  loup 
qui  s'était  retourné. 

(i)  Brou,  lierre;  c'est  un  des  noms  qu'on  lui  donne  en  Haute- 
Bretagne. 


244      CONTES   POPULAIRES   EN    HAUTE-BRETAGNE 

Quand  le  loup  fut  mort,  on  le  jeta  dehors.  Et 
une  vieille  bonne  femme  qui  était  à  sa  fouée 
trouva  le  loup  qui  était  racorni  et  tout  noir  ;  elle 
crut  que  c'était  une  bûche  à  moitié  brûlée,  et  elle 
le  ramassa.  Elle  le  mit  derrière  son  feu,  et  le  loup 
disait  : 

Chauffe  ton  eu, 
Ma  bonne  femme  ;  il  est  tout  cru. 

(Conté  en  iSyi)  par  J.  M.  Pluel,  de  Saint-Cast,  mousse.) 

Cf.  E.  Rolland,  Faune  populaire  de  la  France,  t.  I,  p.  131, 
où  se  trouve  un  conte,  probablement  lorrain,  qui  a  de  l'analogie 
avec  celui-ci. 


V 


CONTES    DES    MARINS 


ET    DES    PECHEURS. 


Jes  marins  et  les  pêcheurs  ont  aussi  une  sorte  de  litté- 
rature orale  particulière  :  elle  se  manifeste  surtout 
pendant  les  longues  traversées  que  font  les  Terre- 
Neuvats  qui  s'embarquent  comme  passagers  pour  aller  pêcher 
sur  les  goélettes  de  Saiut-Pierre-Miquelon.  Entassés  dans  des 
cales  qui  ne  sont  point  aménagées  d'une  façon  confortable,  les 
matelots  cherchent  à  tuer  le  temps  par  tous  les  moyens  pos- 
sibles, et  les  conteurs  sont  bien  accueillis.  Les  histoires  les 
plus  goûtées  sont  celles  que  les  narrateurs  font  parfois  durer 
plusieurs  jours,  à  force  de  les  charger  d'incidents,  de  descriptions 
prolixes  et  de  plaisanteries  qui  parfois  n'ont  aucun  rapport  avec 
le   sujet   du   conte.  J'ai  quelques   récits  de   ce  genre;   mais   ils 


246      CONTES   POPULAIRES  EN  HAUTE-BRETAGNE 


sont  trop  longs  pour  pouvoir  trouver  place  ici,  et  je  les  publierai 
dans  mes  Contes  des  Marins  et  des  Pécheurs.  Souvent  les  narra- 
teurs, au  lieu  de  paraître  s'intéresser  à  leur  récit  et  de  varier 
l'intonation,  suivant  qu'ils  décrivent  ou  que  les  héros  parlent, 
récitent  l'histoire  comme  on  débite  le  catéchisme,  sur  le  ton  mo- 
notone d'une  chose  apprise  par  cœur  et  non  comprise.  Il  en  est 
d'autres  toutefois  qui,  comme  les  conteurs  terriens,  racontent 
avec  verve,  soit  des  histoires  héroïques,  soit  des  aventures  grasses. 

Les  aventures  purement  maritimes  sont,  à  ma  connaissance 
du  moins,  peu  nombreuses  dans  les  récits  des  marins.  J'en  ai 
mis  quelques-unes  dans  mon  volume  des  Contes  populaires  (Cf.  le 
Capitaine  Pierre,  la  Princesse  Dangobert,  le  Capitaine  chien")  ;  la 
plupart  du  temps,  les  récits  qu'ils  font  sont  des  histoires  ter- 
restres auxquelles  sont  soudés  quelques  épisodes  où  figurent  des 
marins.  On  pourra  juger  de  leur  procédé  par  le  conte  de  Jean 
de  l'Ours,  qu'on  trouvera  ci-aprés,  et  dont  le  thème  originel  se 
retrouve  à  peu  prés  partout. 

Les  pêcheurs  qui  font  la  petite  pêche  racontent  aussi  ;  mais 
dans  leurs  récits,  le  facétieux  est  plus  fréquent  que  le  merveil- 
leux ;  et  ils  forgent  des  histoires  parfois  très-cocasses  sur  leurs 
rivaux  du  petit  port  voisin  ;  en  passant  de  bouche  en  bouche, 
elles  grossissent,  et  finissent  parfois  par  former,  comme  la  série 
des  Jaguens,  dont  on  trouvera  ci-aprés  un  court  exemple,  de 
véritables  épopées  burlesques. 


JEAN  DE  L'OURS. 


jL  était  une  fois  trois  frères  ;  il  y  en  avait 
un  qui  s'appelait  Jean  de  l'Ours,  et  qui 
ne  se  plaisait  qu'à  rester  dans  le  coin  du 
foyer. 

L'aîné  dit  à  sa  mère  qu'il  avait  envie  de  faire 
un  navire  qui  aurait  marché  sur  terre  comme  sur 
mer. 

—  C'est  bien,  mon  garçon,  répondit-elle  ;  pars 
quand  tu  voudras. 

—  Alors  je  me  mettrai  en  route  demain. 

Le  lendemain,  l'aîné  des  fils  coupa  un  gros 
morceau  de  pain  qu'il  mit  dans  un  mouchoir, 
prit  sa  hache  pour  construire  son  navire  et  quitta 
la  maison. 

Sur  son  chemin  il  rencontra  une  fée  déguisée 
en  mendiante  qui  lui  demanda  la  charité. 

—  J'aimerais  mieux,    répondit-il  brutalement, 


248  CONTES     POPULAIRES 

te  voir  crever  de  faim  que  de  te  donner  un  mor- 
ceau de  mon  pain. 

—  Où  vas-tu  ?  dit  la  vieille. 

—  Construire  un  navire  qui  marche  sur  terre 
comme  sur  mer. 

—  Et  bien  1  répondit-elle,  à  tous  les  coups  de 
hache  que  tu  frapperas  dans  l'arbre,  tu  feras  des 
cuillers  et  des  fourchettes  de  bois. 

—  Ne  viens  pas  me  jeter  des  sorts,  vieille  sor- 
cière, s'écria  le  marin,  ou  je  t'en  ferai  repentir. 

QjLiand  il  arriva  au  pied  des  arbres,  il  tira  sa 
hache  de  son  sac,  et  le  premier  coup  qu'il  frappa 
fit  tomber,  au  lieu  de  copeaux,  des  fourchettes  et 
des  cuillers,  et  pareille  chose  lui  arriva  à  la  se- 
conde fois  et  aux  suivantes.  Il  pensait  en  lui- 
même  : 

— •  Elle  me  l'avait  bien  dit,  la  mauvaise  vieille, 
que  je  n'aurais  fait  que  des  cuillers  de  bois. 

Il  se  dépita  et  partit  pour  revenir  à  la  maison. 

Le  second  de  ses  frères  lui  dit  : 

—  Tu  n'as  pas  réussi  ;  je  vais  prendre  ta  place 
et  voir  si  je  serai  plus  heureux  que  toi. 

Le  lendemain,  le  second  fils  partit  après  avoir 
coupé  un  gros  morceau  de  pain  et  pris  sa  hache. 
Il  rencontra  aussi  la  vieille  bonne  femme,  qui  lui 
demanda  la  charité. 

—  Non,  dit-il,  j'aimerais  mieux  te  voir  mourir 
que  te  donner  un  morceau  de  pain  ou  un  sou. 


EN     HAUTE-BRETAGKE  249 

—  Où  vas-tu  comme  cela  ? 

—  Construire  un  navire  qui  marche  sur  terre 
comme  sur  mer. 

—  A  tous  les  coups  de  hache  que  tu  frapperas 
dans  l'arbre,  tu  feras  des  pelles  de  bois. 

II  frappa,  en  effet,  dans  un  arbre,  et  il  ne  fit 
que  des  pelles  de  bois. 

—  Elle  me  l'avait  bien  dit,  la  vieille  sorcière, 
murmurait-il  en  colère,  que  je  n'aurais  fait  que 
des  pelles. 

Il  se  dépita  et  revint  chez  sa  mère. 

Quand  il  fut  arrivé,  Jean  de  l'Ours  lui  dit  : 

—  Tu  n'as  pas  réussi,  toi;  je  vais  voir  si  j'au- 
rai plus  de  succès. 

—  Non,  repartit  la  mère,  je  ne  veux  pas  que 
tu  t'en  ailles;  tu  es  trop  mal  vêtu. 

—  Cela  ne  fait  rien,  je  veux  essayer. 

—  Essaie,  si  cela  te  plaît,  disaient  ses  frères  ; 
tu  ne  réussiras  pas  plus  que  nous. 

Le  lendemain,  il  coupa  aussi  un  gros  morceau 
de  pain,  prit  sa  hache  et  se  mit  en  route.  Il  ren- 
contra encore  la  vieille  bonne  femme  qui  lui  de- 
manda la  charité. 

—  Tenez,  voilà  mon  pain,  ma  pauvre  vieille, 
dit-U. 

—  Où  vas-tu,  Jean  de  l'Ours  ? 

—  Je  vais  tâcher  de  faire  un  navire  qui  marche 
sur  terre  comme  sur  mer. 


250  CONTES    POPULAIRES 

—  Eh  bien  !    au  premier  coup  de  hache  que  tu 
frapperas,  le  navire  sera  construit. 


Quand  Jean  de  l'Ours  eut  son  navire  qui  mar- 
chait sur  terre  comme  sur  mer,  il  monta  à  bord, 
et  se  mit  à  voyager. 

Il  rencontra  un  homme  qui  était  à  lécher  les 
meules  d'un  moulin,  et  il  lui  demanda  ce  qu'il 
faisait  là. 

—  Je  suis  à  lécher  les  meules  de  ce  moulin  qui 
n'a  pas  moulu  depuis  cent  ans,  et  je  sens  encore 
le  goût  de  la  farine. 

—  Eh  bien!  tu  sens  de  loin,  dit  Jean  de  l'Ours  ; 
veux-tu  venir  avec  moi  ? 

—  Très-volontiers. 

Il  monta  à  bord,  et  voilà  le  navire  parti. 
A  quelque  distance  de  là,  ils  virent  un  homme 
■qui  léchait  les  tuiles  d'un  vieux  four. 

—  Que  fais-tu  là?  dit  Jean  de  l'Ours. 

—  Je  lèche  les  tuiles  d'un  four  qui  n'a  pas  été 
chauffé  depuis  plus  de  cent  ans,  et  je  sens  encore 
le  goût  du  pain. 

—  Tu  sens  de  loin,  toi  ;  veux-tu  venir  avec  moi  ? 

—  Volontiers. 

Et  les  voilà  tous  les  trois  dans  le  navire  qui 
marchait  sur  terre  comme  sur  mer. 


EX    HAUTE-BRETAGXE  25  I 

Un  peu  plus  loin,  ils  virent  un  homme  qui 
était  à  bouleverser  une  montagne. 

—  Tu  es  bien  fort,  toi ,  dit  Jean  de  l'Ours. 
_ —  Un  peu,  répondit  l'homme. 

—  Veux-tu  venir  avec  moi? 

—  Je  le  veux  bien. 

Un  peu  plus  loin  encore,  il  rencontra  un  homme 
qui  étayait  un  château  pour  l'empêcher  de  tomber. 

—  Tu  as  les  épaules  solides,  dit  Jean  de  l'Ours  ; 
veux-tu  venir  avec  moi  ? 

—  Très-volontiers. 
Et  il  monta  à  bord. 

—  Je  suis  content,  disait  Jean  de  l'Ours;  voilà 
mon  équipage  fait,  et  nous  sommes  capables  de 
naviguer. 

Et  voilà  le  navire  qui  marchait  sur  terre  comme 
sur  mer  qui  commence  à  naviguer  sur  l'Océan. 

Ils  firent  la  rencontre  d'un  autre  navire  qui 
demandait  du  monde  pour  compléter  son  équi- 
page, et  ceux  qui  étaient  à  bord  de  Jean  de  l'Ours 
le  quittèrent  en  p^leine  mer  pour  aller  dans  l'autre 
x'aisseau. 

Mais  Jean  de  l'Ours  aborda  à  Marseille,  où  il 
rencontra  les  matelots  qui  l'avaient  abandonné  ; 
il  les  tua  tous  les  quatre.  On  le  mit  en  prison,  et 
je  ne  sais  pas  ce  qu'il  est  devenu. 

(Conté  en    1^79  par-Louis  Pluet,  de   Saint-Cast, 
matelot,  âgé  de  vingt-cinq  am,') 


252      CONTES  POPULAIRES    EN    HAUTE-BRETAGNE 


Les  trois  frères,  qui  partent  successivement  pour  tenter  une 
entreprise  et  dont  le  dernier  réussit,  se  retrouvent  dans  un  grand 
nombre  de  contes  (Cf.  le  Petit  Roi  Jeannot,  n»  i,  la  Princesse  aux 
pêches,  no  xiil  des  Contes  populaires  de  la  Haute-Bretagne,  et  dans 
le  présent  volume  le  Merle  d'Or  et  le  commentaire  qui  le  suit). 

Sur  les  compagnons  qui  ont  un  sens  très-développé,  voir  le 
commentaire  de  Jean  de  l'Ours,  autre  conte  différent  de  celui-ci, 
page  81  du  présent  volume. 


II 

LES  JAGUEXS  A  L'AUBERGE. 


«L  y  avait  une  fois  deux  gars  de  Flétang  (i) 
qui  étaient  de  Saint -Jacut  ;  ils  avaient  en- 
tendu dire  que  la  mer  était  verte  et  bleue, 

et  un  jour  qu'ils  passaient  devant  un  champ  de 

lin  fleuri,  ils  se  dirent  : 

—  Dieu  Die  danse,  mon  fu,  v'ià  lagran  mé  salée; 
allons  nous  bangner. 

Ils  se  mirent  à  se  rouler  dedans;  mais  l'un  des 
gars  se  heurta  à  une  grosse  pierre. 

—  Dieu  me  danse,   mon  fu,  la  mer  est-d  mau- 
vaise ! 

L'autre,  en  se  plongeant  dans  le  lin,  vit  un  gros 
crapaud. 

—  Par  ma  fa,  i/là  du  païsson;  si  je  le  mangeas  ? 
Il  avala  le  crapaud;  mais  il  ne  tarda  pas  à  se 

sentir  malade,  et  il  alla  avec  son  camarade  à  une 
auberge  où  ils  demandèrent  à  coucher.  On  leur 
montra  une  chambre,  mais  ils  se  dirent  : 

(i)  Marins  de  Terre-Xeuve. 


254  CONTES    POPULAIRES 

—  Dieu  me  danse,  mon  fu,  i'  n'en  coûterait  trop 
chier;  vous  n'e\  point  eun  endrait  qiii  n'cotiterait  pas 
tant  ;  je  71' sommes  pas  riches. 

La  servante,  en  les  entendant,  se  dit  :  u  Ce  sont 
des  Jaguens ;  i'  faut  les  mettre  dans  nos'  chiottes.  » 

Elle  les  conduisit  dans  un  cabinet  où  il  n'y 
avait  point  de  lit,  et  elle  leur  donna  un  glon  de 
feurre  (i)  pour  se  coucher  dessus. 

—  Vous  n'arie^  point  eune  petite  presse  pour  mett' 
nos  effets  ?  demandèrent-ils. 

—  Si  fait  ;  vous  pourrez  les  mettre  sur  le 
coflfre. 

Les  Jaguens  se  déshabillèrent,  et,  voyant  au 
milieu  du  coffre  une  planche  ronde  qui  recouvrait 
un  trou,  ils  se  dirent  : 

—  Par  ma  fa,  mon  fu,  i/là  un  joli  petit  coff'e  ; 
faut  y  metfe  nos  effets. 

Le  lendemain,  quand  ils  se  réveillèrent,  ils  se 
dirent  : 

—  Faurait  reprenre  nos  habits.  Il  a  la  mine  hen 
fond,  le  coff'e. 

—  Par  ma  fa,  mon  fu,  faut  que  tu  descendes  de- 
dans; je  vas  te  teni'  par  les  mains,  et  tu  rattrapperas 
nos  draps. 

L'un  des  compagnons  se  laissa  descendre,  mais 
bientôt  il  s'écria  : 

(i)  Gerbe  de  paille. 


EN    HAUTE-BRETAGNE 


—  Je  les  touche  bien  do  mes  pieds;  mais  la  main 
me  dépoigne. 

—  Dieu  me  danse,  mon  fu,  lui  répondit  l'autre, 
crache  dedans,  tu  palsseras  mieux  après. 

Le  Jaguen  cracha  dans  sa  main,  et  il  tomba 
dans  le  fond  du  prétendu  cof&e.  Il  parvint  à  en 
sortir  à  l'aide  de  son  compagnon  ;  mais  il  sentait 
bien  mauvais  et  ses  habits  aussi. 

Quand  Us  se  furent  habillés,  ils  voulurent  se 
compter,  et  ils  dirent  à  la  mode  des  Jaguens  : 

—  Ta  et  ma,  ça  fait  iun;  V  y  en  a  iun  de  perdu; 
eioù.  qu'il  est  ? 

Ils  restèrent  quelques  minutes  à  réfléchir,  et  ils 
avaient  l'air  si  absorbé,  que  la  servante^  qui 
venait  les  voir,  s'écria  : 

—  Qu'est-ce  que  vous  faites  là  tous  les  deux? 

—  Dieu  me  gagne,  mon  fu,  s'écrièrent-ils,  n'y  a 
personne  de  perdu. 

(Conié  en  j88o  par  Joseph  Macé,  de  Saint-Cast, 
mousse,  âgé  de  quaior%e  ans.') 


Ce  récit  invraisemblable,  que  mon  conteur  appelait  une 
c  coujonnade  de  Jaguen,  »  ressemble  à  une  partie  du  Voyage  des 
Jaguens  à  Paris,  n»  xxx\ii  des  Contes  populaires  de  la  Haute- 
Bretagne,  et  au  petit  conte  qui  le  suit.  L'épisode  du  champ  de  lin 
pris  pour  la  mer,  qui  figure  dans  les  deux  contes,  n'est  point 
particulier  aux  Jaguens.  Vers  Ercé  on  attribue  cette  aventure 
aux  Normands  ;  elle  se  retrouve  dans  plusieurs  contes  allemands 


256      CONTES    POPULAIRES  EN  HAUTE-BRETAGNE 


(Cf.  les  notes  de  M.  R.  Kœhler  dans  Zeitschrift  fur  Romanische 
philologie,  t.  III,  p.  312,  et  l'étude  de  M.  Nyrop  dans  Romania, 
t.  IX,  p.  138  et  sq.).  En  France,  il  a  son  similaire  dans  un 
conte  picard  de  H.  Carnoy,  les  Six  compagnons,  qui  se  baignent 
dans  un  champ  de  blé.  L'épisode  de  la  descente  se  trouve  aussi 
dans  le  conte  étudié  par  M.  Nyrop. 

Ce  conte  et  ceux  que  j'ai  publiés  ne  sont  pas  les  seuls  où  les 
Jaguens  soient  mis  en  scène  :  j'en  ai  toute  une  série  qui  pa- 
raîtra dans  mes  Contes  de  marins.  On  prétend  que  ce  sont  les 
Jaguens  qui  se  sont  amusés  à  les  faire.  Pour  celui-ci  du  moins, 
ils  auraient  employé  des  éléments  qui  leur  sont  communs  avec 
d'autres  pays. 

Les  Jaguens  sont  les  habitants  de  Saint-Jacut-de-la-Mer,  ar- 
rondissement de  Dinan;  ils  sont  presque  tous  malins,  et  sur 
tout  le  littoral,  les  contes  où  les  Jaguens  jouent  un  rôle  sont 
nombreux  et  très-populaires.  Mais  il  ne  faudrait  pas  conclure, 
des  diverses  aventures  dont  ils  sont  les  héros,  qu'ils  soient  les 
Béotiens  de  la  Haute-Bretagne  :  c'était  peut-être  vrai  pour  les 
Jaguens  d'il  y  a  cent  ans.  Actuellement,  il  n'est  guère  de  pays  - 
où  l'instruction  soit  plus  répandue,  et  où  depuis  vingt  ans  on 
ait  réalisé  plus  de  progrès  de  toute  sorte. 


DEUXIEME    PARTIE 


LÈS   CHANSONS 

LES    DEVINETTES    —    LES    FORMULETTES 

LES    PROVERBES    ET    LES    DICTONS 

L'ESPRIT   A    LA   CAMPAGNE 


«7 


LES    CHANSONS 


I  l'on  en  juge  par  ce  qui  a  lieu  dans  le  pajs  gallot,  les 
chansons  populaires  d'autrefois  sont  en  train  de  dis- 
paraître, et  il  est  grand  temps  de  recueillir  celles  qui 
restent  encore  et  qui,  dans  un  avenir  prochain,  seront  rempla- 
cées par  des  romances  sentimentales  empruntées  au  répertoire 
des  cafés-concerts,  ou  par  des  rhapsodies  parisiennes  de  la  force 
du  Beau  Nicolas  et  de  celles  qui  ont  eu  le  bonheur  d'être  ré- 
pétées à  satiété  par  le  peuple  le  plus  spirituel  de  l'univers. 

Bien  que,  dans  mes  recherches  sur  la  littérature  populaire,  je 
n'aie  pas  négligé  les  chansons,  jusqu'à  présent  j'en  ai  recueilli 
à  peine  une  centaine,  dont  plusieurs  ne  présentent  qu'un  in- 
térêt médiocre.  J'espère  être  plus  heureux  par  la  suite,  et 
rencontrer  des  chanteurs  populaires  possédant  un  répertoire 
curieux  et  varié.   Les  quelques  chansons  que  je  donne  ci-après 


200  CHANSONS     POPULAIRES 


pourront   faire    juger    de   l'esprit   qui    règne    parmi   celles   que 
chantent  les  paysans  et  les  marins  gallots. 

Jusqu'à  présent,  je  n'ai  rien  recueilli  qui  eût  un  caractère  hé- 
roïque ou  qui  fît  clairement  allusion  à  un  trait  d'histoire  locale . 

Les  noëls  qui  se  chantaient  autrefois  en  grand  nombre  ont 
aujourd'hui  à  peu  près  disparu,  et  je  n'ai  pu  en  retrouver  que 
des  fragments.  Cependant  il  y  a  quelques  pays  où  l'usage  de 
chanter  des  noëls  n'est  pas  tout  à  fait  passé  ;  naguère  encore,  à 
Dinan,  des  jeunes  gens  allaient  réciter  la  vie  d'Hérode,  sorte  de 
tragédie  en  alexandrins  incorrects  qui  se  vendait  autrefois  dans 
les  foires  :  c'était  une  plaquette  à  couverture  bleue,  imprimée  à 
Dol  sur  papier  à  chandelle.  Un  jeune  garçon  représentait  les  en- 
fants juifs,  et  on  faisait  mine  de  lui  couper  la  tête  avec  un  sabre 
de  bois. 

L'usage  de  chanter  la  Passion  a  persisté  davantage,  et  en 
beaucoup  de  communes  les  jeunes  garçons  vont  de  ferme  en 
f  erme  psalmodier  sur  un  air  traînant  une  pièce  de  vers  en  alexan- 
drins approximatifs  qui  est  un  résumé  de  la  Passion  et  ressemble 
à  un  prologue. 

Jadis,  au  lieu  de  cette  sorte  de  cantique,  on  chantait  parfois 
une  complainte  héroï-comique  dialoguée  dont  je  n'ai  retrouvé 
qu'un  fragment,  assez  plaisant  du  reste  ;  le  voici  : 

Quand  sailli  Pierre  coupit 
A  Malchus  l'oraille, 
L'bon  Jésus  H  dit 
Tout  bas  dans  l'oraille  : 

—  Pierrot  !  —  Quai  !  mon  bon  Dieu  ? 

—  Rengaine  ton  queuté  (couteau), 

Mon  boude  (chéri,  ami). 
Rengaine  ton  queute. 

■    Pendant  les  derniers  jours  de  la  semaine  sainte,  surtout   dans 


EN     HAUTE-BRETAGNE  261 


la  nuit  du  samedi  au  dimanche,  les  jeunes  garçons  vont  dans  la 
cour  des  fermes,  et  ils  disent  :  «  Chanterons-je?  »  Si  on  leur 
répond  oui,  ils  chantent  sur  l'air  à! Alléluia  une  longue  com- 
plainte qui  commence  par  ces  mots  : 

Rèjoulsse\-vous,  peuple  affligé; 
Jésus-Christ  est  ressuscité  : 
En  peu  de  temps  on  le  voira. 
Alléluia! 

Quand  ils  ont  fini,  on  leur  donne  des  œufs  (i). 
Dans  le   canton   de   Matignon,  les   chanteurs   terminent   leur 
chanson  par  ce  couplet,  qui  se  chante  sur  l'air  à' Alléluia  : 

Si  vous  n'e:^  ren  à  nous  donner, 
Baillex^nous  la  fille  de  l'hâté  (2)  ; 
Chacun  de  nous  l'embrassera  : 
Alléluia  ! 

Dans  les  communes  voisines  de  Saiut-Glen,  quand  le  récitatif 
est  terminé,  on  chante  : 

Si  vous  n'voule:^  ren  nous  donner, 

Ne  nous  faites  pas  attendre  : 

Donnez-nous  la  servante  ; 

Le  porlous  de  panier 

Est  tout  prêt  de  la  prendre. 

Dans  le  canton  de  Liffré,  on  termine  par  le  couplet  suivant, 
qui  se  chante  surtout  quand  les  gens  ne  se  pressent  pas  de 
donner  des  œufs  : 


(1)  Le  même   usage  existe  en  Seine-et-Oise  et  probablement 
ailleurs.  Cf.  Mélusine,  col.  143. 

(2)  De  la  maison. 


202  CHANSONS   POPULAIRES 


Révcilh\-vous ,  cœurs  endurcis  ; 

Voi'  eu  païssera  o  les  liiicenx, 

Si  vous  n'v'le'j^pas  nous  donner  d's  ceu's. 

Si,  malgré   cette   pressante  admonestation,  on  ne  donne  rien 
aux  chanteurs,  avant  de  s'en  aller,  ils  chantent  ceci  : 

Le  coucou  est  monté  dans  sa  chambre,  ' 

Il  a  les  cannes  dans  l'tripied, 

Et  la  tète  dans  les  cendres. 

Si  vous  ne  voulei^  rien  donner. 

Ne  nous  faites  pas  attente. 

Mon  camarade  a  fret  es  pieds, 

Et  moi  la  cuisse  m'y  tremble  ! 

Ceux  qui  ne  veulent   point  donner  d'œufs  chantent  le  couplet 
suivant  : 

Mes  pauv's  gas,  v'étes  hen  mal  venus  : 
Nos  chienn's  de  poul's  n'ont  point  ponnu  ; 
Vene^  demain  matin  :  not'  chien  ponra  ; 
Ah  !  mes  pauv'  gas  ! 

Alors  les  chanteurs  répondent  : 

5j  vous  n'vouliei  rien  nous  donner, 
N'fallait  pas  nous  laisser  chanter  ; 
Un  jour  le  eu  vous  pèlera. 
Alléluia  ! 


Je  ne  crois  pas  que  l'on  fasse  actuellement  beaucoup  de  nou- 
velles chansons  à  la  campagne.  On  m'en  a  signalé  cinq  ou  six 
qui  passent  pour  avoir  été  composées  par  les  gens  du  pays  ; 
elles  sont  en  général  assez  plates. 


EN    HAUTE-BRETAGNE  265 


Cependant,  il  est  d'usage  en  certaines  communes,  Ercé  et 
Gahard  entre  autres,  que  les  conscrits  qui,  avant  le  tirage,  et 
«ntre  le  tirage  et  le  conseil  de  révision,  se  réunissent  le  di- 
manche, fassent  chaque  année  une  nouvelle  chanson.  C'est 
peut-être  d'une  de  ces  réunions  de  conscrits  qu'est  venue  la 
chanson  de  marche  que  les  mobiles  et  les  mobilisés  gallots 
chantaient  pendant  la  guerre  de  1870-1871,  et  qui,  si  elle  n'était 
pas  d'une  haute  poésie,  était  singulièrement  marchante  : 

Depuis  près  d'un  an, 
Marchons  sur  les  rangs, 
Marchons  sans  gène. 
Ne  craignons  rien  ; 
Faisons  la  guerre 
A  ces  Prussiens. 

A  la  campagne,  on  compose  aussi  des  chansons  satiriques 
sur  des  événements  locaux,  où  les  personnes  sont  désignées  par 
leur  nom  avec  des  libertés  aristophanesques.  Plusieurs  maires 
du  Seize-Mai  ont  été  chansonnés  de  la  sorte.  L'idée  de  ces 
■chants  est  parfois  drôle,  et  le  début  est  plaisant  ;  mais  le  poète 
s'essouffle  vite,  et  presque  toujours,  au  milieu  et  à  la  fin,  il 
glisse  dans  la  platitude. 

En  général,  —  et  c'est  une  remarque  que  Bujeaud  et  M.  G. 
Paris  ont  faite  avant  moi  —  toutes  les  fois  qu'on  rencontre 
une  chanson  populaire  vraiment  jolie  et  bien  conduite,  on  peut 
dire,  à  coup  sûr,  qu'elle  est  l'œuvre  d'un  lettré  ou  d'un 
quasi-lettré.  Et  si  on  peut  remonter  à  la  source,  on  trouve 
que  l'auteur  est  un  notaire,  un  maître  d'école  ou  quelqu'un 
qui  a  étudié  pour  être  prêtre. 

Les  chansons  en  patois  sont  loin  de  former  exception  à  cette 
règle  :  un  paysan  qui  voudrait  faire  une  chanson  essaierait  de 
la  composer  en  français,  en  employant  les  termes  les  plus   rele- 


204      CHANSONS  POPULAIRES  EN  HAUTE -BRETAGNE 


vés,  et  parfois  même  ceux  dont  il  ne  connaîtrait  pas  bien  la 
signification  exacte. 

Les  rapprochements  que  j'ai  faits  sont  en  petit  nombre  ;  c'est 
le  regretté  Bujeaud  qui  m'a  fourni  le  plus  de  similaires,  ce 
qui  n'a  rien  de  surprenant,  son  recueil  ayant  été  fait  dans  des 
pays  très-voisins  de  la  Bretagne  française. 

Les  chansons  galaises  ressemblent  fort  peu  à  celles  des  Bre- 
tons bretonnants  :  elles  sont  d'une  inspiration  exclusivement 
française.  Aussi,  dans  mes  notes,  on  ne  trouvera  aucun  rappro- 
chement entre  elles  et  le  Bar\ar-Brei%^;  elles  n'ont  même  rien  de 
commun  avec  les  chants  plus  populaires  recueillis  par  M.  Luzel. 

duant  à  la  musique,  celle  de  quelques-unes  des  rondes  et 
des  chansons  de  marche  a  une  parent  é  évidente  avec  les  airs- 
bretons. 

Je  n'ai  pu,  à  mon  grand  regret,  et  à  cause  des  limites  étroites 
de  ce  volume,  donner  les  airs  de  toutes  les  chansons.  J'en  ai 
choisi  quelques-unes,  et  M.  P.  Guyot,  qui  les  connaissait  pour 
la  plupart,  a  bien  voulu  se  charger  de  noter  la  musique.  Si,  ce 
que  j'espère,  je  puis  trouver,  en  Haute-Bretagne,  assez  de 
chansons  intéressantes  pour  faire  un  volume  à  part,  j'aurai  soin 
de  noter  la  musique  de  toutes. 

Pour  la  classification,  j'ai  été  assez  embarrassé,  et  je  crois 
que  la  classification-type  des  chansons  populaires  est  encore  à 
trouver;  bien  qu'imparfaite,  celle  que  j'ai  adoptée  m'a  semblé, 
plus  que  celle  de  mes  devanciers,  convenir  aux  chansons  que 
je  donne  ici  comme  spécimen. 


I 


§1- 


CHANSONS   ENFANTINES. 


I.  —  RONDE. 


La  plus  belle  fille  qu'il  y  ait  au  monde, 
Fleur  de  lilas  comme  fleur  de  rose, 

La  voici  à  mon  côté  droit, 
Fleur  de  rose  comme  fleur  de  lilas. 

Mademoiselle  (i),  entrez  en  danse. 
Fleur  de  lilas  comme  fleur  de  rose. 

Et  embrassez  qui  vous  plaira, 
Fleur  de  rose  comme  fleur  de  lilas. 

(Er ci  près  Liffré.") 

(l)  Ou  monsieur;    la  personne  ainsi  désignée  entre   dans   le 
rond  et  va  embrasser  qui  lui  plait. 


2(>6  CHANSONS    POPULAIRES 


IL  —  L'IVROGNE  ET  SA  FEMME. 

Quand  je  suis  en  ribotte,  (pis)     ' 

Ma  petite  femme,  douce  comme  un  mouton, 
M'apporte  une  soupe  à  l'oignon  : 

—  Mange  ça,  mon  p'tit  homme.         (pis) 

Quand  je  suis  en  ribotte,  (bis) 

Ma  petite  femme  vient  vite  et,  sans  gronder. 
Vient  bien  vite  me  déshabiller  : 

—  Couche-toi,  mon  petit  homme.      (bis) 

Ce  sont  les  bonnes  ou   les  mères  qui  chantent  cette  chanson 
en  faisant  sauter  les  enfants  ;  il  en  est  de  même  des  suivantes. 


III.  —  MA  TANTE  PERRINE. 

Bonjour,  ma  tante  Perrine, 
Comment  vous  portez-vous? 
Vendez-vous  d'ia  farine? 
Combien  la  vendez-vous  ? 
—  Deux  sous  la  bonne  galette, 
Trois  sous  le  beurre  otout. 


EX    HAUTE-BRETAGNE  267 


Je  n'ai  pas  vu  mon  amant  ce  matin, 
C'est  cela  qui  me  fait  de  la  peine  ; 
Je  n'ai  pas  vu  mon  amant  ce  matin, 
C'est  cela  qui  me  fait  du  chagrin. 

(Dinan,  Ercé.') 


IV.  _  TOUT  LE  LONG  DU  BOIS. 

Tout  le  long  du  bois 
J'enibrassis  Jeannette, 
J'embrassis  Jeannette 
Tout  le  long  du  bois. 

Et  si  le  bois 
Avait  été  plus  long. 
J'aurais  embrassé 
Jeannette  tout  du  long. 

Tout  le  long,  etc. 

{Ercé.) 

Cela  se  répète  indéfiniment. 


@s©s©s©s©@@s@® 


§11. 


CHANSONS   A  MARCHER   OU   A   DANSER. 


LE  PETIT  COUTURIER. 
DÉROBÉE 


;s^4nTi-aaib^^ 


m—:-  -M m -^ • ari h^  "^  ^  m/ 


Voulez-vous  savoir  l'histoire  d'un  petit  couturier,  {bis") 
Qui  s'en  va  voir  les  filles  bien  tard  après  souper? 

Ri  tinton,  tinton  la  lirette, 

Ri  tinton,  tinton  la  lire. 

Qui  s'en  va  voir  les  filles  bien  tard  après  souper,  (bis) 
Il  en  a  trouvé  une  sur  son  lit  qui  pleurait. 
Ri  tinton,  etc. 


CHANSONS    POPULAIRES  EN    HAUTE-BRETAGNE      269 

Il  en  a  trouvé  une  sur  son  lit  qui  pleurait,  (bis) 

Lui  a  demandé  :  Belle,  qu'avez-vous  à  pleurer  ? 
Ri  tinton,  etc. 

Lui  a  demandé  :  Belle,  qu'avez-vous  à  pleurer?  (bis) 

—  Comment  ne  pas  pleurer?  on  dit  qu'vous  nous 

Ri  tonton,  etc.  [quitté  (i). 

Comment  ne  pas  pleurer?  on  dit  qu'  vous  nous  quitté .  (J . ) 

—  Ceux  qui  vous  l'ont  dit,  belle,  ont  dit  la  vérité. 

Ri  tinton,  etc. 

Ceux  qui  vous  l'ont  dit,  belle,  ont  dit  la  vérité;  (bis) 
Les  chevaux  sont  aux  portes,  tout  sellés,  tout  bridés. 
Ri  tinton,  etc. 

Les  chevaux  sont  aux  portes,  tout  sellés,  tout  bridés;  (b.) 
Faut  plus  que  la  houssine  pour  les  faire  avancer. 
Ri  tinton,  etc. 

Faut  plus  que  la  houssine  pour  les  faire  avancer,  (bis) 

Sourd'ous,  sourd'ous,  mes  gars,  sourd'ous  à  vous 

Ri  tinton,  etc.  [chauffer. 

Sourd'ous,  (2)  sourd'ous,  mes  gars,  sourd'ous  à  vous 

[chauffer,  (bis) 
J'n'ai  plus  qu'mes  lits  à  faire  et  mes  vach's  à  tirer. 

Ri  tinton,  tinton,  la  lirette. 

Ri  tinton,  tinton,  la  lire. 

(i)  Sic  ;  c'est  la  prononciation  ordinaire  vers  Loudéac. 
(2)  Forme  contractée  de  :  sourdez-vous,  montez. 


270  CHANSONS     POPULAIRES 


La  dérobée  est  la  plus  originale  des  danses  encore  en  usage 
dans  le  pays  gallot.  Elle  se  danse  vers  Saint-Brieuc,  et  surtout 
vers  Loudéac,  où  elle  est  en  quelque  sorte  la  danse  nationale. 

Voici,  à  ce  sujet,  une  très-curieuse  note  que  je  dois  à  l'obli- 
geance de  Madame  veuve  Louis  Texier,  originaire  de  Loudéac, 
et  qui  expliquera  mieux  que  je  ne  pourrais  le  faire  les  diffé- 
rentes manières  de  danser  la  dérobée  : 

«  Très-ancienne  manière  de  danser  la  dérobée,  qui  est  encore  en 
usage  dans  les  communes  de  Plémy,  de  Plessala  et  de  Plouguenast. 

«  Pendant  qu'on  chante  le  couplet,  le  danseur  donne  le  bras 
à  sa  danseuse,  et  on  fait  une  marche  en  mesure  autour  de  la 
salle  de  bal,  en  se  suivant  tous  les  uns  les  autres. 

«  A  la  première  mesure  du  refrain,  le  danseur  et  la  danseuse, 
.  l'un  vis-à-vis  de  l'autre,  font  un  balancé. 

«  En  suivant  la  mesure  de  la  chanson,  quand  il  y  a  plus  de 
danseurs  que  de  danseuses,  ces  premiers  dérobent  les  danseuses 
des  autres.  A  la  dernière  mesure  du  refrain,  étant  placé  der- 
rière un  couple,  le  dérobeur,  donnant  un  coup  d'épaule  au  dan- 
seur et  le  poussant  légèrement,  prend  le  bras  Je  la  danseuse  et 
continue  la  danse  avec  elle.  » 

«  Attire  manière.  —  Marche  pendant  le  couplet,  ainsi  que  pour 
la  première  manière.  Au  refrain,  le  danseur  prend  les  deux 
mains  de  sa  danseuse,  et  ils  dansent  ainsi  l'un  devant  l'autre, 
sautant  deux  fois  sur  le  même  pied  alternativement,  et  toujours 
avec  la  plus  grande  mesure.  Au  moment  où  le  danseur  va 
prendre  la  main  de  sa  danseuse  pour  la  poser  sur  son  bras,  le 
dérobeur  doit  le  devancer  dans  ce  mouvement,  et  continue  à 
danser  avec  la  danseuse  qu'il  a  ainsi  dérobée. 

«  On  remplace  maintenant  les  deux  premières  manières  par 
la  chaîne,  que  l'on  peut  danser  à  quatre,  à  six,  à  huit,  etc.  Le 
dérobeur  doit  se  tenir  au  bout  de  la  chaîne  et  présente  la  main 
à  la  danseuse  qu'il  veut  dérober.  » 


EX     HAUTE-BRETAGNE  27I 


II.  —  L'ÀXE  CHANGÉ. 

Quand  Manon  va  au  moulin,  (pis') 

Elle  va  dessus  son  âne, 

La  saberdondon, 
Elle  va  dessus  son  âne, 

La  belle  Manon  (i). 

Quand  le  meunier  la  voit  venir,  (bis) 

S'en  va  au-devant  d'elle. 

—  La  belle,  entrez  dans  mon  moulin  ;    (bis) 

Attachez  là  votre  âne. 

Quand  Marion  fut  au  moulin,  (bis) 

Le  loup  a  mangé  l'âne. 

—  Que  dira  mon  bon  père  Martin        (bis) 

D'avoir  perdu  son  âne. 

Le  meunier  dit  à  Marion  :  (bis) 

—  Tenez,  prenez  la  mienne. 

Quand  son  père  la  voit  venir  :  (bis) 

—  Ce  n'est  point  là  mon  âne. 

Mon  âne  avait  les  quat'  pieds  blancs 
Les  deux  oreilles  en  rabattant. 
Le  bout  de  la  queue  noire. 

1)  Le  refrain  se  répète  après  chaque  couplet. 


272  CHANSONS     POPULAIRES 

—  Mon  père  a  bu  du  vin  nouveau, 
Qui  lui  a  troublé  le  cerveau, 
Ne  connaît  plus  son  âne. 

Nous  sommes  dans  le  mois  d'avri, 
Où  tous  les  moin's  changent  d'habit. 
C'est  ce  qu'a  fait  votre  âne. 

La  saberdondon, 
C'est  ce  qu'a  fait  votre  âne, 
La  belle  Marion. 

(^Matignon.) 

Les  trois  derniers  couplets  sont  irréguliers,  puisqu'ils  se  com- 
posent de  trois  vers  au  lieu  de  deux  ;  mais  on  ne  répète  point  le 
premier  vers  comme  dans  les  premiers  couplets,  de  sorte  qu'ils 
se  chantent  exactement  de  même. 

Cf.  Bujeaud,  t.  I,  p.  107,  l'Âne  de  Marion,  dont  le  thème  est 
sensiblement  le  même,  mais  qui  se  rapproche  davantage  d'une 
autre  chanson  que  j'ai  entendue  dans  les  environs  de  Dinan. 

Cf.  aussi  Romancero  de  Champagne,  2'  partie,  p.  2$ S,  et  les 
Noïls  et  chansons  populaires  de  la  Franche-Comté,  n»  29,  p.  89. 


III.  —  LES  GALANTS. 

C'est  point  l'usage  des  filles 
D'aller  voir  les  garçons, 
La  destinée,  la  rose  au  vent, 
D'aller  voir  les  garçons. 


EX    HAUTE-BRETAGXE 


C'est  bien  l'usage  des  filles, 
D 'rester  à  leur  maison, 
La  destinée,  etc. 

Quand  leur  maison  est  propre, 
Les  amoureux  y  vont, 
La  destinée,  etc. 

Ils  y  vont  quatre  à  quatre. 
En  frappant  du  talon, 
La  destinée,  etc. 

Us  s'assoyent  sur  la  table, 
En  disant  leurs  raisons, 
La  destinée,  etc. 

Quand  leurs  raisons  sont  dites, 
Les  amoureux  s'en  vont, 
La  destinée,  etc. 

Us  s'en  vont  quatre  à  quatre, 
En  frappant  du  talon, 
La  destinée,  etc. 

Us  s'en  vont  à  l'école, 
A  l'école  du  roi, 
La  destinée,  la  rose  au  vent, 
A  l'école  du  roi. 

iLifré.) 


i8 


274      CHANSONS  POPULAIRES   EN   HAUTE-BRETAGNE 


IV. 


CHANSON  DE  CONSCRIT. 


|E^ài^i;É^^fe^;fefef^ 


^J^=Aj^fe^^JEf^^éè 


^.^^^^■^ 


Trois  navires  sont  à  Toulon, 
Pour  emporter  Marion. 
Je  n' verrons  plus  Marion, 

Ma  lonlanla, 
Je  n'verrons  plus  Marion, 

Car  olle  s'en  va. 

Marion  s'en  est  allée, 

Je  n'ia  verrons  plus  jamais. 

Je  n'verrons  plus  Marion, 

Ma  lonlanla, 
Je  n'verrons  plus  Marion, 

Car  olle  s'en  va. 

(^Mallgtion.') 


SIcq) 


^  III.   —   CHANSONS   d'amour   ET   DE  MARIAGE. 


I.  —  L'AVIS  DU  MARIAGE. 

Entre  vous,  les  jeunes  filles, 
Qui  voulez  vous  marier,  (bis) 

Prenez  garde  à  ce  passage 
Avant  de  vous  engager. 

On  est  (ter)  lié  ; 
.  On  ne  peut  se  délier. 

Prenez  garde  à  ce  passage 
Avant  de  vous  engager,  (bis) 

Car  les  garçons  sont  honnêtes 
Avant  de  se  marier. 
On  est,  etc. 

Car  les  garçons  sont  honnêtes 
Ouand  ils  sont  à  marier;  (bis) 

Mais  quand  ils  sont  mariés, 
C'sont  des  diables  déchaînés. 
On  est,  etc. 


276  CHANSONS    POPULAIRES 


Mais  quand  ils  sont  mariés, 
C'sont  des  diables  déchaînés,      (bis) 
Il  n'y  a  ni  bois  ni  bûche 
Qui  ne  saute  par  l'hôté  (i). 
On  est,  etc. 

Il  n'y  a  ni  bois  ni  bûche 
Qui  ne  saute  par  l'hôté.  (bis) 

Les  dam's  sont  à  leur  fenêtre, 
Regrettant  leur  temps  passé. 
On  est,  etc. 

Les  dam's  sont  à  la  fenêtre, 
Regrettant  leur  temps  passé.       (bis) 
Se  disant  les  unes  aux  autres  : 
Si  j'étais  à  marier  ! 

On  est  (ter)  lié, 
On  ne  peut  se  délier. 

Cf.  Bujeaud,  t.  I,  p.  129,  Là-haut  dessus  ces  rochettes ,  chanson 
du  Poitou  et  de  l'Auois  ;  t.  II,  p.  37,  C'est  un  lien  si  fort  (Bas- 
Poitou  et  Aunis),  et  Romancero  de  Champagne,  2'  partie,  p.  86. 

(i)  La  maison. 


EN      HAUTE-BRETAGNE 


377 


LA  SERVANTE  DU  MEUNIER. 


feJ^^M^j^^^^j^^^j^pfes 


^»^^+J+'-^4^^B 


J' étions  cinq  à  six  bons  gas, 
Qui  naviguions  sur  mer, 

Lon  la, 
Qui  naviguions  sur  mer. 

Là  le  vent  nous  tenait  bon, 
La  mer  était  contraire. 

Le  vent  nous  a  jetés 

Sur  les  côtes  d'Angleterre. 

Proche  d'un  moulin  à  vent, 
Moulin  qui  moulait  l'orge. 

La  servante  du  meunier 
M'a  fait  la  révérence. 

Et  moi  bien  étonné, 

D'où  vient  la  connaissance. 

Ne  te  souviens-tu  pas 
Que  nous  étions  ensemble  ? 


ibis) 

(bis) 
(bis) 
(bis) 
(bis) 
(bis) 
(bis) 


278  CHANSONS    POPULAIRES 


Je  l'ai  menée  au  marché  (^bis) 

Pour  lui  choisir  des  bagues. 

Elle  a  bien  su  garder  (pis) 

La  foi  du  mariage. 

Si  ton  cœur  et  le  mien  (bis) 

Étaient  dans  la  balance, 

Si  ton  cœur  emporte  le  mien,    (bis) 
Nous  coucherons  ensemble, 

Dans  un  biau  lit  carré  (bis) 

Garni  de  roses  blanches, 

Et  aux  quat'  coins  du  lit  (bis) 

Qjiatre  belles  pommes  d'orange. 

Et  au  milieu  du  lit  (bis) 

Le  rossignol  y  chante. 

Chante,  beau  rossignol,  (bis) 

Chante  la  réjouissance 

De  ces  beaux  jeunes  gens  (bis) 

Qui  vont  coucher  ensemble, 

Lon  la, 
Qui  vont  coucher  ensemble. 

(Malignon.^ 

Cf.    Bujeaud,    t.  II,  p.     330,   Enfants   de   la   ville  de  Nantce 
(Saintonge,  Bas-Poitou,  Aunis). 


EN     HAUTE-BRETAGNE  279 


III.  —  LA  FILLE  PRESSEE. 

Il  est  pourtant  temps, 
Pourtant  temps,  ma  mère, 
Il  est  pourtant  temps  de  me  marier. 

—  Ma  fille,  nous  n'avons  point  d'argent,   (bis) 

—  Ma  mère,  il  y  a  du  froment  : 

Que  ne  le  vend-on  ? 
Que  ne  me  marie-t-on  ? 
Il  est  pourtant  temps,  etc. 

—  Ma  fille,  nous  n'avons  point  d'habit,    (bis) 

—  Ma  mère,  nous  avons  du  lin  gris  : 

Que  ne  le  file-t-on  ? 
Que  ne  me  marie-t-on? 
II  est  pourtant  temps,  etc. 

—  Ma  fille,  nous  n'avons  point  d'maison.  (bis) 

—  Ma  mère,  il  y  a  des  maçons  : 

Que  ne  les  demande-t-on  ? 
Que  ne  me  marie-t-on  ? 
Il  est  pourtant  temps,  etc. 

—  Ma  fiUe,  nous  n'avons  point  de  vin.    (bis) 

—  Ma  mère  nous  avons  du  raisin  ; 

Que  n'en  fait-on  ? 
Que  ne  me  marie-t-on  ? 
Il  est  pourtant  temps,  etc. 


28o 


CHANSONS    POPULAIRES 


—  Ma  fille,  nous  n'avons  point  d'amant,     (pisy 

—  Ma  mère,  il  y  a  le  gros  Jean  : 

Q.ue  ne  me  le  donne-t-on  ? 
Que  ne  me  marie-t-on  ? 
Il  est  pourtant  temps, 
Pourtant  temps,  ma  mère, 
II  est  pourtant  temps  de  me  marier. 

(J)inan,  Matioiwn,  elc.) 
Cf.  Bujeaud,  t.  I,  p.  99,  Marie-me  Aouc,  chanson  angoumoise. 


IV.  —  LE  MENAGE. 


tA$j"jrr[.ir-f^ipr.p-M  j 


^^^^^^i^^ 


Sur  le  haut  d'Ia  montagne, 
J'entends  les  petits  oiseaux, 


EN    HAUTE-BRETAGNE  281 


Qui  se  disent  les  uns  les  autres, 

Dans  leur  joli  langage  : 
Malheur  aux  pauvres  fillettes 

Qui  se  mettent  en  ménage  ! 

Pour  s'y  mettre  en  ménage, 

Faut  avoir  de  l'argent. 
Et  lorsqu'on  a  homme  et  enfant. 

Il  faut  embrasser  l'ouvrage, 
Et  puis  toujours  recommencer 

L'embarras  du  ménage. 

Huit  jours  avant  res  noces, 

S'en  fut  chez  ses  amis  : 
Ah  !  venez  tous,  petits  et  grands, 
Pour  vous  réunir  au  balle  ;  (sic) 
Munissez-vous  d'un  mouchoir  blanc 

Pour  essuyer  mes  larmes. 

Le  joure  de  ses  noces. 

Le  joure  le  plus  beau, 
Elle  est  couverte  de  roses  blanches, 

De  roses  pénitentes, 
Et  le  ruban  de  trois  couleurs, 

Le  ruban  de  souffrance. 

Huit  jours  après  ses  noces. 

S'en  fut  chez  son  papa  : 
Papa,  vous  m'avez  mariée. 

Mariée  avec  un  homme 
Qui  est  toujours  au  cabaret. 

Ça  n'fait  pas  not'  besogne. 


282  CHANSONS   POPULAIRES 

—  Ma  fille,  prenez  courage, 

l'aura  du  changement  ; 
Chérissez-le,  caressez -le  ; 

Prenez-le  toute  à  la  douce, 
Et  vous  verrez  en  peu  de  temps 

La  paix  dans  vot'  ménage, 

(Ercé.') 


V.  —  LE  MARIAGE. 

C'était  par  un  dimanche, 

Et  non  par  un  lundi,  (bis) 

Que  j'ouvre  la  fenêtre. 

Du  pié  de  mon  lit  : 

Ton  ton, 
Ton  p'tit  cœur  mignonne. 
Ton  p'tit  cœur  joli. 

Que  j'ouvre  la  fenêtre. 
Du  pié  de  mon  lit.  (bis) 

J'entends  le  rossignol, 
Qui  par  son  chant  nous  dit  : 
Ton  ton,  etc. 

J'entends  le  rossignol. 

Qui  par  son  chant  nous  dit  :        (bis) 


EN     HAUTE-BRETAGNE  285 


Les  filles  qui  se  marient 

Ne  sont  point  sans  souci. 

Ton  ton,  etc. 

Les  filles  qui  se  marient 
Ne  sont  point  sans  souci.  (bis) 

Le  joure  de  leurs  noces, 
Mettent  leurs  plus  beaux  habits. 
Ton  ton,  etc. 

Le  joure  de  leurs  noces. 
Mettent  leurs  plus  beaux  habits,  (pis) 
Le  lendemain  des  noces, 
Un  bouquet  de  souci. 
Ton  ton,  etc. 

Le  lendemain  des  noces. 
Un  bouquet  de  souci,  (bis) 

Et  le  troisième  jour. 
Tout  est  déjà  fini. 
Ton  ton,  etc. 

Et  le  troisième  jour, 
Tout  est  déjà  fini.  (bis) 

Adieu,  père  et  mère, 
Parents  et  amis, 
Ton  ton,  etc. 

Adieu,  père  et  mère, 

Parents  et  amis.  (bis) 


284  CHANSONS    POPULAIRES 


Me  voici  en  ménage, 
Avec  mon  cher  mari. 
Ton  ton,  etc. 

Me  voici  en  ménage, 
Avec  mon  cher  mari  :  (bisy 

Ce  n'est  point  pour  un  an 
Ni  une  année  et  demie. 
Ton,  ton,  etc. 

Ce  n'est  point  pour  un  an 
Ni  une  année  et  demie.  (bis') 

C'est  pour  toute  ma  vie, 
Et  la  sienne  aussi. 
Ton  ton,  etc. 

(^Maligtion.") 

Cf.    Bujeaud,    t.    I,   p.    é8,    la    chanson  saintongeoise  :  J'ai 
ouvert  ma  fenêtre,  ei  le  Romancero  Je  Champagne,  2=part.,  p.  233. 


VI.  —  LA  BONNE  AMIE  MORTE. 

Par  un  dimanche  au  soir, 
J'm'en  fus  voir  ma  maîtresse  : 
C'était  pour  la  fiancer; 
Elle  était  prête  à  trépasser. 


EN     HAUTE-BRETAGNE  28^ 


—  Si  tu  es  mon  ami, 
Va-t'en  chercher  un  cierge. 

L'ami  n'avait  pas  fait  trois  pas, 
Que  sa  mère  le  rappelle. 

—  Mon  bel  ami,  vot'  belle  est  morte. 

—  Ah  I  si  j'avais  bien  su 
Que  ma  mie  serait  morte, 

J'aurais  resté  près  de  sou  lit, 
Pour  voir  ma  bonne  amie  mouri. 

(£riï.) 

Cf.  Bujeaud,  t.  I,  p.  282,  La  mort  de  la,  brune,  la  préface 
de  Champfleury,  «  Ce  matin  je  me  suis  levé  plus  matin  que  la 
lune,  »  p.  X,  etMélusine,  col.  390,  chanson  recueillie  à  Lorient 
par  E.  Rolland. 


§  IV.  —  CHANSONS  SATIRIQUES  OU  GOUAILLEUSES. 


I.  —  CHANSON  DE  MENSONGES. 

Q.u'as-tu  vu,  \ 

Compère,  (  (bis) 

Qu'as-tu  vu?        ) 
J'ai  vu  une  anguille 
Qui  peignait  sa  fille 
Pour  aller  danser, 
Compère,  commère, 
Pour  aller  danser. 

—  Compère,  vous  mentez. 

Qu'as-tu  vu  ?  etc. 
J'ai  vu  un  crapaud 
Qu'aiguisait  sa  faux 
Pour  aller  faucher, 
Compère,  commère, 
Pour  aller  faucher. 

—  Compère,  vous  mentez. 


CHAXSOKS   POPULAIRES  EX   HAUTE-BRETAGXE      287 


Qu'as-tu  vu?  etc. 
J'ai  vu  un  lieuve 
Qui  tremblait  la  fieuve 
Cont'  un  échalier, 
Compère,  commère, 
Cont'  un  échalier. 

—  Compère,  vous  mentez. 

Qu'as-tu  vu?  etc. 
J'ai  vu  une  guernouille. 
Qui  filait  sa  quenouille 
Au  coin  d'un  fossé, 
Compère,  commère. 
Au  coin  d'un  fossé. 

—  Compère,  vous  mentez. 

Qu'as-tu  vu?  etc. 
J'ai  vu  un  cochon 
Qui  jouait  du  violon 
Et  savait  valser, 
Compère,  commère. 
Et  savait  valser. 

—  Com-père,  vous  mentez. 

Qu'as-tu  vu?  etc. 
J'ai  vu  un  renard 
Qui  cuisait  du  lard 
Dans  un  pot  percé, 
Compère,  commère. 
Dans  un  pot  percé. 

—  Compère, vous  mentez. 


288  CHAXSOXS    POPULAIRES 


Qu'as-tu  vu  î  etc. 
J'ai  vu  une  cônille 
Qui  coiflait  sa  fille 
Pour  aller  s'marier, 
Compère,  commère, 
Pour  aller  s'marier. 
—  Compère,  vous  mentez. 

(^Matignon.") 

Comparez  une  «  chanson  de  mensonges  d'Eure-et-Loir,  »  pu- 
bliée dans  Mélusine,  col.  314. 


II.  —  LA  BiaUE  A  JACQ.UES  ANDRÉ. 

Chansonnette  paisante  (i), 
Voul'ous  la  ouï  chanter  : 
C'est  d'une  bique  blanche, 
La  bique  à  Jacques  André. 
Depès  qu'olle  est  chez  nous, 
La  pauvre  bique  blanche, 
Depès  qu'olle  est  sez  nous, 
G  n'a  point  zeu  de  chance. 

Le  pàtous  qui  la  mène 
Se  nomme  Nicolas, 

(i)  Faisante  n'a   que  trois   syllabes  ;    plusieurs  poètes  du   sei- 
zième siècle  ne  comptaient  que  deux  syllabes  dans  paysan. 


EN    HAUTE-BRETAGXE  289 


La  mène  et  la  ramène 
Tout  à  l'entour  du  bois  : 
Tout  à' l'entour  du  bois-, 
La  pauvre  bique  blanche, 
Depès  qu'elle  est  sez  nous, 
O  n'a  point  zeu  de  chance. 

Quand  c'fut  au  matin  jour, 
"Not'  femme  o  s'y  leva  ; 
O  mit  son  cotillon, 
•A  l'étab'e  elle  s'en  va, 
La  pirouitte  pirouinnée 
Est  morte  entre  deux  vaches  ; 
Elle  s'en  va  tout  dret 
Conter  ça  à  son  jacque. 

—  T'en  souvient-i',  mon  Jacque, 
T'en  souvient-i',  qu'un  saï, 
Not'  chieuve  était  malade, 

Tu  t'y  moquis  de  mai  ? 
Olle  est  morte  à  matin 
Sur  une  poignée  de  fieurre  : 
Te  v'ia  bien  couyonné 
Ta  qu'aimas  tant  son  bieurre. 

—  Va-t'en,  ma  pauvre  femme, 
Va-t'en  chez  l'écorchous  ; 
Dis-li  :  Not'  pauvre  chieuve 
Est  morte  par  malhoû, 

19 


290  CHANSONS     POPULAIRES 

Est  morte  par  malhoû, 
La  pauvre  bique  blanche; 
Depès  qu'elle  est  sez  nous, 

0  n'a  point  zeu  de  chance. 

1  tirit  de  ses  hannes  (  i  ) 
Un  grand  vilain  coutiau, 

Li  dit  :  Ma  pauvre  chieuve. 
Il  faut  que  j'aie  ta  pi  au. 
Il  faut  que  j'aie  ta  piau. 
Ma  pauvre  bique  blanche, 
Pour  en  faire  un  mantiau, 
A  ma  grand'tante  Jeanne. 

La  chieuve  dont  je  vous  parle 

Avait  de  bons  parents  ; 

C'est  la  cousine  germaine 

Du  bouc  à  Trémaudan  (2). 

Le  d'funt  Biquet 

Etait  son  feu  grand-père  ; 

La  chieuve  Margot 

Était  sa  d'funte  grand'mère. 

{Divan,  Coiidwurg.') 

(i)  Culottes. 

(2)  Il  est  plusieurs  fois  parlé  dans  les  chansons  galaises  du 
bouc  à  Trémaudan.  Cf.  ci-.iprès  la  Chieuve  de  Trcmaudan.  Je  ne 
sais  à  quel  fait  local  attribuer  cette  allusion  :  il  y  a  aux  envi- 
rons de  Lamballe  une  famille  de  Trémaudan. 


;n    haute-bretagxe 


291 


HT. 


LA  BONNE  FEM^IE  AUX  PRUNES. 


îir^isTrhm-  'rt-Kh 

n 

rrr^ 

r^ 

^^#^=FFi^ 

|t?^^i'  ^^\'iJ^\ 

kVH-H 

&±J 

- — ^-"M^v-L- 

ton^ft^fc-^J^^^ 


^^^-èàl^^^g^Eà^^^j^ 


^ym^^^ 


(J/.) 


J'passi  par  un  champ 
Où  qu'n'gniavait  des  prennes  ; 
J'nionti  dans  l'preunier 
Pour  en  cueillir  eune. 

V'ià  l'biau  temps, 

Tire  lire  lire, 
V'ià  l'biau  temps,  pourvu  qu'ça  dure, 
V'ià  l'biau  temps  revenu. 

J'monti  dans  l'preunier 
Pour  en  cueillir  eune  ; 
Mais  v'ià  qu'arrivit 
La  bonne  femme  es  preunes. 
V'ià  l'biau  temps,  etc. 


j  (bis) 


292  CHANSONS    POPULAIRES 


Mais  v'ià  qu'arrivit     ■  i  /;  •  \ 

La  bonne  femme  es  prennes.   ' 

—  Ah  !  i't'y  happe,  mon  gars, 
A  m'baiser  mes  prennes. 

V'ià  l'biau  temps,  etc. 

Ah!  j't'y  happe,  mon  gars,     1    .^. 
A  m'baiser  mes  prennes.  ' 

J'débraisi  mes  harlnes  ; 
J'I'y  montri  ma'leune. 
Via  l'biau  temps,  etc. 

j'débraisi  mes  hannes,  )    ,, . . 

J  1  y  montn  ma  leune  :  1.        ^ 

—  V'ià  par  ioù,  bonne  femme, 
J'vons  renrai  vos  prennes. 

V'ià  l'biau  temps, 
Tire  lire  lire, 
V'ià  l'biau  temps,  pourvu  qu'ça  dure, 
V'ià  l'biau  temps  revenu. 

(^Saint-Joiian-dc-l'hle.') 


IV.  —  LA  CHIEUVE  DE  TRÉMAUDAN. 

O  vous  tons  qu'ez  des  chieuves, 
S'ons  m'créyez,  gardez-les  ; 


EX     HAUTE-BRETAGNE.  293 


Car  si  le  leu  arrive, 

O  s'ront  bentôt  mangées. 

Car  Malau  là  (bis) 

En  avait  eune  vieille  naïre, 

Qui  jour  et  net  (bis) 

Ne  beugeait  de  dommaïge. 

Un  jou'  qu'enter  les  aut'es, 
OU'  'tait  dans  du  froment, 
Compère  Quette  Grise 
La  salue  galamment, 

En  li  disant  :  (bis) 

Commère  la  biquette. 

Vous  faite'  ici  (bis) 

Bien  de  la  mignonnette  ! 

Il  la  print  par  la  barbe, 
L'entraînit  dans  un  bois  ; 
C'était,  la  pauvre  chieuve, 
La  conduire  aux  abois. 


Puisqu'il  faut  que  je  meure, 
J'veux  faire  mon  testament  ; 
A  tous  les  chiens  de  Bertangne, 
Es  petits  comme  es  grands. 

Principalement  (bis) 

A  s'ti  de  la  Gueutrie, 

Qui  tant  de  fais  (bis) 

M'avait  sauvé  la  vie. 


294 


CHANSONS    POPULAIRES 


La  chieuve  dont  je  vous  parle 
Avait  de  biaux  parents  ; 
OU'  'tait  cousine  germaine 
Au  bouc  de  Trémaudan  ; 

Le  vieux  biqueton  (bis) 

Etait  son  d'funt  grand'père  ; 

La  chieuve  Margot  (bis) 

Etait  sa  d'funte  grand'mère. 

(Co///./fV.) 


V.  —  LE  GAS  FARAUD. 


Je  sommes  vantiez  le  plus  mal  gas 
Que  n'y  ait  dans  la  parouâsse, 


EN    HAUTE-BRETAGNE  295 

Et  je  n'sommes  jamais  le  dernier 

A  sortir  de  la  masse. 
Toujours  le  keuté  dans  l'chantiau  : 
Pour  té,  Margot,  qu'j'endure  de  miaux,  (bis) 

Pour  té,  Margot,  que  j'endure  ! 

J'ons  cor  un  ben  pus  biau  chape, 

Qu'stulà  qu'est  su  ma  tète. 
Mais  c'est  pour  mett'  o  les  dimanches 

Et  pais  les  jours  de  fêtes, 
Pour  aller  va  mon  Isabiau. 
Pour  té,  etc. 

Quand  c'est  que  j'chanton  au  lutrin. 
Je  somme  emmêle  les  prêtes, 

Et  si  j'savions  queuque  brin  d'iatin, 
J'serions  teurtous  leux  maît'es. 

Pour  chanter  un  Tanttim  ergo. 

Pour  té,  etc. 

L'autre  jou  je  prin  mon  fusi. 

Et  j'm'en  fus  zà  la  chasse. 
Et  je  tiris  su  n'un  crapé  gris, 

Gravant  qu'c'tai  une  bégasse. 
C'était  cor  pour  mon  Isabiau. 
Pour  té,  etc. 

C'est  o  les  filles  de  d'sez  nous 
Que  je  jeue  ben  mon  rôle. 


296      CHANSONS   POPULAIRES  EN   HAUTE-BRETAGNE- 


J'te  les  happe  par  dessus  l'chignon, 

Et  pais  j'te  les  ramone, 
J'te  leux  boute  un  tour  de  musiau, 
Pour  té,  etc. 

J'  voudras  ben  qu'tous  les  procurons 
N'mangerient  qu'des  punâses  ; 

Les  pauv'  p'tits  labourions  comme  ma 
N'en  seraint  qu'pû  à  lous  âses. 

Je  sauterions  comme  des  tOriaux. 

Pour  té,  Margot,  qu'j'endure  de  miaux,  (pisy 
Pour  té,  Margot,  qu'j'endure  ! 

Je  l'ai  aussi  entendue  vers  iSéo  dans  le  canton  de  Matignon. 

Cf.  Bujeaud,  t.  II,  p.  25;.  «  Pre  ta,  Nichau,  quï  endure 
daux  mouex,  »  connue  en  Vendée  sous  le  nom  de  la  Sahlaisc,. 
et  surtout  la  variante  des  environs  de  Marans  et  de  La  Rochelle,, 
dont  le  refrain  est  :  «  Peur  té,  Margot,  qu'i'endure  daux  maux.  >■■■ 


II 

LES    DEVINETTES 


11 


;  ES  Devinettes  ou  —  pour  employer  le  mot  dont  se 
servent  les  paysans  gallots  —  les  devinailles,  sont  un  des 
amusements  favoris  des  soirées  d'hiver  à  la  campagne  ; 
il  y  a  des  gens  qui  en  possèdent  un  vaste  répertoire,  et  parfois  ils 
se  plaisent  à  l'augmenter  en  improvisant  de  nouvelle  devinettes. 
J'ai  été  plusieurs  fois  témoin  de  ce  jeu  d'esprit,  dont  parfois  les 
faiseurs  de  devinailles  nouvelles  ne  se  tiraient  point  trop  mal. 

Pour  l'ordre  dans  lequel  j'ai  placé  les  devinettes,  j'ai  suivi  la 
classification  de  M.  Rolland,  qui  est  fondée  sur  les  affinités  que 
présentent  entre  elles  les  énigmes.  C'est  en  effet  de  cette  ma- 
nière que  procèdent  les  paysans,  et  quand  ils  sont  ensemble,  les 
devinettes  leur  arrivent  par  associations  d'idées.  Si  j'avais  eu  ua 
plus  grand  nombre  d'énigmes  dont  le  texte  est  obscène  ou  gros- 
sier, et  la  réponse  anodine,  peut-être  aurais-je  fait  pour  elles  une 
troisième  division,  qui  aurait  été  justifiée  par  le  goût  que  les 
paysans  otft  pour  les  mots  à  double  sens.  J'ai  mis  à  leur  rang, 
celles  qui  appartiennent  à  ce  genre. 


298   DEVINETTES  POPULAIRES  EN  HAUTE-BRETAGNE 


Sur  les  devinettes,  eu  général,  on  pourra  consulter  la  préface 
que  M.  Paris  a  écrite  en  tête  du  livre  de  M.  Rolland,  ainsi  que 
l'introduction  que  M.  J.-F.  Bladé  a  placée  au  commencement 
•de  celles  qu'il  a  recueillies.  Ces  deux  auteurs  indiquent  aussi 
une  abondante  bibliographie  des  recueils  de  devinettes,  qu'on 
peut  compléter  encore  à  l'aide  de  celle  faite  par  M.  H.  Gaidoz 
(lilélusine,  col.  174-175). 

Quant  à  moi,  je  me  suis  borné  à  indiquer  les  sources  aux- 
quelles j'ai  puisé  mes  comparaisons  ;  elles  sont  presque  toujours 
françaises.  Quand  j'ai  trouvé  une  série  de  références  dans 
M.  Rolland  ou  dans  un  autre  auteur,  je  n'ai  pas  refait  son  tra- 
vail, et  le  lecteur  curieux  pourra  s'y  reporter.  Mais  j'ai  indiqué 
entre  parenthèses  les  noms  des  pays  dont  les  auteurs  auxquels 
je  renvoie  ont  cité  les  énigmes  similaires. 

Voici  les  principaux  ouvrages  consultés  : 

Bladé.  Proverbes  et  devinettes  populaires  recueillis  dans  l'Arma- 
gnac et  l'Agenais.  Paris,  Champion,  1880. 

CERauAND.  Légendes  et  léciis  populaires  du  pays  basque.  Pau, 
Ribaut,  1876.  (Il  y  a  des  énigmes  p.  2i  et  sqq.,  p.  71  et  sqq. 
du  tome  II.) 

Lespy.  Proiierhes  du  Béarn,  énigmes  (p.  89-97)  et  contes  popu- 
laires. Maisonneuve,  1876. 

Mélusine  (^passini).  Forez  et  Velay,  col.  253  et  sqq.;  Poitou, 
col.  245;  diverses,  col.  292,  485,  511,  556. 

Rolland  (E.).  Devinettes  et  énigmes  populaires  de  la  France. 
Paris,.  Wieweg,  1877. 

RoauES-pERRiER.  Enigmcs populaires  en  Languedoc.  Montpellier, 
1876,  24  p.  in-S",  ex.  Revue  des  langues  romanes,  1875,  p.  313-340- 

Sauvé.  Devinettes  bretonnes.  Revue  celtique,  1879,  t.  IV,  p.  61- 
104.  (Quelques-unes  de  ces  énigmes  ont  été  recueillies  par 
M.  Emault.) 


DEVINETTES. 


Devine,  devinaille  (i)  : 
J'ai  perdu  mes  mailles. 
Je  ne  peux  les  retrouver 
Que  quand  le  soleil  est  couché. 
—  Les  étoiles. 

Cf.  Mélushie,   col.   259,   D.    72    (Velay  ei  Forez);    Rolland, 
D.   115  (Ardèche). 


Gros  comme  une  pomme  qui  n'est  pas  pomme, 
Que  cent  mille  hommes  ne  mettraient  pas  dans  une 

[tomie. 

—  Une  étoile. 

3- 

Qu'est-ce  qui  a  plus  de  cent  dabons  (pièces) 
et  pas  une  seule  couture?  (M.) 

—  Les  nuages. 


(i)  C'est  la  formule  par  laquelle  on  les  commence  presque 
toujours.  —  M.  veut  dire  Matignon,  E.  Ercé,  D.  Dinan,  S.-C. 
Saint-Cast. 


300  DEVINETTES     POPULAIRES 


Cf.  Mélusinc,  col.  259,  D.  69  (Velay  et  Forez);  Rolland, 
D.  1 1  (Cantal,  Dordogne,  Languedoc,  Catalogne)  ;  Sauvé,  Re- 
vue celtique,  D.  5  (Basse-Bretagne)  ;  Bladé,  D.  83  (Armagnac 
et  Agenais). 

4- 

Qui  va  de  branche  en  branche, 
Et  de  Paris  en  France?  (E.) 

—  Le  vent. 

Cf.  Bladé,  D.  38,  41  (Agenais  et  Armagnac). 

5- 

Qui  est-ce  qui  couvère  (couvre)  ben  la  ville  de  Paris, 
Et  qui  ne  sarait  couvri'  le  haut  d'un  puits? 

(Trélivan.) 

—  La  neige. 

Cf.  Rolland,  D.  12  (Haute-Saône);  Sauvé,  D.  19  (Basse- 
Bretagne). 

6. 
Je  suis  ici  et  toi  à  Paris  :  on  peut  se  laver  avec 
la  même  ève   (eau)  et  s'essuer  (s'essuyer)  o  la 
même  serviette.  (E.) 

—  La  rosée  et  le  soleil. 

7- 
Qui  porterait  ben  un  faix  et  ne  porterait  pas 
une  maille  (un  clou)  ? 

—  L'eau. 

Cf.  Rolland,  D.  25  (Nancy,  Languedoc)  ;  Sauvé,  D.  1 1 
(Basse-Bretagne)  ;  Bladé,  D.  43  (Agenais,  Armagnac). 


EX     HAUTE-BRETAGXE 


Qui  passe  sur  l'eau  et  ne  fait  pas  d'ombre  ? 

—  Le  son  des  cloches. 

Cf.  Rolland,  D.  21  (Dordogne,  Lorraine,  Languedoc,  etc.); 
Mélusitie,  col.  254,  D.  2  (Velay  et  Forez);  Sauvé,  D.  15 
(Basse-Bretagne);  Bladé,  D.  81  (Armagnac,  Ageuais). 

9- 

Qui  tend  la  goule  sus  l'ève  (eau)  et  qui  ne  peut 
baïre?  (E.) 

—  La  campane  ou  clochette  d'une  vache. 

10. 

—  l'où  qu'tu  vas  teurtin,  teurtant? 

—  Que  qu'ça  t'fait,  touzé  tous  l'zans  !  (M.,  E.) 

—  Dialogue  d'un  ruisseau  et  d'un  pré. 

Cf.  Rolland,  D.  2;  et  loi  (Sarthe,  Dordogne,  Lithuanie, 
Allemagne);  Mélusine,  col.  556,  D.  2  (Châtillon-sur-Loire); 
Lespy,  E.  xxv  (Béarn),  p.  94;  Cerquand  (Basque),  t.  II,  p.  76, 
E.  52;  Sauvé,  D.  16-17  (Basse-Bretagne);  Bladé,  D.  iio  (Ar- 
magnac et  Agenais). 

II. 

Tant  que  c'est  p'us  grand,  ça  fait  moins  de  peur . 
Tant  que  c'est  p'us  petit,  ça  fait  plus  de  peur.  (M.) 

—  Un  pont  sur  une  rivière. 

Cf.  Rolland,  D.  27  (devinette  ancienne). 


DEVINETTES    POPULAIRES 


12. 

En  vie  du  devant, 
Mort  du  mitan, 
Baptisé  du  dère.  (E). 

—  Une  charrue  qui  est  traînée  par  des  chevaux 
et  dont  un  homme  tient  la  queue. 

Cf.  Mélusine,  col.  2^1,  D.  97  (Forez  et  Velay)  ;  Sauvé,  D.  51 
(Basse-Bretagne) . 

13- 

—  Bonjour,  madame,  o  vot'  tire  lire  qui  danse. 

—  Bonjour,  monsieur,  avec  vot'  grand  tire  lî 
bande. 

—  Auriez-vous  où  mettre  un  grand  tire  li  bande 
dans  un  poussoir? 

—  Oui,  monsieur  ;  il  est  touzé  de  frais,  et  re- 
venez à  la  maison  :  il  y  a  deux  journées  de  eu 
pour  vous. 

—  Un  homme  monté  sur  un  cheval  s'adresse  à 
une  femme  qui  dévide  ;  le  poussoir  est  un  pré 
fauché,  et  la  femme  offre  au  cavalier  deux  œufs 
à  manger. 

Cf.  Rolland,  D.  57  (Paris,  Ardèche,  pays  Messin,  Allemagne)  ; 
S.-iuvé,  D.  39  (Basse-Bretagne). 

14. 

Quatre   pattes  sur  quatre  pattes  ;  quatre  pattes 


EN      HAUTE-BRETAGNE  503. 

attend  quatre  pattes  ;  quatre  pattes  ne  vient  point  ; 
quatre  pattes  s'en  va,  et  quatre  pattes  restent. 

—  Un  chat  sur  une  chaise  qui  guette  une  sou- 
ris, et  qui  quitte  hi  chaise  après  l'avoir  vainement 
attendue. 

Cf.  Rolland,  D.  39  (pays  Messin,  Vosges,  Haute-Saône, 
Morbihan,  Alsace,  Angleterre,  Allemagne,  Hollande,  Frise). 

Qui  a  sept  pieds,  quatre  oraïlles  et  une  quoue  ? 

—  Un  chat  dans  une  marmite. 

Cf.  Rolland,  D.  42  (Ardèche)  ;  Sauvé,  D.  69  (Basse-Bre- 
tagne). 

16. 

(Quatre  allants,  quatre  tirants, 
Fouet  au  eu  et  bros  devant.  (E.) 

—  Une  vache. 

Cf.  Mélusine,  col.  245  (devinaille  poitevine);  Rolland,  D.  43 
(pays  Messin,  Vosges,  Angleterre,  Allemagne). 

17- 
Q.ui  n'a  ni  os  ni  chai, 
A  qui  H  faut  un  p'tit  drapé?  (E.) 

—  Le  lait. 

Cf.  Rolland,  D.  47  (pays  Messin). 
18. 

Veni,  venez, 
Pendi,  pendez, 


304  DEVINETTES     POPULAIRES 

Sinon  pendi  veni 

Aura  mangé  dormi.  (E.) 

—  Un  cochon  qui  dort  sous  un  chêne,  et  qui 
aurait  été  mangé  par  le  loup,  si,  en  tombant,  le 
gland  ne  l'eût  réveillé. 

Cf.  Melusine,  col.  261,  D.  90  (Forez  et  Velay)  ;  col.  557, 
Châtillon-sur-Loiug,  D.  6;  Rolland,  D.  48  (Auvergne,  Ardèche» 
Béarn,  Languedoc,  Italie,  Allemagne,  etc.);  Lespy,  E.  10; 
Bladé,  D.  88  (Amenais  et  Armagnac). 

19. 

En  m'en  revenant  du  bourg  d'Ercé, 
J'ai  trouvé  un  eu  renversé 
Qu'avait  un  peigne  sur  la  tête. 
Devinez  quelle  bête.  (E.) 

—  Un  coq. 

20. 

Qui  a  plus  de  mille  pièces  sur  le  dos  sans  une 
seule  couture? 

—  Une  poule. 

21. 

a)  Qui  n'a  ni  chai  ni  os  et  qu'a  une  petite  chemise 
Qui  n'a  ni  couture  ni  manche  ?  [blanche, 

—  Un  œuf. 

Cf.  Rolland,  D.  Gè  (Dordogne). 


EN    HAUTE-BRETAGNE  305 

b)  Une  petite  maison  qui  n'est  ni  liée  ni  che- 
vronnée, et  qu'est  pleine  diqu'au  faîte.  (E.) 

—  Un  œuf. 

Cf.  Rolland,  D.  64  (pays  Messin,  Bèam,  Allemagne,  Alsace, 
Lithuanie,  Moravie),  D.  6$  (Paris,  Cantal,  Alsace)  ;  Cerquand, 
t.  II,  p.  75,  E.  43;  Sauvé,  D.  44  (Basse-Bretagne);  Bladé, 
D.  97,  120  (Armagnac  et  Agenais). 

c)  Qui  est-ce  qui  entre  blanc  et  qui  sort  jaune? 

—  Un  œuf. 

Cf.  Thuriault,  Enigmes  créoles  de  la  Martinique,  p.  215  ;  Rol- 
land, D.  éi  (Paris,  Lorraine,  Hongrie,  Moravie). 

22. 

J'ai  vu  blanc,  j'ai  vu  na. 
J'ai  vu  châ  (tomber)  dans  mon  géneta  (jeannaie). 

—  Une  pie. 

Cf.  Cerquand,  t.  II,  p.  72,  E.  10  (Pays  basque). 
23. 

CXui  est  fait  comme  un  fou'  (four),  qui  n'est 
-pas  fou',  où  il  y  a  cent  mille  habitants  qui  volent 
comme  le  vent  ?  (E.) 

—  Une  ruche  d'abeilles. 

Cf.  Bladé,  D.  80  (Agenais  et  Armagnac). 

24. 

Qui  est  du  matin  au  soir  dans  la  prée,  et  qui 
n'en  est  pas  plus  content  au  soir  ? 

—  Une  faux. 


306  DEVINETTES    POPULAIRES 


25. 

Qui  est-ce  qui  est  fait  avant  sa  mère?  (E.) 

—  Un  bulot  de  foin,  parce  qu'on  fait  le  bulot 
ou  petit  tas  avant  le  grand  tas  appelé  veille;  or 
vieille  se  prononce  veille. 

26. 

Quelle  est  la  sorte  d'arbres  dont  il  y  a  le 
plus  ?  (E.) 

—  Plus  de  tors  que  de  bien  droits. 

Cf.  Sauvé,  D.  135  (Basse-Bretagne). 
27. 

Qui  est-ce  qui  est  piqué  autour  d'un  pré  ?  Ses' 
habits  y  tombeijt,  et  lui  ne  peut  pas  y  aller.  (E.) 

—  Un  arbre. 

28. 
Qui  est  autour  du  bois  et  ne  peut  rentrer  de- 
dans? 

—  L'écorce. 

Cf.  Rolland,  D.  86  (paj's  Messin,  Paris,  Lorraine,  Bre- 
tagne, etc.);  Sauvé,  D.  129  (Basse-Bretagne). 

29. 

Haut  comme  une  maison  qui  n'est  pas  mai- 
son ;    vert  comme  une  cive  qui  n'est   pas  cive  : . 


EX    HAUTE-BRETAGN'E  3O7 

dur  comme  une  roche  qui  n'est  pas  roche;  blanc 
comme  lait  qui  n'est  pas  lait. 

—  Un  no^-er  et  les  noix. 

Cf.  Rolland,  D.  107  (Lozère,  pays  Messin,  Ardèche,  Angle- 
terre, Alsace). 

30. 

Une  petite  potée, 

Qui  n'est  ni  pévrée  ni  salée, 

Et  qu'est  ben  goûtée. 

—  Une  noisette. 

Cf.  Rolland,  D.  109  (Paris,  Languedoc). 

Haut  père,  rude  mère,  bon  enfant  qui  est  de- 
dans. (E.) 

—  Un  châtaignier,  l'enveloppe  de  la  châtaigne 
et  la  châtaigne. 

Cf.  Mélusine,  col.  255,  D.  18  (Forez  et  Velay);  Rolland, 
D.  112  (Seine-et-Oise,  Isère,  Ardèche);  Sauvé,  D.  éi  (Basse- 
Bretagne)  ;  Bladé,  D.  50  (Armagnac  et  Ageiwis). 

32. 

Galène,  galènas,  que  j'ai  rencontré  dans  le 
fond  d'un  bois  ;  il  m'a  présenté  sa  barbe  à  faire, 
son  eu  à  lécher  ;  je  n'ai  pu  m'y  refuser.  (M.) 

—  Une  mêle  ou  nèfle. 

Cf.  Une  devinette  poitevine,  Méluslnt,  col.  246. 


308  DEVIXETTES     POPULAIRES 


33- 

Pointu  comme  une  aigùye  qui  n'est  pas  aigùye, 
gros  comme  un  fou'  qui  n'est  pas  fou'  (four).  (E.) 

—  Un  houK. 

34- 

Qui  est  mort  et  qui  mord  core  ? 

—  Les  ronces. 

35- 

Vert  comme  cive  qui  n'est  pas  cive;  blanc 
comme  naige  qui  n'est  pas  naïge  ;  rouge  comme 
sang  qui  n'est  pas  sang,  et  noir  comme  de  l'encre 
qui  n'est  pas  de  l'encre. 

Et  on  est  cor  ben  aise  de  l'porter  es  dents.  (E.) 

—  Des  cerises. 

Cf.  Rolland,  D.  lo6  (Paris). 

36. 

Haut  monté,  petit  bonnet  rouge. 

—  Une  badie  ou  cerise. 

Cf.  Bladé,  D.  53  (Agenais  et  Armagnac). 
37. 

à)  Qiaand  je  suis  petit,  je  suis  vert  ; 
A  veilli',  je  jaunis; 
N'on  m'arrache,  n'on  me  lie, 
N'on  me  délie,  n'on  me  casse  les  os, 


EN     HAUTE-BRETAGXE  3O9 

X'on  me  met  dans  l'eau. 

Je  sers  à  table 
Les  gens  les  plus  respectables, 
Et  je  les  sers  jusqu'au  tombeau.  (S.-C.) 

—  Le  lin. 

C{.  ilétusine,  col.  ï;6,  D.  2j  (Velay  et  Forez);  Rolland, 
D.  93  (pays  Messin,  Dordogne). 

h)  Vert  à  la  terre,  bleu  au  ciel,  blanc  à  l'autel. 

—  Le  lin.  (M.) 

38. 
à)  Qui  a  de  la  barbe  aux  pieds? 

—  Un  poireau. 

Cf.  Rolland,  D.  iij  (Paris,  5  variantes). 

b)  Blanc  comme  lait  qui  n'est  pas  lait,  vert 
comme  cive  qui  n'est  pas  cive,  et  qui  a  de  la 
barbe  aux  pieds. 

—  Un  poireau. 

Cf.  Rolland,  D.  114  (Paris);  Cerquand,  t.  II,  p.  75,  E.  45; 
Sauvé,  D.  56  (Basse-Bretagne). 

39- 
On  m'enterre,  je  me  déterre  ;  je  ne  suis  pas 
Dieu,  mais  je  puis  l'être. 

—  Du  froment. 

Cf.  Mélusitie,  col.  îjé,  D.  25  (Velay  et  Forez). 


310  DEVINETTES     POPULAIRES 


40. 

Blanc  guérêt,  noire  semence; 
Celui  qui  sème  pense. 

—  Le  papier,  l'encre  et  celui  qui  écrit. 

Cf.  Bladé,  D.  27;  Mélusive,  col.  2;$,  Dev.  du  Forez,  110  ij, 
et    Rolland,  D.  250  (Dordogne,  Sicile,  Angleterre,   Lithuanie). 

41. 

Je  suis  un  arbre,  et  je  ne  porte  pas  de  fruits  ; 
je  ne  dis  rien,  et  je  porte  conseil  ;  je  suis  couvert 
de  peaux  de  bêtes.  Devinez  ce  que  je  peux  être. 

—  Un  livre. 

Cf.  Bladé,  D.  28  (Armagnac,  Agenais). 
42. 

J'ai  tué  sans  voir,  j'ai  mangé  ce  qui  n'était  pas 
né,  et  je  l'ai  fait  cuire  dans  des  paroles.  (E.) 

—  Tuer  sans  y  prendre  garde  une  liévresse 
pleine,  et  faire  cuire  ses  petits  avec  des  livres. 

Cf.  Sauvé,  D.  36  (Basse-Bretagne). 

43- 

Je  suis  au  bas  d'un  champ  ;  je  vois  venir  vers 
moi  un  tranchant  qui  m'ôte  la  vie;  je  meurs,  et 
tout  le  monde  admire  la  beauté  de  ma  voix.  (M.) 

—  Un  instrument  de  musique. 

JCf.  Devinaille  du  Forez  et  du  Velaj',  Méliisliie,  col.  254. 


EX     HAUTE-BRETAGNE  3II 


44. 

a)  Deux  petits  bonshommes  qui  s'entergardent 
par  sus  le  feussé  et  qui  ne  peuvent  s'ent'voir.  (E .) 

—  Les  yeux. 

b)  Qui  est-ce  qui  court  l'un  après  l'autre  sans 
pouvoir  se  voir  ? 

—  Les  yeux. 

4S- 

a)  Tout  plein  de  petites  vaches  blanches,  et 
une  grande  rouge  dans  le  mitan. 

—  La  bouche,  les  dents  et  la  langue. 

Cf.  RoUanJ,  D.  123  (pays  Messin,  Paris,   etc.). 

b)  Deux  rangées  de  petites  juments  blanches  à 
l'entour  d'une  jument  rouge. 

—  Les  dents  autour  de  la  langue. 

Cf.  Rolland,  D.  125  (Pays  Messin,  Paris,  Dordogne,  Béarn, 
Sicile,  Angleterre,  etc.);  Sauvé,  D.  116  (Basse-Bretagne);  Bladé, 
D.  116,  118  (Armagnac,  Agenais). 

46. 

a)  Cinq  poussons,  dix  tirous,  qui  montent  la 
ruette  des  hannes  (culottes)  pétouses.  (E.) 

—  Les  dix  doigts  qui  tirent  les  bas,  et  les  cinq 
doigts  de  pied  qui  poussent  pour  entrer  dans  le 
bas. 


312  DEVINETTES     POPULAIRES 


Cf.  Sauvé,  D.  90  (Basse-Breugne)  ;  Bladé,  D.  3  (Armagnac^ 
Agenais). 

F)  Qu'est-ce  que  cinq  qui  poussent  et  dix  qui 
tirent  ? 

—  Le  pied  et  les  mains  quand  on  met  ses  bas, 

c)  Peillu  dessus,  peillu  dedans, 

Hausse  la  quette  pour  mett'  dedans.  (H.) 

—  Le  bas  de  laine. 

C.  Rolland,  D.  135  (Pays  Messin,  Languedoc,  Italie,  Cata- 
logne); Lespy,  E.  xiii  (Béarn),  p.  92;  et  Revue  des  langue^ 
romanes,  t.  VII,  p.  ^37-338  ;  Bladé,  D.  23  (Agenais,  Arma- 
gnac). 

47- 
d)  Qui  est  mort  l'année  dernière  et  qui  saute 
les  fossés  cette  année?  (D.) 

—  Des  souliers  en  peau  de  veau. 

Cf.  Sauvé,  D.  87  (Basse-Bretagne). 

b)  Q.ui  est  mort  et  écorché,  et  qui  saute  cor 
ben  les  feussés?  (E.) 

—  Les  souliers. 

Cf.  Lespy,  E.  xi  (Béarn),  p.  92  ;  Bladé,  D.  83  (Armagnac  et 
Agenais). 

c)  Vide  la  nuit  et  plein  le  jour,  plein  le  jour 
et  vide  la  nuit. 

—  Le  soulier. 


EX    HAUTE-BRETAGXE  515 

Cf.  Rolland,  D.  156   (Paris,  Seine-et-Marne,  Sarthe,  Ardèche, 
Languedoc,  Béam,  Hollande,  Lithuanie,  Alsace). 

48. 

Qui  est-ce  qui  va  sus  la  tête  à  la  messe  ? 

—  Les  clous  des  souliers. 

Cf.    Rolland,  D.    139    (Paris,   Angleterre,   Hongrie);    Sauvé, 
D.  78  (Basse-Bretagne). 

49. 

a)  Qui  est-ce  qui  entère  (entre)  avant  l'homme 
dans  l'église  ?  (E.) 

—  Son  chapeau. 

h)  Qui    entère  le  eu  le  premier  dans  l'église? 

—  Un  chapeau.  (E.) 

à)  Quel  est  le  plus  secret  de  la  maison?  (E.) 

—  Le  seuil  de  la  porte. 

h)  Qui  est  le  plus  bête  de  la  maison?  (E.) 

—  Le  seuil,  parce  qu'on  marche  dessus  et  qu'il 
ne  dit  rien. 

51- 

Pié  à  pié,  ventre  à  ventre, 
J'attire  mon  affaire  et  la  li  fourre  dans  l'venlre. 

—  Un  homme  qui  met  une  clé  dans  la  ser- 
rure d'une  armoire. 


314  DEVINETTES     POPULAIRES 


Cf.  Rolland,    D.  144    (Morbihan,  Ardèche)  ;    Sauvé,   D.  101, 
trois  variantes  (Basse-Bretagne). 

52. 

Qui  tend  les  bras  à  son  maître  quand  il  entre  ? 

—  Le  banc  du  foyer.  (E.) 

Cf.  Rolland,  D.  169  (Paris,  Seine-et-Oise). 

5?- 

Qui  est-ce  qui  s' couche  dans  son  framba  (fu- 
mier) ? 

—  Le  feu. 

Cf.  Méliisitie,  col.   257,    D.   37  (Velay   et   Forez);    Rolland' 
D.  152  (Morbihan,  ArdècheJ  ;  Bladé,  D.  64  (Armagnac,  Agenais). 

54- 

Greù  (gros)  comme  deux  bœufs, 
Qui  ne  pèse  pas  deux  œufs.  (E.) 

—  La  fumée. 

Cf.  avec  une  devinaille  poitevine  {Mélustne,  col.  29J). 

55- 

d)  Qui  rechigne  des  crocs  quand   on   entère 
dans  la  maison? 

—  La  crémaillère. 

h)  Qui   est-ce  qui  grince  des    dents  sus   son 
maît'e  ? 

—  Une  crémaillère. 

Cf.   Rolland,    D.    150   (Seine-et-Oise,    Haute-Saône,    Paris, 
Béarn)  ;  Sauvé,  D.  8;  (Basse-Bretagne). 


EX    HAUTE-BRETAGXE  315 

56. 

a)  Qui  a  l'œil  dans  le  mitan?  (E.) 

—  Un  trépied. 

b)  Haut  monté,  court  habillé, 
Chausse  naire  et  eu  percé. 

—  Un  trépied. 

57- 

Quand  on  les  étreint,  i'  s'entr'approchent,  et 
quand  on  les  laisse  aller,  i'  se  secouent. 

—  Les  pincettes. 

58. 

a)  Qui  a  un  nez  pointu 

Et  deux  cônes  dans  l'eu?  (E.) 

—  Un  soufflet. 

M.  Emault  (^Mélusine,  col.   292)  cite  une  devinette  analogue 
de  Saint- Brieuc.  Cf.  Sauvé,  D.  74  (Basse-Bretagne). 

b)  Qui  a  deux  cônes  au  eu,  une  à  la  tête   et 
trois  pertus  sous  l'ventre? 

—  Un  soufflet. 

c)  Qui  a  trois  yeux  et  ren  qu'un  nez  ? 

—  Un  soufflet. 

d)  Qui  est-ce  qui  respire  et  qui  ne  vit  pas  ? 

—  Un  soufflet.  (M.) 

Identique  chez  les  Wolofs  de  Sénégambie,  Rolland,  p.  168. 


3l6  DEVINETTES    POPULAIRES 

59- 
Qui  a  l'œil  dans  l'bout  de  la  quoue?  (E.) 

—  Une  casserole. 

Cf.  Mélusiue,  col.  258,  D.  49  (Velay  et  Forez). 
60. 

a)  Qui  est  gros  comme  une  amande, 
Et  qu'emplit  toute  une  chamb'e  ?  (E.) 

—  Une  chandelle. 

Cf.  Mélut'tnc,   col.   259,    D.   65    (Velay  et  Fore?);    Rolland, 
D.  167  (Paris,  Italie,  Argovie)  ;  Thuriault,  Enigmes  créoles,  p.  217. 

V)  Monsieur  et   madame  lisent  dans  leur  lit  ; 
qu'est-ce  qui  fond? 

—  La  chandelle. 

Cf.  Sauvé,  D.   113  (Basse-Bretagne). 

c)  Qu'est-ce  qui  fond  pendant  que  les  prêtres 
disent  la  messe  ? 

—  Les  cierges. 

61. 

Quelle  est  la  bienfaitrice  à  laquelle  on  tourne 
le  dos  ?  (E.) 

—  Une  chaise. 

62. 
Qui  est  plein  la  nuit  et  vide  le  jour? 

—  Un  lit. 


EN     HAUTE-BRETAGNE  317 

Cf.   Melusine,   col.   258,   D.   40   (Velay  et  Forez)  ;    Rolland, 
D.  136  (Paris,  Sarthe,  Ardèche,  etc.). 

63. 

Qui  laisse  son  ventre  pour  aller  boire?  (E.) 

—  Une  taie  d'oreUler. 

Cf.   Mélusine,    col.    2;8,    D.    52    (Velaj-    et    Forez);    Sauvé, 

D.  96  (Basse-Bretagne),  Bladé,  D.  63    (Armagnac  et  Agenais). 

64. 

Qui  passe  par  une  petite  mette  et  n'en  trouve 
jamais  la  fin  ? 

—  La  corde  d'un  rouet. 

65. 

Quatre     petites     bonnes    femmes    qui     s'ent' 
coussent,  et  qui  ne  peuvent  s'attraper.  (M.) 

—  Les  branches  d'un  dévidoir. 

Cf.  Rolland,   D.  218  (Paris,  Bretagne,   Lorraine,  Venise,  Al- 
sace);   Lespy,   E.  21,   p.  93    (Béam);    Cerquand,  t.   II,  p.   73, 

E.  16;  p.  74,  E.  34-41  ;  Sauvé,  I>.  105-106  (Basse-Bretagne); 
Bladé,  D.  9;  (Armagnac  et  Agenais). 

66. 

Quel  est  le  plus  sot  dans  une  maison  ?  (E.) 

—  Le  sas,  parce  qu'il  jette  la  farine  et  qu'il 
garde  le  bran  (son). 

-      Cf.  Rolland,  D.  99. 


3l8  DEVINETTES    POPULAIRES 

67. 

a)  Qui  a  l'œil  au  milieu  du  ventre? 

—  Une  tonne. 

b)  Sav'ous  ce  qui  bouet  sans  feu  ? 

—  Une  tonne. 

Cf.  Sauvé,  D.  124  (Basse-Bretagne). 

c)  Qui  est-ce  qui  a  les  os  sur  la  peau  ? 

—  Une  barrique. 

d)  Qui  a  les  côtes  sur  le  cuir? 

—  Un  tonneau. 

Cf.  Rolland,  D.  94  (Seine-et-Oise,  Seine-et-Marne). 

e)  Qui  a  deux  eus  et  point  de  tête  ?  (E.) 

—  Un  tonneau. 


a)  Qui  passe  par  un  petit  trou  et  y  laisse  un 
bout  d'sa  quoue? 

—  Une  aiguillée  de  fil. 

Cf.  Mélusine,  col.  259,  D.  éi  (Velay  et  Forez);  Rolland, 
D.  189  (Sarthe,  Cantal,  Ardèche,  Angleterre,  Flandre);  Sauvé» 
C  94,   95  (Basse-Bretagne). 

F)  Qui  traîne  ses  bouyeaux  après  soi? 

—  Une  aiguille. 


EN      H  AUTE-BRETAGXE  319 

69. 

Je  vous  ai  vu  dans  un  endroit  où  vous  n'êtes 
jamais  allé,  et  je  vous  ai  vu  là.  (E.) 

—  Dans  une  glace. 

Cf.  Rolland,  D.  190  (.Angleterre). 
70. 

Pus  i'  en  a,  moins  ça  pèse.  (E.) 

—  Des  trous  dans  une  planche. 

Cf.  Mélusine,  col.  262,  D.  54  (Velay  et  Forez),  et  E.  Rol- 
land; Sauvé,  D.  m  (Basse-Bretagne);  Bladé,  D.  71  (Arma- 
gnac et  Agenais). 

Qui  s'emplit  par  le  eu  et  se  vide  par  la  goule  ? 

—  Un  puits. 

72. 

Haut  monté,  bas  descendu, 
Cloque  du  eu  quand  il  y  fut. 

—  Un  seau. 

Cf.  Rolland,  D.  222,  223  (Morbihan,  Paris,  Seine-et-Marne). 

73- 
Un  rondin,  bondain,  plein  de  p'tits  rondiniaux. 

—  Un  four  rempli  de  pain. 


320  DEVINETTES     POPULAIRES 

74- 

à)  Qui  lève  dans  un  bois  sans  racines  ? 

—  La  pâte. 

Cf.  Mèlusine,  col.  485,  D.  3  (Pithiviers). 

b)  Qui  lève  dans  le  milieu   d'un  bois  sans  y 
être  semé  ? 

—  La  pâte. 

75- 
Quel  est  le  plus  recherché  de  la  maison?  (E.) 

—  Le  pain. 

76. 
Un  corps  mort  qui  porte  les  vivants  dans  son 
corps.  (S.-C.) 

—  Un  navire. 

77- 

a)  Qui  est  au  mitan  d'un  bois,  qui  dispute  tout 
le  monde  et  à  qui  personne  ne  dit  ren?  (E.) 

—  Un  prêtre  dans  la  chaire. 

Cf.  Rolland,  D.  269    (pays  Messin,  Argovie,  Allemagne,    Li- 
thuanie). 

b)  Blanc  et  noir  dans  le  creux  d'un  bois.   (M.) 

—  Un    prêtre    dans   sa   chaire   ou    dans   son 
•confessionnal. 


EN     HAUTE-BRETAGNE 


c)  Qui  est-ce  qui  est  blanc  quand  il  est  de- 
dans et  noir  quand  il  est  dehors  ?  (Trélivan.) 

—  Un  prêtre. 

Cf.  Rolland,  D.  270  (Paris,  Lorraine)  j  Bladé,  D.  79  (Arma- 
gnac, Agenais). 

78. 

d)  Un  corps  à  mi-mort 

S'éveille  si  fort 
Qu'il  éveille  un  corps  mort 
Qui  passe  sur  un  corps  à  mi-mort  ; 
L'autre  corps  à  mi-mort 
Passe  sur  des  corps  morts 
Et  tire  sur  des  corps  sans  âme, 
Et  le  corps  sans  âme  s'écrie  si  fort 
Qu'il  éveille  l'autre  corps  à  mi-mort, 
Qui  entre  et  ne  sort  pas  à  moins  d'avoir  mangé 

[son  père. 
Et  l'autre  corps  à  mi-mort  ne  sort  pas. 

—  Le  coq  éveille  le  bedeau  qui  passe  sur 
•sa  femme  à  moitié  endormie,  va  sonner  les 
cloches  et  éveille  le  prêtre  qui  mange  l'hostie. 

Cf.  Mélusine,  col.  2j6,  D.  26  (Velay  et  Forez);  Rolland, 
D.  52  (Ecosse,  Allemagne,  Angleterre);  Sauvé,  D.  liS  (Basse- 
Bretagne);  Bladé,  D.  é)  (Armagnac,  Agenais). 

i)  Qui  entère  dans  sa  mère  pour  manger  son 
père? 

—  Une  personne  qui  entre  à  l'église  pour 
•communier. 


322  DEVINETTES     POPULAIRES 


79- 

à)  Fait  d'os  et  de  chair,  passe  par  sus  les  morts,, 
entre  dans  le  sein  de  sa  mère  pour  manger  son 
père  et  faire  parler  deux  corps  nommés  sans  âme. 

—  Un  bedeau. 

Cf.  Rolland,  D.  272  (pays  Messin,  Hérault). 

b)  Un  enfant  va  dans  le  sein  de  sa  mère,  prend' 
une  poignée  d'herbes  sèches,  fait  parler  un  corps 
sans  âme  et  mange  son  père. 

—  Le  bedeau  qui  entre  à  l'église,  sonne  les 
cloches  et  communie. 

80. 
Cl)  Haut  monté,  court  habillé,  qui  fait  courir 
les  petites  bonnes  femmes. 

—  Une  cloche. 

Cf.  Rolland,  D.  274  (Seine-et-Oise,  Paris,  Ardèche,  Cata- 
logne); Sauvé,  D.  66  (Basse-Bretagne). 

b)  Qui  fait  trotter  les  veilles  et  couri'  les 
jeunes? 

—  Les  cloches  :  baise  le  eu  à  celui  qui  les  hoble. 

81. 

Je  suis  sur  le  temple;  j'ai  une  jolie  gorge,  et 
jamais  je  ne  chante  ;  je  suis  sur  la  croix,  et  la 
croix  me  porte.  (E.) 

—  Un  coq  de  clocher. 


EX     HAUTE -BRETAGNE  523 


82. 

Qui  n'a  ni  père  ni  mère,  et  qui  a  père,  mère 
et  enfants  ?  (E.) 

—  Le  cimetière. 

83. 
Une  fille  s'en  va  à  confesse  et  dit  :  Mon  père^ 
je  m'accuse  d'avoir  fait  mouri'  ma  mère,  empoi- 
sonné mon  père,  et  laissé  mon  corsage  aller  aux 
jeunes  garçons.  Devinez  ce  qu'oUe  a  fait.  (E.) 

—  Sa  mère  est  morte  en  couche  ;  en  pétant 
elle  a  empoisonné  son  père  et  laissé  son  corset  à 
deux  garçons. 

84. 
Le  bonhomme  a  le  long,  la  bonne  femme  a  le 
rond,  i'  mettent  tout  ça  dans  le  même  pertus,  et 
ça  fait  du  bien  es  deux. 

—  Un  homme  qui  met  au  four  des  pains  que 
lui  donne  la  femme. 

Cf.  Sauvé,  D.  é)  (Basse-Bretagne). 
85. 

Qui  manie  toute  la  journée  cinq  barres  de  fer 
sans  se  lasser  ? 

—  Une  femme  qui  tricote. 


324  DEVINETTES    POPULAIRES 


DEMANDES   FACÉTIEUSES. 

86. 

Aimez-vous  mieux  tras  petites  démâselles  à  cou- 
cher o  vous  ou  un  grand  pendu  à  vot'  porte? 

—  Trois  couleuvres  dans  un  lit  ou  un  cochon 
tué. 

87. 

Pourquoi  fait-on  bouillir  l'ève?  (E.) 

—  Parce  qu'on  ne  peut  pas  la  faire  rôtir. 

Cf.  Rolland,  D.  311. 

88. 
Pourquoi  le  beu  (bœuf)  va-t-i'  à  la  haie  ? 

—  Parce  qu'elle  ne  peut  aller  à  lui. 


Pourqua  les   monniers  portent-i'  des  bonnets 
blancs?  (M.) 

—  Pour  se  couvrir  la  tête. 

Cf.  Bladé,  D.  128  (Armagnac  et  Agenais). 
90. 

Qiii  entère  dans  la  prée  avant  l'beu  ?  (M.) 

—  Son  haleine. 


EN     HAUTE-BRETAGXE  325 


91. 

Quel  est  le  manteau  l'pus  chaud  en  hiver  ? 

—  Celui  de  la  cheminée. 

92. 

Qu'est-ce  que  l'bon  Dieu   n'a  jamais  pu  faire 
et  jamais  ne  fera  ? 

—  Un  bâton  sans  deux  bouts. 

Cf.  Sauvé,  D.  138  (Basse-Bretagne). 

93- 
Qu'est-ce  que  Dieu  ne  peut  faire? 

—  Une  montée  sans  dévalée. 

94. 

De  queu  côté  s'ouvèrent  les  portes  à  Paris  ? 

—  Du  côté  des  gonds. 

95- 

Quelle  sorte  de  pierres  y  a-t-il  le  plus  dans  la 
rivière?  (E.) 

—  Plus  de  mouillées  que  de  sèches. 

Cf.     Rolland,    D.    347    (Argovie,    Alsace);    Sauvé,    D.    15 J 
(Basse-Bretagne) . 

96. 

Qu'est-ce  que  dit  une  bue  (buire)  quand  on  la 
vêsse? 

—  Elle  diminue. 


'326  DEVINETTES    POPULAIRES 


97- 

Qu'est-ce  qui  ressemble  le  plus  à  la  moitié  de 
la  lune  ? 

—  L'autre  moitié. 

Cf.  Rolland,  D.  384  (Dordogae). 
98. 

Queue  différence  y  a-t-i'  entre  un  curé  et  un 
bout  de  boudin  ?  (E.) 

—  C'est  que  le  curé  est  lié  par  le  milieu  et  le 
boudin  par  les  deux  bouts. 

99. 

Quelle  est  la  différence  entre  un  juge  de  paix 
et  un  escalier?  (M.) 

—  L'un  fait  lever  la  main  et  l'autre  le  pied. 

Cf.  Sauvé,  D.   158  (Basse-Bretagne). 
100. 

La  chaussure  de  mille  chiens,  à  un  liard  le  sou- 
lier, combien  la  chaussure  ? 

—  Mille  sous. 

lOI. 

Une  compagnie  de  perdrix  est  dans  un  champ, 
et  l'autre  dans  l'autre.  L'une  dit  à  l'autre  :  «  Ve- 
nez deux  o  nous,  et  je  serons  autant  que  vous.  » 
Et  les  autres  disent  :  «  Venez  deux  o  nous,  j'ai- 


EX     HAUTE-BRETAGNb  327 

Ions  être  moitié  pus  que  vous.  »  Cambien  dans 
chaque  ? 

—  Dix  dans  l'une  et  quatorze  dans  l'autre. 

102. 

Un  bonhomme  allait  à  la  foire  do  son  gars  :  il 
avait  neuf  ans  de  pus  que  son  père. 

—  Neuf  vans. 

103. 

Bonjour,  cent  houas  ! 
—  Un  cent  nous  n'somm's  pas. 
Si  i'élions  autant  que  j'sommes, 
Et  la  moitié  d'autant,  et  l'quart  d'autant, 
Et  celle  qui  nous  a  couvés, 
Nous  ferions  juste  un  cent.  (E.) 

—  Trente-six. 

Cf.  Sauvé,  D.  160. 

104. 

Gnquante  et  deux   chênes   placés   dans   sept 
caves,  cambien  (sic)  ça  fait-i'  par  cave  ? 

—  Cinq  entes  (pommiers)  et  deux  chênes  :  un 
arbre  par  cave. 

105. 

Cambien  est-i'  prins  de  chemises  à  Paris  par 
dimanches  (dix  manches)  ? 

—  Cinq. 


328  DEVINETTES    POPULAIRES 


106. 

Une  jument  qui  avait  cinq  ans,  et  son  poulain, 
sept  ans  de  plus  était  le  fils  de  la  jument. 

—  Sept  taons. 

107. 

Une  barrique  pleine  d'œufs  jusqu'à,  la  bonde^ 
à  un  sou  l'œuf,  combien  la  douzaine  ?  (E.) 

—  Douze  sous. 


Vincent  mit  l'âne  dans  le  pré,  et  cent  vingt 
dans  l'autre.  (M.) 

—  Et  s'en  vint  dans  l'autre. 

Se  retrouve  identique  à  un  mot  près  dans  Bladé,  Chansons 
françaises  recueillies  en  Armagnac,  p.  100.  Voy.  aussi  Bladé,. 
D.  125. 

109. 
Beurre  a-t-i'  d'z  os,  rate  a-t-i'  ailes  ? 

no. 

Diversitas,  litcencié,  rougata,  brûla  patara,  latte 
ôtée,  trou  s'y^fit,  rat  s'y  mit.  (E.) 

1 II. 
Coq  entrit,  pie  n'osit,  papier  au  lit. 


EN     HAUTE-BRETAGNE  329 


Ja,  pie,  trâ.  (Cela  se  dit  vite  et  veut  dire  un 
geai,  une  pie  et  une  trâ  ou  grive). 

113. 

L'habit  se  coud  i'  ? 
Le  grain  se  moût  i'  ? 
Si  l'habit  se  coud, 
Le  grain  se  moût. 

—  Un  tailleur  et  un  meunier. 

Cf.  Bladé,  D.  49  (Agenais,  Armagnac)  ;  et  Sauvé  (Basse- 
Bretagne),  p.  103-104,  où  sont  des  devinettes  analogues  aux 
n°=  109-114. 

114. 

Je  se  allée  sez  ma  vaisine  ;  je  li  ai  demandé  son 
tiré,  son  miré  et  son  galopiné;  o  me  dit  qu'a 
mirait,  qu'o  tirait  et  qu'o  galopinait. 

—  La  tournette,  la  cuiller  à  verser  et  la  tuile 
à  galette  ;  la  voisine  était  occupée  à  faire  de  la 
galette. 

115. 

J'ai  été  sez  ma  vaisine  ;  je  li  ai  dit  que  si  elle 
l'avait,  i'  ne  fallait  pas  me  l'prêter,  que  si  elle  ne 
l'avait  pas,  i'  fallait  me  l'prêter.  (E.) 

—  La  boîte  en  bois  appelée  carrosse  sur  la- 
quelle les  femmes  s'agenouillent  pour  laver. 


330   DEVINETTES  POPULAIRES  EN  HAUTE-BRETAGNE 


Cf.  Sauvé,  D.  122  (Basse-Bretagne)  ;  Bladé,  D.  92  (Arma- 
gnac, Agenais). 

116. 

La  grande  contière,  pignière,  pivaudière,  qui 
dit  à  ses  petits  contiaux,  pigniaux,  pivaudiaux  : 
N'allez  point  au  bois  contant,  pignant,  pivau- 
dant,  tandis  que  vous  ne  soyez  grands  comme  la 
grande  contière,  pignière,  pivaudière.  (Evran.) 

—  C'est  une  couleuvre  qui  dit  à  ses  petits  de 
ne  point  aller  au  bois  avant  qu'ils  soient  grands 
comme  elle. 


INDEX 


(Le  numéro  est  celui -de  l'énigme  et  non  celui  de  la  page.) 


Aiguille,  68. 
Arbre,  26,  27. 
Armoire,  51. 
Banc  de  foyer,  52. 
Bas,  46. 
Bâton,  92. 
Bedeau,  78,  79. 
Boeuf,  88,  90. 
Bonnet  blanc,  89. 
Bouche,  4). 
Boudin,  98. 
Bue  ou  buire,  96. 

Calculs,  100,  loi,  103,  104. 

Casserole,  59. 

Cavalier,  13. 

Cerise,  35,  36. 

Chaise,  éi. 

Chandelle,  60. 

Chapeau,  49. 

Charrue,  12. 

Chat,  14,  i;. 

Châtaignier,  3 1 . 

Chemise,  loj. 

Cheval,  12,  14. 

Cierge,  6r. 

Cimetière,  82. 

Clé,  51. 

Cloche,  78,  79,  80. 

Clochette,  9. 

Clou,  48. 


Cochon,  18  ;  tué,  86. 
Communion,  78,  79. 
Confession,  85. 
Coq,  19,  III. 
Coq  de  clocher,  81. 
Couleuvre,  86,  116. 
Crémaillère,  55. 
Curé,  98. 
Demoiselles,  136. 
Dents,  45. 
Dévidoir,  13,  éj. 
Dieu,  92,  93. 
Diversitas,  106. 
Doigts,  46. 
Eau,  6,  7,  87. 
Ëcorce,  28. 
Écriture,  53. 
Église,  78,  79. 
Encre,  40. 
Escalier,  99. 
Étoiles,  I,  2. 
Fau.x,  24. 
Femme,  13. 
Feu,  55. 
Foin,  2;. 
Four,  73,  84. 
Froment,  59. 
Fumée,  54. 
Galetier,  114. 
Gland,  iS. 


332 

Haie,  88. 

Haleine,  90. 

Houx,  33. 

Ja,  pie,  trâ,  112. 

Jeux  de  mots,    102,   104,  105, 

106,   108,  109,  113,  115. 
Juge  de  paix,  99. 

Lait,  17. 

Langue,  45. 

Lièvre,  42. 

Lin,  37. 

Lit,  62. 

Livre,  41,  42. 

Loup,  18. 

Lune,  98. 

Manteau,  91. 

Marmite,  15. 

Meunier,  89,  113. 

Miroir,  69. 

Musique  (instrument  de),  43. 

Navire,  76. 

Nèfle,  32. 

Neige,  5. 

Noisette,  30. 

Noyer,  29. 

Nuage,  3. 

Œufs,  13,  21,  107. 

Pain,  75,  84. 
Papier,  40. 
Pâte,  74. 
Pie,  22. 
Pied,  46. 


INDEX   DES   DEVINETTES 


Pierres,  95. 

Pincettes,  57. 

Poireau,  38. 

Pont,  u. 

Porte,  94. 

Poule,  20. 

Pré,  10,  15. 

Prêtre,  77,  78. 

Puits,  71. 

Ronce,  34. 

Rosée,  6. 

Rouet  (corde  de),  64. 

Ruisseau,  10. 

Ruche,  23. 

Sas,  66. 

Seau,  72. 

Seuil,  50. 

Soleil,  6. 

Son,  8. 

Soufflet,  58. 

Soulier,  47,  48. 

Taie  d'oreiller,  63. 

Tailleur,  113. 

Tamis,  100. 

Tonne,  67. 

Trépied,  56. 

Tricoteuse,  85. 

Trous,  70. 

Vache,  lé. 

Van,  102. 

Vent,  4. 

Yeux  (les),='44. 


^^^ 


III 


LES    FORMULETTES 


l&ra  lEX  que  les  formulettes  aient  pour  l'étude  du  langage 
et  celle  des  croyances  et  des  traditions  une  importance 
égale  à  celle  des  proverbes  et  des  devinettes,  on  s'en 
est  jusqu'à  présent  peu  occupé  en  France,  et  je  ne  crois  pas 
qu'il  ait  été  publié  sur  ce  sujet  de  livre  spécial.  On  trouve 
quelques  formulettes  dans  l'excellent  recueil  intitulé  Mélusine, 
auquel  j'ai  été  si  redevable  dans  tout  le  cours  de  ce  livre,  dans 
la  Faune  populaire,  de  E.  Rolland  ;  dans  Bladé,  les  Chansons  po- 
pulaires recueillies  en  Agetiais  et  Proverbes;  dans  Lespy,  Proverbes 
de  Béarn  ;  Perron,  Proverbes  de  la  Franche-Comté,  p.  123  sqq. 
Souche,  Croyances,  présages  et  traditions  diverses,  Niort,  Clouzot, 
1880,  in-S"  de  32  p.  ;  mais  dans  aucun  de  ces  ouvrages  elles  ne 
sont  assez  nombreuses  pour  former  un  ensemble  de  quelque 
importance. 

La  classification  des  formulettes  n'a  point  été  tentée  jusqu'ici. 
J'ai  divisé  celles  que  j'ai  reueillies  en  trois  sections  :  la  pre- 


334  FORMULETTES  POPULAIRES  EN  HAUTE-BRETAGNE 


mière  comprend  les  formulettes  enfantines  à  l'aide  desquelles 
on  amuse  les  enfants,  qui  servent  à  leur  apprendre  des  mots 
ou  des  gestes,  grâce  à  une  sorte  de  mnémotechnie. 

Dans  la  seconde,  j'ai  donné  quelques  exemples  de  l'inter- 
prétation du  chant  des  oiseaux,  du  cri  des  animaux,  et  aussi 
des  formulettes  relatives  aux  poissons  et  aux  insectes.  Enfin, 
sous  le  titre  de  formulettes  diverses,  j'ai  compris  celles  qui  ne 
rentraient  point  sous  ces  deux  classifications. 

Les  formulettes  sont  très-nombreuses,  et  j'en  ai  plusieurs 
centaines  ;  mais,  à  cause  des  limites  de  ce  petit  livre,  j'ai  dû  me 
borner  à  en  citer  quelques-unes  de  chaque  genre. 


FORMULETTES. 


On  dit  aux  enfants,  en  touchant  avec  le  doigt  chacun 
des  points  que  l'on  désigne  : 

Mes  deux  croisées. 

On  met  ses  deux  doigts  sur  ses  yeux. 

Ma  dégouùère. 

On  met  ses  deux  doigts  dans  ses  narines. 

Mon  four. 

On  met  son  poing  dans  sa  bouche. 

Via  par  où  j'pète! 

On  se  donne  un  coup  sur  la  fesse.  (E.)  (i). 

Cf.  Mélusine,  col.  264. 

2. 

Quand  on  donne  une  friandise  à  un  enfant,  on  prend 
délicatement  le  bonbon  entre  le  pouce  et  l'index  de  la 
main  droite,  et  on  touche  le  front  en  disant  : 

Voilà  l'bon  Dieu. 

Puis  le  menton  : 

Voilà  ses  pieds. 

(l)  E.  veut  dire  Ercé  prés  Liffré,  D.  Dinan,  M.  Matignon^ 
S.-C.  Saint-Cast. 


336  FORMULETTES     POPULAIRES 

En  touchant  le  nez  : 
Voilà  Christophe. 

L'enfant  ouvre  la  bouche  : 

Q.ui  fourre  dans  son  cofifre.  (D.) 

Cf.  Mélusine,  col.  318. 

3- 

On  dit  aux  tout  petits  enfants  dont  on  touche  avec  la 
main  les  différentes  parties  de  la  figure,  en  commençant 
par  le  menton  et  en  finissant  par  le  front  : 

d)  Menton  fourchu, 
Bouche  d'argent, 
Nez  cancan, 
Joue  rôtie. 
Joue  bouillie, 
Petit  œil, 
Grand  œil. 
Petit  souci  (sourcil), 
Grand  souci. 
Toc,  toc,  toc, 
La  mailloche.  (D.) 

h)  Voilà  le  bon  Dieu,  voilà  ses  pieds. 
Voilà  Marion  qui  joue  du  violon  (D.) 

4. 
On  prend  les  enfants  par  le  menton,  et  on  leur  dit  : 

Par  la  barbe,  Ruben, 
Je  te  tiens. 


EN      HAUTE-BRETAGNE  357 

—  Si  tu  m'y  tiens, 
Je  t'y  tiens. 

—  Le  premier  qui  rira 
Sur  la  barbe  il  aura.  (D.) 

5- 

Jeu  de  :  Berlin,  peste  : 

d)  Pirette,  Pirette. 
Cent  écus  (bis)  dans  la  ménette.  (D.) 

b)  Berlin,  berlin  peste  ; 
Madame  est  au  feu 

Qui  cuit  des  petits  œufs  ; 
Le  petit  chat  qu'en  veut. 
Qui  dit,  qui  dit Miaô  !  (D.) 

c)  Berlin,  berlin,  peste. 
Combien  l'aiguillette  ? 

—  Cinq  sous  la  demie  ; 

Petit  bonhomme  (bis),  t'es  pris.  (D.) 

d)  Pirette,  Pirette, 

Cent  écus  : 
Ma  vache  est  vendue.  (D.) 

6. 

Turlututu,  chapeau  pointu  : 
As-tu  vu  Brucaille, 
Qui  fricassait  des  œufs  pourris 
Dans  son  chapeau  de  paille?  (D.) 


138  FORMULETTES     POPULAIRES 


7- 
On  met  les  enfants  sur  ses  genoux  en  leur  disant  de 
venir  scier  du  blé  ;  on  les  prend  par  les  deux  mains  qu'on 
soulève  en  l'air,  puis  qu'on  laisse  retomber  en  disant  : 

Scions  d'en  haut  ! 
Scions  d'en  bas  !  (D.) 

8. 

En  chatouillant  l'enfant,  on  dit  : 

La  bibite,  la  bibite  ; 
et  quand  on  arrive  au  cou,  on  dit  : 

Couic  ! 
en  fourrant  les  doigts  dans  son  cou.  (D.) 

9- 

Quand  les  enfants  pissent  au  lit,  on  leur]cliante  r 
Pissenlit  à  la  bataille  ; 
On  lui  fera  un  lit  de  paille, 
Et  la  verge  au  pied  du  lit 
Pour  fouetter  le  pissenlit.  (D.) 

10. 
Montez  l'ccheletté  ; 
Montez-la  bien. 

La  petite  souris  a-t-elle  passé  par  là  ? 
—  Ah  !  elle  est  descendue.  (D.) 

IT. 

Sabre  de  bois, 
Pistolet  de  paille  : 


EN     HAUTE-BRETAGXE  559 

Si  je  me  mets  en  colère, 
Je  te  bâterai.  (D.) 

On  apprend  cela  aux  petits  enfants   en  leur  faisant 
fermer  le  poing. 

12. 

On  prend  la  main  de  l'enfant  en  lui  touchant  chaque 
doigt  l'un  après  l'autre,  et  en  disant  : 

Poucette, 

Beurrette, 

Maître  doigt, 

Capitaine 

Et  petit  doigt. 

Et  on  secoue  le  petit  doigt  en  répétant  vite  :  «  Petit 
doigt,  petit  doigt.  »   (D.) 

13- 

En  allant  au  bois, 
J'ai  perdu  mon  soulier. 
Mon  sabot  : 
Tourne,  larigot.  (D.) 
On  se  tient  par  les  bras,  et  à  la  fin  on  tourne  brusque 
ment. 

14. 
Même  mouvement  pour  la  suivante  : 

La  violette  en  double, 
Double,  double,  double. 
Tourne-toi,  vire-toi, 
Ton  sabot  est  derrière  toi.  (D.) 


340  FORMULETTES     POPULAIRES 


Sassons  berlutons, 

La  farine,  la  farine, 

Sassons  berlutons, 

La  farine  au  p'tit  poupon. 

Et  on  secoue  le  petit  poupon  qu'on  a  assis  sur  ses 
genoux.  (D.) 

l6. 

En    faisant    remuer    ses   mains  devant  l'enfant ,   on 
chante  : 

Ménette  à  papa, 
Ménette  à  maman, 
Ménette  à  l'enfant. 
Ah  !  la  belle  ménette  à  l'enfant, 
Ah  !  la  belle  ménette  !  (D.) 

17. 
On  tient  l'enfant  sur  ses  genoux,   et  lui  touchant 
successivement  le  pied  d'une  jambe,  puis  la  jambe,  et 
ensuite  l'autre  pied  et  l'autre  jambe,  on  lui  chante  : 

Voilà  mon  pied  ; 

Voilà  ma  jambe. 
Voilà  le  pied  de  mon  autre  jambe. 
Voilà  la  jambe  de  mon  pied.  (D.) 


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§   II.    —    FORMULETTES    ANIMALES. 


«ES  interprétations  du  langage  des  bêtes,  les  incanta- 
tions qu'on  leur  adresse  sont  en  grand  nombre.  J'en 
ai  recueilli  plus  de  cent  cinquante  ;  je  me  contente 
d'en  citer  ici  quelques-unes;  plus  tard,  je  publierai  les  autres. 
On  pourra  consulter  sur  ce  sujet  la  Fauve  populaire  de  M.  Eu- 
gène Rolland  (Paris,  Maisonneuve),  dont  le  premier  volume 
traite  des  Animaux  sauvages  ;  le  deuxième  des  Oiseaux  sauvages  ; 
le  troisième  des  Reptiles,  des  Poissons,  des  Mollusques,  des 
Crustacées  et  des  Insectes,  et  sur  les  Oiseaux  sauvages  de 
la  Haute-Bretagne  en  particulier,  un  article  que  j'ai  publié 
dans  la  Rn'ue  de  linguistique,  t.  XIV,  p.  i. 

Voici  un  petit  conte  où  le  langage  des  animaux  domestiques 
est  mis  en  scène  d'une  façon  assez  plaisante  : 

Une  bonne  femme  qui  avait  une  vache,  un 
cochon,  un  poulain,  un  coq  et  une  cane,  alla  à 
des  noces,  où  elle  s'amusa  tellement  qu'elle  y 
resta  trois  jours. 

Comme  personne  ne  soignait  ses  bêtes,  elles 
avaient  faim,  et  la  vache  disait  : 

—  Jeanne,  Jeanne. 
Le  cochon  : 

—  Hé  bien  !  hé  bien  ! 


342  FORMULLETTES    POPULAIRES 

Le  poulain  : 

—  La  vois-tu  veni',  veni',  veni'. 
Le  coq  : 

—  O  s'en  viendra  tantôt. 
Et  la  cane  répétait  : 

—  Quand  !  quand  !  quand  ! 

{Coulé  par  Constant  Joulaui,  de  Gosnc.^ 

La  nuit  les  gros  chiens  disent  en  aboyant  : 

Ah  !  si  je  me  leuve,  leuve, 
J'vas  mord'e  dans  tes  hannes,  hannes,  hannes. 

(E.) 

I.  —  OISEAUX. 

Alouettes.  Les  alouettes  disent  quand  elles  volent 
bien  haut  : 

Ouvrez-moi  la  porte  du  paradis. 
Je  ne  pécherai  plus,  (ter) 

Quand  elles  sont  descendues,  elles  disent  : 

Mille  diables,  que  j'étas  haut  ! 

Var.  Quand  elles  sont  en  haut  : 

—  Je  ne  jurerai  p'us.  (Lv) 

—  Je  jurerai  cor.  (ter) 

disent-elles  quand  elles  sont  revenues  sur  terre.  (E.) 
Cf.  Rolland,  les  Oiseaux  sauvages,  p.  209. 


EX    HAUTE-BRETAGNE  343 

Les  pâtours  disent  aux  alouettes  : 
Alouette,  alouette, 
Monte  en  haut, 
Pour  attirer  le  temps  chaud 
Su'  les  p'tits  pâtouriaux 
Qui  n'ont  ni  cotte  ni  mantiaux.  (E.) 

Coqs.  Deux  coqs  qui  se  répondent  : 

—  J'embrasse  quand  j'veux  ! 

—  Tu  es  bien  heureux  ! 
Trois  : 

—  Ah  !  que  l'hiver  est  long  ! 

—  Nous  le  passerons. 

—  En  ahanant  !  (E.) 

Cf.  Sauvé,  Proverhts  breiatis,  no  264. 

Trois  coqs  sont  chacun   dans  l'aire  de  fermes  diffé- 
rentes : 

Ah  !  que  l'hiver  est  long  ! 
S'écrie  le  coq  d'une  moj'enne  ferme. 

Nous  le  passerons, 
Répond  d'une  grosse  voix  le  coq  d'un  fermier  cossu. 

Ben  en  ahanant, 
Dit  d'une  voix  grêle  le  coq  d'un  petit  fermier.  (E.) 

CoLXOu.   On  dit  au  coucou  : 

Méfie-toi  de  ma  faux, 

Coucou  ; 
Je  te  coupe  le  cou. 


344  FORMULETTES     POPULAIRES 

Ou  bien  : 

Va-t'en  aller,  coucou, 
Ou  gare  ma  faux  ;  je  t'  coupe  le  cou.  (S.-C.) 

On  prétend  que  le  coucou  s'en  va  dès  qu'il  entend  battre 
les  faux,  parce  qu'il  a  été  blessé  d'un  coup  de  faux  la  première 
fois  qu'il  vint  en  Bretagne.  (S.-C.)  Vers  Ercé,  on  dit  qu'ils  ont 
peur  d'être  sanét  (châtrés)  par  les  faucheurs. 

Quand  le  coucou  étend  ses  ailes  pour  s'envoler,  on 
lui  crie  : 

José, 
Mets  tes  voiles  au  se  (sec).  (S.-C). 

Ceci  m'a  l'air  d'une  allusion  irrévérencieuse  à  Saint-Joseph. 

GoRGE-ROUGE  (rougc-gorge)  ;  on  dit  qu'il  répète  ; 
Glorieux  d'  chouan  I 
Glorieux  de  chouan  ! 

Lorsque  le  gorge-rouge  alla  chercher  le  feu,  ses  plumes  furent 
toutes  brûlées  ;  les  oiseaux  en  eurent  pitié  et  résolurent  de  lui 
donner  chacun  une  plume  pour  le  rhabiller;  seul  le  chouan, 
oiseau  orgueilleux  et  peu  compatissant,  refusa.  C'est  pour  cela 
que,  dès  qu'il  se  montre  au  jour,  tous  les  petits  oiseaux  crient 
après  lui,  et  surtout  le  gorge-rouge  qui,  par  son  cri,  lui  re- 
proche son  orgueil  et  son  mauvais  cœur.  (E.) 

Cf.  Rolland,  les  Oiseaux  sauvages,  p.  263-264,  et  Luzel,  Qua- 
trième rapport,  p.  203. 

Lavandière.  On  lui  dit  : 

Lavandière,  ma  jolie  lavandière, 
Va  me  chercher  un  poisson  dans  la  rivière. 


EN    HAUTE-BRETAGN'E  345 

Quand  tu  arriveras, 
Tu  auras  des  pois  ; 
Si  tu  n'y  vas  pas, 
Je  t'assommerai  avec  un  fusil  d'  bois.  (S.-C.) 

Mauve,  sorte  de  mouette. 

Quand  une  mauve  a  pris  un  brin  de  lançon  {ammodites 
tohianus),  les  autres  lui  crient  : 

Goulue,  goulue,  goulue! 

Suivant  que  les  pécheurs  voient  un  équéré  (hirondelle 
de  mer)  ou  une  mauve,  ils  disent  : 

C'est  un  équéré  : 
Prends  ta  ligne  et  va  au  macré  (maquereau)  ; 

'Est  une  mauve  ; 
Serre  ta  fouée  et  te  chauffe.  (S.-C.) 

Petit-duc.  Le  petit-duc  dit  à  sa  femelle  : 

Coucher  do  ta? 
Elle  répond  : 

Ah  !  que  nenni  !  (E.) 

Rossignol.  Le  rossignol  dit  : 
Tire,  tire,  tire, 
Tiens  bon.  (E.) 
On  lui  dit  : 

Rossignol,  rossignol, 
Va-t'en  à  Rome  chercher  du  pétrole. 

Pour  mettre  le  feu 
Dans  la  ville  de  Saint-Brieuc.  (S.-C.) 


346  FORMULETTES     POPULAIRES 

II.  —  REPTILES. 
Grenouilles.  Les  grenouilles  disent  : 

Le  roi  est  kué  :  qui  qui  l'a  kué  (tué)  ? 

—  Ce  n'est  pas  ma. 

—  Ni  ma,  ni  ma,  ni  ma  (très-%ate). 

—  Qui  qui  f'ra  la  cuisine  ? 

—  Ce  ne  s'ra  pas  ma. 

—  Ni  ma  (plusieurs  fois  et  très- vite). 

—  Qui  est-ce  qui  ira  es  noces  ? 

—  Ce  sera  ma  (plusieurs  fois  et  très-vite). 

—  Qui  lavera  l'z  écu elles? 

—  Ce  n'sera  pas  ma. 

—  Ni  ma,  etc.  (ut  supra).    . 

—  Qui  a  cassé  la  baratte? 

—  Ce  n'est  pas  ma. 

—  Ni  ma,  ni  ma,  ni  ma,  etc.  (très-vite). 

III.  —INSECTES. 

BouziERS.  En  crachant  sur  les  bouziers,  qu'on  appelle 
aussi  Sangvinsangs  ou  Marguerites,  on  leur  dit  : 

Sangvinsang, 
Donne-moi  de  ton  sang  rouge  ; 
J' te  donnerai  du  sang  blanc.  (E.) 

Marguerite,  marguerite. 
Donne-moi  du  sang  rouge, 
Et  je  te  donnerai  du  sang  blanc.  (M.). 


EX     HAUTE-BRETAGXE  547 

Escargots.  On  dit  aux  colimaçons  ou  escargots  : 

Calimaçon,  montère  tes  cônes, 
Ou  bien  ton  père  et  ta  mère  s'en  vont  veni', 
Do  un  grand  coutiau  d'  bois  pour  te  couper  le 

[keu  Çcou). 

(Saint-Briac.) 

Calimaçon  borgne, 
Montère  tes  cornes.  (M.) 

Calimaçon  {Us)  montère  tes  cônes. 
Je  te  dirai  où  sont  ton  père  et  ta  mère  ; 
r  sont  dans  le  bois  des  Fosses.  (S.-Ç.) 

Coccrs"ELLE  (bête  à  bon   Dieu,  parvole  ou  pervole). 
On  dit  à  la  coccinelle  : 

Parvole,  parvole, 
Si  tu  m'aimes,  que  tu  t'envoles.  (E.) 

Parvole,  parvole. 
Si  r  bon  Dieu  m'aime,  t'envoles.  (D.) 

Petit  ange  du  bon  Dieu, 

Envole-toi  ; 
Si  le  bon  Dieu  n'veut  pas  d'toi. 
Tu  viendras  à  moi.  (S.-C.) 

Bête  à  bon  Dieu,  monte  au  ciel 

Et  m'apporte  du  miel  ; 

Si  tu  vas  en  enfer. 

Tu  m'apporteras  de  la  bière  ; 


348  FORMULETTES      POPULAIRES 

Si  tu  vas  en  purgatoire, 

Tu  m'apporteras  des  poires.  (S.-C.) 

Cf.  Souche,  p.  i6. 

Papillons.   Quand    les  pâtours  les  aperçoivent,  ils 
disent  : 

Papillon  jaune, 
Fais  du  feu  et  te  chauffe  ; 
Papillon  blanc. 
Prends  ta  quenouille  et  va  en  champs.  (E.) 

Papillons,  papillons, 
Allez  à  Broons 
Nous  chercher  du  son  ; 
Quand  vous  serez  arrivés  chez  nous. 
On  vous  donnera  des  choux  ; 
Si  vous  n'y  allez  pas, 
On  vous  écrasera  à  grands  coups  de  bois.  (S.-C.) 

IV.  —  POISSONS. 

Brème.   On  dit  à  la  brème  : 

•Brème,  brème, 
Mords  sur  l'hameçon, 
Ou  tu  auras  des  coups  de  bâton.  (S.-C.) 

Grondin.    Quand   on    le    prend,    on   prétend  qu'il 
grogne  entre  ses  dents  et  répète  : 

Ma  femme  est  grosse, 

Ma  femme  est  grosse  !  (S.-C.) 


EN    HAUTE-BRETAGNE  349 

Huîtres.  Quand  ou  jette  la  drague  pour  les  huîtres, 
on   dit  : 

Va  au  bon  Dieu. 
Prends  garde  de  t'perd'e, 
Et  reviens-t'en  pleine. 

Lançom    (ammodites    tobiaiius ,    équille).   On    dit    au 
lançon  : 

Lançon,  petit  lançon  tout  rond, 
Fais-moi  prendre  du  poisson. 
Si  tu  n'  veux  pas  me  faire  prendre  du  poisson, 
Je  te  pilerai  à  grands  coups  de  bâton.  (S.-C.) 

Quand  on  n'en  trouve  pas,   on  dit  : 
Lançon,  petit  lançon, 
Fais  bondir  le  sable  que  je  te  prenne, 
Ou  déserte  à  Compiègne.  (S.-C.) 

Morue.  On  dit  à  la  morue  : 

Mors,  morue,  mors. 
Cent  ans  après  ma  mort. 
Je  crierai  cor  : 
Mors,  morue,  mors.   (S.-C.) 

OtTRSiNS.  On  dit  aux.  oursins  : 

Petit  oursin,  deviens  gros  ; 
Tu  m'serviras  à  m'faire  un  poc.  (S.-C.) 


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§   III.    —   FORMULETTES   DIVERSES. 

JEUX.  * 

PAROLES    D'ÉLIMnv'ATION    AU   JEU. 

Belle  pomme  d'or  à''lz  révérence, 

N'y  a  plus  qu'un  roi  qui  reste  en  France. 

Adieu,  mes  amis, 

La  guerre  est  .finie  : 

Belle  pomme  d'or, 

Sors  dehors.  (M.) 

Cela  se  chante  sur  un  air^qui  estjune  sorte  de  récitatif. 

Dans  Mélusine,  col.  170,  on  trouve  plusieurs  formulettes  du 
Bessin,  de  Seine-et-Oise,  de  Chartres,  de  Liège,  de  Genève  et 
de  Quimper,  qui  se  rapprochent  de  celle-ci,  surtout  celle  de 
Quimper,  qui  n'en  diffère  que  par  trois  ou  quatre  mots.  On 
peut  aussi  comparer  une  formulette  du  pajs  Messin  (^Mélusine, 
col.  78). 

Petit  ciseau  d'or  et'd'argent, 
Ton  père  t'appelle, 
Ta  mère  t'attend 
Au  bas  du  champ. 
Pour  y  manger 


FORMULETTES    POPULAIRES.  351 

Du  lait  caillé 
Que  les  souris  ont  barbotté 
Depuis  une  heure  de  temps  ; 
Va-t'en.  (M.) 

Pour  faire  manquer  quelqu'un  qui  joue,  on  lui  crie  : 

J' t'enfaîne 
Dans  la  croix  d'un  chêne. 
Tu  as  bu  du  lait  d'coucou  ; 
Jamais  tu  nT ras  bon  coup.  (E.) 

Coucou,  caunard, 
Dans  l'bois  d'Brochard, 
Ta  mère  t'a  fait 
A  coup  d'bonnet, 
En  passant  par  sus  un  ruissé.  (E.) 

Q.uand  on  fait  un   ouvrage  de  travers,  on  dit  : 
Jaquette, 
Et  pomme  kaite, 
Galette  de  bois  ; 
Ta  mère  t'appelle, 
Et  tu  n'ii  réponds  pas. 
Tu  tires  les  vaches,  et  tu  bois  le  lait  doux  ; 
Tu  trempes  la  soupe,  et  tu  manges  des  choux.  (E.)- 

Jaquette,  Rosette 

Tes  talons  sont  bas  ; 

Si  ta  cotte  te  quitte, 

Tu  tombes  à  ba?.  ("Rennes.) 


352  FORMULETTES     POPULAIRES 


Lorsqu'une  personne  part  et  qu'on  est  content  de  la 
voir  s'en  aller,  on  lui  dit  : 

Adieu,  bon  vent, 

La  paille  au  eu 

Et  le  feu  dedans.  (E.) 

FORMULETTES    QUE   l'oN    RÉCITE   POUR   ÊTRE  GUÉRI. 

Q.uand  on  a  le  hoquet,  on  dit  très-vite  et  sur  une 
sorte  d'air  : 

J'ai  le  hoquet, 

Dieu  m'ia  fait  1 

Il  l'a  voulu  ; 

Je  n'I'ai  p'us.  (E.,  M.) 

Cf.  Perron,  Prcn-erbis  de  la  Fra7ichc-Comté,  p.  89,  et  Souche, 
p.  22. 

Pour  le  mal  de  ventre,  on  dit  : 
Kirikiki, 
Mon  ventre,  mon  ventre, 

Kirikiki, 
Mon  ventre  est  guéri.  (D.) 

La  joubarbe  est,  dit-on,  souveraine  contre  les  am- 
poules et  les  cors  aux  pieds;  on  la  pile  avec  de  la 
graisse  douce,  et  en  l'appliquant  sur  le  mal,  on  dit  : 

Joubarbe, 
Guéris  mes  pieds  du  mal  ; 
Je  te  donnerai  de  la  salade. 


EK     HAUTE-BRETAGXE  3)3 

Si  tu  ne  les  guéris  pas, 

J't'hacherai  avec  mon  couteau 

En  plus  de  mille  petits  morceaux.  (S.-C.) 

FORMULETXES    DES    MÉTÉORES. 

Quand  on  voit  un  arc-en-ciel,  on  le  coupe  ;  mais  il 
faut  que  celui  qui  le  coupe  ne  l'ait  pas  vu,  et  qu'il  ait 
■été  prévenu  par  un  autre.  On  crache  dans  sa  main,  on 
y  met  un  petit  brin  d'herbe  parallèle  aux  doigts,  et  on 
frappe  sur  le  brin  d'herbe  de  manière  à  ce  que  la  main 
qui  frappe  forme  une  croix  avec  l'herbe,  et  on  dit  : 

J'te  coupe  en  croix  ; 

Tu  n' reviendras  pas.  (E.) 

On  prend  un  petit  grain  de  blé  dans  sa  main,  et  on 
dit  : 

Arcanciel,  arcanciel, 
Par  la  vertu  de  mon  petit  grain  de  blé, 
Je  veux  que  tu  sois  coupé.  (S.-C.) 

Carcancié,  carcancié, 
Si  tu  mets  tes  vaches  dans  mon  blé, 
J'te  coupe  par  la  moitié 
Avec  mon  grand  coutiau  d'acier.  (S.-C.) 

Arcanciel, 
Ne  mets  pas  tes  bœufs  dans  ma  luzerne  ; 
Je  te  donnerai  du  miel. 
'     Si  tu  les  y  mets. 
Tu  auras  des  coups  de  fouet.  (S.-C.) 

23 


354  FORMULETTES     POPULAIRES 


Ces  deux  dernières  formulettes  ont  vraisemblablement  leur  ori- 
gine dans  les  très-anciennes  croyances  arj'ennes  où  les  nuages 
étaient  assimilés  à  des  vaches  ou  à  des  bceuts.  Cf.  Gubeniatis,. 
Mythologie  géologique . 


Quand  il  tombe  de  la  neige,  on  dit 

Voilà  saint  Nicolas 
Qui  plume  ses  houas. 


Ou 


Ou 


Voilà  la  petite  bonne  femme 
Qui  plume  ses  houas  (oies).  (M.) 


Voilà  le  bon  Dieu 
Qui  plume  ses  houas. 

Quand  il  tombe  des  marteaux  ou  martiaux  (gros  gré- 
ions ;  cf.  le  breton  mor:;oliou,  qui  a  le  même  sens),  on 
dit  que  le  bon  Dieu  jette  les  os  de  ses  oies.  (S.-C.) 

11  y  avait  autrefois  des  gens  qui  mettaient  dans  leurs  poches 
des  pierres  de  tonnerre  quand  le  temps  était  à  l'orage,  et  qui  ré- 
citaient, s'il  tonnait,  une  oraison  en  l'honneur  de  la  pierre  ;  je 
n'ai  pu  me  la  procurer  jusqu'ici.  En  voici  une  petite  qu'on  leur 
adresse,  dit-on,  encore  maintenant  : 

Pierre,  pierre, 
Garde-moi  du  tonnerre.  (S.-C.) 


IV 
PROVERBES    ET   DICTONS 


N  a  depuis  longtemps  fait  ressortir  l'importance  que 
les  proverbes  et  les  dictons  présentent  au  point  de 
vue  philologique  et  pour  l'étude  des  traditions  et  des 
croyances.  Je  me  garderai  bien  de  m'étendre  sur  ce  sujet  qui  a 
été  traité,  plusieurs  fois,  de  main  de  maître,  et  je  me  borne  à 
donner  ci-après  une  partie  de  ce  que  j'ai  recueilli.  J'ai  comparé 
ces  proverbes  à  ceux  qui,  colligés  dans  les  diverses  provinces  de 
France,  ont  avec  eux  des  analogies,  et  j'ai  consulté  à  ce  sujet 
les  recueils  dont  on  trouvera  plus  loin  la  bibliographie. 

J'ai  pendant  quelque  temps  hésité  pour  savoir  si  je  classerais 
mes  proverbes  gallots  par  ordre  de  matière;  après  réflexion,  j'ai 
pensé  qu'il  valait  mieux  prendre  simplement  l'ordre  alphabé- 
tique, et  faire  suivTe  ce  petit  recueil  d'un  index.  L'ordre  alpha- 
bétique adopté  est  celui  de  la  première  lettre  qui  commence  le 
proverbe  :  chacun  sait  que  la  formule  en  est  presque  toujours 
invariable. 


3S6      PROVERBES   ET   DICTONS    POPULAIRES 


En  Ille-et- Vilaine,  pays  assez  prcn<erbieux,  ceux  qui  énoncent 
une  sentence  se  sen-ent  presque  toujours,  avant  de  la  formuler, 
d'une  sorte  d'avertissement  :  «  A  la  mode  qu'on  dit  :  qui  re- 
fuse muse  ;  —  c'est  à  la  mode  qu'on  dit  :  abattre  un  chêne 
pour  faire  une  cuiller.  »  J'ai  fait  suivre  chaque  proverbe,  autant 
que  possible,  d'une  lettre  indiquant  l'endroit  précis  où  je  l'ai 
entendu  :  D.  c'est  Dinan  et  les  environs  ;  E.  Ercé  près  Liffré  ; 
M.  Matignon;  P.  Penguilly  ;  S.-C.  Saint-Cast. 

Voici  les  principaux  ouvrages  que  j'ai  consultés  pour  mes 
références  : 

Bladé  (F.).  PrOT-ierbes  et  devinettes  populaires  recueillis  en  Age- 
nais  et  en  Armagnac.  Paris,  Champion,  1880.  In-S"  de  xv-235  p. 

Espagne  (A.).  Proverbes  et  dictons  recueillis  d  Aspiran.  Mont- 
pellier, Coulet,  1874.  In-80  de  46  p. 

FouRTiER  (A.).  Les  Dictons  de  Seine-et-Marne.  Paris,  Du- 
mouUn,  187}-  In-8°  de  né  p. 

Lespy  (V.).  Proverbes  du  pays  de  Bèarn.  Montpellier  et  Paris, 
Maisonneuve,  1S76.  In-S"  de  vi  et  109  p. 

Perron  (D').  Proverbes  de  la  Franche-Comté.  Besahçon  et 
Paris,  Champion,  1876.  In-S"  de  xii  et  152  p. 

Mélusine  (passim). 

Rolland  (E.).  Faune  populaire  de  la  France.  Paris,  Maison- 
neuve.  In-80.  T.  I,  1877;  t.  II,  1878;  t.  Ill,  1881. 

Sauvé.  Lavarou-Kox,  ■"  Proverbes  et  dictons  de  la  Basse-Bretagne. 
Paris,  Champion,  1878.  Et  Bivue  celtique,  1874-1876. 


PROVERBES  ET  DICTONS. 


I.  Abattre  un  chêne  pour  faire  une  cuiller.  (E.) 

2.  A  la  Madeleine, 

La  faucille  à  l'aveine. 

3.  A  la  Saint-Hubert, 
Q.ui  quitte  sa  place  la  perd; 

A  la  Saint-Laurent, 
Qui  quitte  sa  place  la  reprend.  (M.) 

Identique  à  deux  mots  près  en  Seine-et-Oise,  Mélusine, 
col.  29.  Voyez  aussi  quatre  autres  variantes  :  ifélustne,  col.  52 
et  53,  et  col.  366.  (Niort.) 

4.  A  la  Saint-Jean 
Qui  voit  une  pomme  en  voit  cent.  (M.) 

5 .  Après  les  voleurs,  malheur  ; 
Après  le  feu,  bonheur. 

6.  A  qui  mal  veut,  mal  arrive.  (S.-C.) 

7.  Au  p'us  fort  la  pouche  (le  sac).  (M.) 

Cf.  Bladé,  p.  50  (Agenais  et  Armagnac). 


358      PROVERBES   ET    DICTONS   POPULAIRES 

8.  Avec  lui,  il  n'y  a  ni  petite  vache  ni  petit 
veau.  (E.)  —  Se  dit  de  celui  qui  exagère  tout. 

9.   Bon  Dieu  d'en  haut, 
Prends  ma  femme;  laisse  mes  chevaux. 
C'est  un  dicton  qu'on  attribue  aux  laboureurs. 

10.  Ça  allit  d'une  langue  dans  l'aut'e.  (S.-C.) 
—  Cela  se  répandit  un  peu  partout. 

11.  Ça  arrivit  dans  l' temps  jadis  où  les  poules 
pissaint  dans  n'un  bassin.  —  C'est  un  conte. 

(S.-C.) 

12.  Ça  y'  est-i'  un  biau  gars?  —  Comme  l's 
aut'es  :  il  a  deux  yeux,  le  nez  au  mitan  du  visage 
et  une  goule;  il  est  ben.  (E.) 

13.  Ça  n'est  pas  la  graisse  de  cochon  qui  l'em- 
pôse  (empêche)  de  couri'. 

14.  Cela  li  est  défense  (défendu)  comme  le 
Pater  es  ânes.  (M.)  —  Il  n'est  pas  capable  de  le 
faire. 

15.  Ce  que  les  houas  (oies)  n'entendent  pas, 
les  murs  le  répètent.  —  Les  murs  ont  des  oreilles. 

16.  C'est  Césembre  à  mettre  à  la  voile.  (S.-C, 
D.)  —  C'est  une  chose  difficile  à  faire. 

Césembre  est  une  des  îles  de  la  rade  de  Saint-Malo. 

17.  Chacun  connaît  midi  à  sa  porte.  (S.-C.) 

Cf.  Mélusîne,  col.  291  (Bessin). 


EX     HAUTE-BRETAGNE  359 


18.  Chacun  sera  pendu  par  son  jarret.  (E.)  — 
C'est-à-dire  traité  selon  son  mérite. 

19.  Comme  les  lièv'es,  je  perds  ma  mémoire 
en  courant.  (S.-C) 

20.  Comme  les  vieilles  filles  qui  vont  en  para- 
dis sur  un  séran.  (E.) 

Le  séran  ou  instrument  à  carder  garni  de  pointes  est 
une  monture  peu  commode. 

21.  Comme  disait  ma  grand'mère  d'aut'  fais  : 
V'ià   la  pitié,  v'ià   janvier  qu'arrive,   qui  fera 

cherre  la  veille  dans  1'  fouyer  ; 

Févérier  qui  fait  cherre  dans  le  râtelier  et  rem- 
plit ses  feûssés,   et  Mar'  qui  les  essarde  (essuie)  ; 

Et  Avri  qu'arrive  do  ses  coutiaus  et  ses  mar- 
tiaus.  (E.) 

On  appelle  marteaux  les  gros  grêlons. 

22.  Couper  comme  les  genoux  d'une  nonne. 
—  Se  dit  d'un  mauvais  couteau. 

23.  Dans  tout  déménagement,  il  y  a  une  char- 
retée d'barrassiaux.  (E.)  —  De  choses  inutiles  et 
de  rebut. 

24.  De  Noël  à  Sainte-Cateline 
Tout  prend  racine. 

Cf.  Perron,  p.  4;  (Franche-Comté). 


360      PROVERBES   ET   DICTONS    POPULAIRES 

25.  Donner  son  âme  au  bon  Dieu  et  son  eu 
es  puces.  (E.)  —  Aller  se  coucher. 

26.  Du  cite  qui  fait  tomber  le  paï  (poil)  des 
dents.  (M.)  —  Du  cidre  fort. 

27.  Elle  est  belle  au  coffre;  elle  est  belle  dans 
l'armoire.  (E.)  —  Se  dit  en  parlant  d'une  per- 
sonne laide,  mais  riche. 

28.  Embêtant  comme  les  vêp's  de  Laucaleu, 
(D.)  ou  comme  les  vêpres  de  Bobita. 

Les  vêpres  de  Laucaleu  consistent  à  répéter  sur  l'air 
dQ  Dixif  Doininus  :  Un  bâton,  deux  bâtons;  si  j'avais 
cor  un  bâton,  ça  f'rait  tras  bâtons,  etc.  Sur  les  géogra- 
phies officielles,  Laucaleu  est  orthographié  Aucaleuc; 
mais  les  paysans  disent  toujours  Laucaleu,  et  ils  ont 
raison,  Laucaleu  étant  vraisemblablement  une  forme  un 
peu  altérée  de  Loc-Allek,  pays  des  saules.  Bobita  ou 
Bobital  est  une  commune  voisine  d' Aucaleuc.  Vers 
Moncontour,  au  lieu  de  Laucaleu,  on  di:  :  Les  vêpres 
de  Trégenestre,  ancienne  trêve  de  Meslin. 

29.  En  s'entr'aidant  'n'y  a  que  demi-peine.  (E.) 

Cf.  Perron,  p.  80  (Franche-Comté). 

30.  Faire  l'amour  comme  les  gâs  de  Plêré,  qui 
frappent  sur  le  genou  aux  filles  en  leur  disant  : 
«  En  av'ous  cor  un  comme  héla  ?»  —  En  avez- 
vous  un  pareil? 

Plêré  est  une  prononciation  contractée  de  Pléhérel, 
commune  de  l'arrondissement  de  Dinan. 


EN      HAUTE-BRETAGNE  361 

31.  Faire  le  renard  :  faire  l'école  buissonnière. 

Cf.  Rolland,  Les  Mamntifcres  sauvages,  p.   165. 

32.  Faire  la  Saint- Jean  sus  l'année.  (E),  — 
Changer  souvent  de  place. 

La  Saint-Jean  est  l'époque  où  se  louent  les  domes- 
tiques. 

33.  Faire  un  su  à  ses  brées  :  rétrécir  ses  cu- 
lottes. —  C'est-à-dire  se  serrer  le  ventre.  (Calor- 
guen.) 

34.  Fait  comme  un  loup  de  brousse  (brous- 
saille).  —  Ce  qui  peut  se  traduire  par  «  fait  comme 
un  voleur.  » 

Cf.  Rolland,  Les  Mammifères  sainages,  p.  155. 

35.  Faut  point  appeler  sa  mère  jambe  de  ber- 
bis.  (P.)  —  Il  ne  fixut  pas  avoir  honte  de  ses 
parents. 

36.  Feuvrier  emplit  les  feûssés  (fossés),  et  Mar' 
les  essarde  (les  essuie).  (E.) 

Cf.  Mclusine,  col.  291  (Bessin)  ;  V)'  Perron,  p.  é  (Franche- 
Comté)  ;  Espagne,  p.  20,  prov.  xi  (Languedoc)  ;  Sauvé,  n°=  691" 
692  (Basse-Bretagne). 

37.  Garder  une  vannée  (plein  un  van)  de  puces 
au  soleil.  (D.)  —  Faire  un  ouvrage  difficile. 

Cf.  Lespy,  prov.  xxiii,  p.  32  (Béarn). 

38.  Gras  comme  un  recteur.  (E.,  M.) 


362      PROVERBES   ET    DICTONS     POPULAIRES 

39.  Gros  comme  deux  liards  de  beurre.  (E,,M.) 

40.  Gros  comme  un  pourcé  (porc)  de  cinq 
sous.  (E.,  M.) 

41.  Heureux  comme  un  homme  qui  a  brûlé  sa 
maison.  (Evran.) 

Il  y  a  plusieurs  proverbes  sur  le  bonheur  des  gens  qui 
out  été  incendiés.  Cela  vient  peut-être  de  ce  que  jadis 
on  allait  quêter  «  pour  la  fortune  du  feu,  »  ce  qui,  à  des 
pauvres  gens,  pouvait  rapporter  beaucoup.  Cela  se  fait 
encore  aujourd'hui,  mais  plus  rarement. 

42.  r  chante,  respé  d'vous,  comme  un  pourcé 
qu'a  la  quoue  prise  sous  n'eune  porte.  (E.) 

43.  l'faut  que  je  le  passe,  comme  disait  la 
bonne  femme  à  son  viau.  (S. -G.) 

44.  r  fait  d'z  yeux  comme  une  poule  qui  perce 
un  sas.  (E.) 

45.  Il  a  des  bourriers  dans  ses  flûtes.  (E  ,  D.) 
—  Il  y  a  bien  à  redire  sur  son  compte. 

Ce  proverbe  se  trouve  déjà  au  XVP  siècle  dans  Noël 
du  Fail,  Breton,  comme  l'on  sait. 

46.  Il  a  le  beurre  devers  la  langue.  (E.).  —  Il 
tâche  de  se  donner  le  beau  rôle. 

47.  Il  a  m.arché  su  de  l'obli.  (M.) 

L'obli  ou  l'herbe  d'oubli  est  une  plante  mystérieuse 
qui  fait  perdre  la  mémoire. 
Cf.  Mélusine,  col.  13. 


EX    HAUTE-BRETAGXE  365 


48.  Il  a  les  joes  (joues)  grosses  comme  les 
fesses  d'un  pau\Te  homme.  (D.) 

49.  Il  avait  la  bride  belle.  (E.)  —  Il  avait  le 
beau  rôle. 

50.  Il  est  sur  les  berchets  (tréteaux).  (M.)  — 
Il  est  mort. 

51.  Il  est  tenant  (beaucoup)  eu  terrous  (pro- 
priétaire foncier).  (M.) 

Cf.  Lespy,  prov.  xxvui  (Béam). 

)2.  Il  est  de  la  race  des  pouées  (pour.)  qui  ne 
kervent  (crèvent)  que  quand  on  les   tue.  (S.-C.) 

53.  Il  est,  à  la  mode  qu'on  dit,  entré  par 
la  route  et  sorti  par  les  clos.  (E.)  —  Il  s'est 
ruiné. 

54.  Il  est  comme  not'  recteur,  qui  s'en  va  de 
tab'e  quand  il  est  saû  (rassasié).  (M.) 

5  5 .  Il  est  comme  un  sourd  (salamandre)  :  i'  n' 
démord  pas.  (M.) 

56.  Il  est  sorcier 
Comme  une  vache  qui  bouze  un  genêt.  (E.) 

57.  Il  est  comme  les  anguilles  du  Mené  qui 
crient  avant  qu'on  les  écorche.  (P.) 

C'est   un    proverbe   dont  j'ignore    l'origine,    et    qui 


364      PROVERBES   ET    DICTONS   POPULAIRES 


semble  calqué  sur  un  dicton  bien  connu,  qui  attribue 
aux  anguilles  de  Melun  la  même  sensibilité.  M.  Four- 
tier,  dans  ses  curieux  Dictons  de  Seine-et-Marne,  p.  48, 
conte,  au  sujet  de  l'origine  de  ce  proverbe,  l'histoire 
suivante  : 

«  Le  25  août  1480,  «  jour  de  la  feste  du  très-doulx 
«  et  redoublé  Louis  onziesme,  »  un  mj'stère  intitulé  : 
la  Dolente  mort  de  Monsieur  saint  Barthélémy,  était  re- 
présenté à  Melun  sur  la  place  du  Martroy,  en  pré- 
sence d'un  populaire  immense.  Les  scènes  se  déroulaient 
pour  la  plus  grande  édification  de  tous,  quand  un 
nommé  l'Anguille,  qui  remplissait  le  rôle  de  saint 
Barthélémy,  pris  de  frayeur  à  la  vue  du  bourreau  qui 
s'avançait  sur  lui  les  mains  armées  de  tenailles  énormes, 
rassembla  ce  qui  lui  restait  de  forces  pour  s'écrier  : 
«  Grâce  1  grâce  1  monsieur  le  bourrel.  —  Ehl  l'An- 
«  guille  crie  avant  qu'on  ne  l'escorche,  »  proférèrent  les 
assistants  au  milieu  d'un  tonnerre  d'applaudissements. 
C'en  était  fait  et  de  l'Anguille  et  du  mystère  :  un  nou- 
veau proverbe  était  créé.  » 

58.  r  li  a  fait  des  crêpes  o  sa  farine.  (M.)  — 
Il  lui  a  fait  une  politesse  avec  son  bien. 

59.  r  met  tout  en  avalouère  et  ren  en  surdos. 
(Ploubalay.)  —  Image  empruntée  au  harnache- 
ment des  chevaux  :  il  met  tout  à  manger,  rien  à 
s'habiller. 

La  réplique  existe  : 

60.  r  met  tout  en  surdos  et  ren  en  avalouère. 
—  II  dépense  tout  à  s'habiller  et  rien  à  manger. 


EX     HAUTE-BRETAGXE  36) 

61.  r  m'avait  promis  de  la  filasse  ;  i'  ne  m'a 
domaé  que  du  reparon  (déchet  de  chanvre).  (M.) 

62.  r  ne  l'a  pas  fait  pour  des  blosses  (prunes 
sauvages).  (M.)  —  Il  Ta  fait  avec  l'espoir  d'en 
tirer  parti. 

63.  V  ne  frappent  point  es  contr'  hus  de  genêt. 
(Ploubalay). 

Se  dit  en  parlant  des  prêtres  qui  ne  vont  point  dîner 
dans  les  maisons  pauvres  qui  ont  une  contre-porte  en 
genêt. 

64.  r  ne  rit  que  quand  le  diab'e  pète.  (E.)  — 
C'est-à-dire  rarement. 

65.  r  oït  dû  comme  un  sourd.  (M.)  —  Le 
sourd  (salamandre)  passe  pour  ne  pas  entendre. 

66.  r  sont  environ  li  (autour  de  lui)  comme 
la  pie  après  le  chouhan  (chat-huant).  (E.) 

67.  r  touche  les  houâs.  —  Il  est  i\Te,  et  va 
en  zig-zag  comme  ceux  qui  conduisent  les  oies. 

68.  r  va  trouver  la  marée  debout.  (S.-C.) 

69.  r  y  a  de  vieux  marins  comme  de  vieux 
terriens.  (Saint-Briac.) 

70.  r  y  a  une  léieue  (lieue),  mesure  de  Lam- 
balle.  (M.,  D.) 

Les  mesures  de  Lamballe,  ancienne  capitale  du  duché 
de  Penthièvre,  étaient  de  forte  capacité. 


366      PROVERBES   ET   DICTONS    POPULAIRES 

71.  l'y  a  trée  (trois)  métiers  d' fainiants  :  les 
chassous,  les  pêchoux  et  les  oësillous  (les  oise- 
leurs).  (Plénée-Jugon.) 

Cf.  D'  Perron,  p.  42  (Franche-Comté)  ;  prov.  languedocien 
et  niçois,  ap.  Rolland,  Les  Oiseaux  sauvages,  p.  190. 

72.  Jamais  cerne  (cercle)  à  la  lune 
N'abattit  mât  de  hune  ; 
Mais  quand  il  est  au  soula  (soleil), 
Il  abat  le  mât  et  l'éta'.       (Plévenon). 

73.  Jamais  chat  ganté  n'a  fait  bonne  prise. 

(M.) 

Cf.  Sauvé,  p.  7,  n°  24. 

74.  Jamais  grand  nez  n'a  diffamé  (abîmé, 
gâté)  beau  visage.  (M.) 

75.  Jamais  lessive  n'est  restée  à  sécher.  (E.) 

76.  J'en  aime  autant  le  oui  comme  le  non.  — 
Je  n'ai  pas  grande  confiance  en  lui.  (S.-C.) 

77.  Je  t'avas  ben  dit  que  t'en  licheras  ton 
keûté  (couteau).  (M.) 

Cf.  Lespy,  pr.  XLV,  p.  51  (Béam). 

78.  J'étiens  comme  les  chats  :  je  parliens  toutes 
les  langues.  (S.-C.) 

79.  J' étions  comme  les  mauvais  chiens  :  je 
houamions  (aboyions),  et  je  n'avancions  point. 

(S.-C.) 


EX    HAUTE-BRETAGXE  567 

80.  J'  voudras  êt'e  dans  1'  vent'e  d'une  vache 
diqu'à  (jusqu'à)  Pâques.  (E.)  —  C'est  ce  qu'on 
dit  quand  l'hiver  est  rigoureux. 

81.  La  bouillie  au  petit  enfant  ; 
La  bonne  Vierge  a  mis  le  da  (doigt)  dedans.  (M.) 

82.  La  cherrière  est  toujours  belle  quand  la 
charte  est  vêssée.  (E.) 

83.  La  communauté  de  saint  José  :  deux  têtes 
sus  l'oreiller  et  deux  pantoufles  sous  le  let.  (D.) 

Cf.  Lespy,  prov.  cxxix  (Béam). 

84.  Landeboulou, 
Autant  d'  maisons  que  de  coucous. 
Landeboulou  est  un  ^'illage  des  environs  de  Dinan. 

85.  Le  bonhomme  Janvier  disait  : 

V'ià  la  pitié,  v'ià  janvier  qu'arrive  qui  vous 
f  ra  chier  dans  vot'  fouyer,   sapré  bonne  femme. 

Feuvrier  disait  :  Et  ma  dans  l' râtelier,  et  j'em- 
plenis  mes  feûssés,  et  Mar'  qui  les  essarde.  (E.) 

86.  Le  champ  oit  chanter  le  co'.  (Calorguen.) 

—  Il  est  à  peu  de  distance  de  la  ferme. 

87.  Le  grillon  d'amour  est  dans  le  foyer.  (D.) 

—  Il  y  a  des  amoureux  à  la  maison. 

88.  Le  Plessis-Balisson 
Où  'y  a  p'us  d'  cocus  que  d'  maisons.  (D.,  M.) 


368      PROVERBES    ET   DICTONS    POPULAIRES 


Le  Plessis-Balisson  est  une  commune  du  canton  de 
Plancoët. 

89.  Le  premier  écolomisé  (économisé)  est  k 
premier  gagné.  (M.) 

Cf.  Bladé,  p.  139. 

90.  Les  pirotons  mèneront  vantiez  (peut-être) 
les  houas  (oies)  es  champs.  (M.) 

91.  Le  temps  est  le  même  le  vendredi  et  le 
dimanche.  (S.-C.) 

92.  L'hiver  est  dans  n'un  bissa',  i'  sort  par  un 
bout  ou  par  l'aut'e.  (E.) 

Cf.  Bkdé,  p.  48. 

93.  Manger  comme  un  Gargantua.  (M.,  E.) 
Ce  proverbe  existe  en  Beauce  à  un  mot  près. 

Cf.  Gaidoz,  Garvantiia. 

94.  Marie  pisse  trois-gouttes.  (E.) 

Cf.  Lespy,  prov.  xix,  p.  67  (Béarn). 

95.  Mar  o  ses  martiaus, 

Avri  do  ses  coutiaus.  (E.,  M.) 

Cf.  Mclusinc,  col.  198  (Bessiu);  Sauvé,  n°^  694,  695,  696, 
697  (Basse-Bretagne).  Dans  ces  quatre  proverbes,  le  breton  em- 
•ploie  morxt'Hou  (par  euphémisme  vor:(p!iou),  correspondant  exac- 
tement a.  tiiartiaas. 


EX     HAUTE-BRETAGNE.  369 

96.  Mieux  vaut  laisser  son  éfant  morvous  que 
de  li  écourter  le  nez.  (M.) 

Cf.  Bladé,  p.  129  (Armagnac  et  Agenais). 

97.  Mi-feu vrier, 

Jour  entier.  (E.,  M.) 

Cf.  Espagne,  Prm'trbes  et  dictons  populaires  recueillis  à  Aspiran 
(Languedoc),  p.  19;  Bladé,  p.  i  (Agenais  et  Armagnac). 

98.  Naï  comme  un  lucet.  —  Noir  comme  un 
lucet  ou  myrtile,  plante  de  forêt  dont  la  baie 
est  très-noire.  (E.) 

99.  Noblesse  de  la  Malhoure,  qui  a  à  moitié 
<3îné  quand  la  soupe  est  mangée. 

La  Malhoure  est  une  commune  du  canton  de  Lam- 
balle. 

Cf.  Sauvé,  no  957  (Basse-Bretagne). 

100.  N'y  a  point  d' vieux  chaudron  qui  ne 
trouve  sa  crémaillère.  (E.)  —  Les  vieilles  filles 
finissent  par  se  marier. 

Cf.  D'^  Perron,  p.  66  (Franche-Comté)  ;  Bladé,  p.  60  (Age- 
nais et  Gascogne)  ;  Sauvé,  prov.  65   (Basse-Bretagne), 

10 1.  011e  est  au  bout  du  banc.  (M.)  —  C'est 
la  dernière  des  filles  d'une  ferme  qui  reste  à 
marier. 

102.  Olle  est  au  hàle.  (M.)  —  Elle  fait  tapis- 
serie. 

24 


370      PROVERBES  ET  DICTONS   POPULAIRES 

103.  011e  est  ronde  comme  un  galetier  :  queue 
face  qu'elle  a  1  (Ploubalay.) 

104.  On  croit  user  le  temps  ;  c'est  le  temps 
qui  nous  use.  (Penguilly.) 

105.  On  n'a  jamais  vu  vilain   lieuve  ni  biau 
loup.  (E.) 

Cf.  Rolland,  Mammifères  sauvages,  p.  86. 

îo6.  On  ne  chôme  jamais  à  vêpres.  (E.)  — 
On  n'y  est  jamais  en  retard. 

107.  On  li  ferait  croire  que  les  nues  sont  des 
piaux  de  viaux.  (E.) 

Cf.  D' Perron,  p.  133  (Franche-Comté). 

108.  On  ne  tue  point  son  chien  pour  une  mau- 
vaise année.  (E.) 

109.  On  va  en  procession  avec  ce  qu'on  a  de 
monde.  (E.) 

iio.  Péter  p'us  haut  que  le  eu.  (E.,  M.) 

Cf.  D'  Perron,  p.  74  (Franche-Comté);   Bladé,  p.  $8  (Arma-- 
gnac  et  Agenais). 

III.  Plée  en  feuvrier 
Vaut  du  fumier. 

Cf.  Perron,  p.  5  (Franche-Comté). 


EN     HAUTE-BRETAGNE  371 

112.  Pluie  du  matin 
N'empêche  pas  l'moine  d'aller  au  grain.  (S.-C.) 

Cf.  D'  Perron,  p.  25  (Franche-Comté). 

113.  Pris  comme  un  rat  dans  un  couyé.  (E.) 
Le  couyé  est  une  sorte  de  piège  à  rats. 

Cf.  un  proverbe  du  Poitou,  ap,  Rolland,  Mammifères  sauvages, 
p.  60. 

114.  Quand  le  vent  saute  du  Su'  au  Nord, 

Plie  ta  voile  et  dors  ; 
Mais  quand  i'  saute  du  Nord  au  Su', 
Prends  garde  à  lu,  (Plévenon.) 

115.  Quand  n'en  conte  (parle)  du  loup,  n'en 
en  vaït  la  quoue.  (E.) 

Cf.  Sauvé,  no  917  (Basse-Bretagne). 

116.  Quand  i'  pleut  et  que  Nordée  (N.-E.)  vente. 
C'est  un  hasard  si  ça  'y  étanche.  (S.-C). 

117.  Queue  rogason  (Rogation), 
Queue  fanason.  (E.) 

Cf.  D'  Perron,  p.  25  (Franche-Comté). 

118.  Qui  trop  convaïte  (convoite)  n'a  ren.  (E.) 

Cf.  Bladé,  p.  70  (Agenais  et  Armagnac). 

119.  Rester  la  goule  sous  le  nez  (E.,  M.)  — 
Être  ébahi. 

Cf.  Sauvé,  prov.  8$. 

120.  Retors  comme  un  prêtre  normand.  (E.) 


372      PROVERBES   ET   DICTONS    POPULAIRES 

121.  Rouâche  comme  une  piau  d'orbiche. 
(Saint-Coulomb.)  —  Rèche  comme  peau  de  rous- 
sette. 

122.  S'abatt'e  le  berchet  (escabeau)  sur  les 
jambes.  (M.)  —  Se  mettre  dans  un  mauvais  cas 
par  sa  faute. 

123.  S'acouter  comme  un  pouër  (porc)  qui 
pisse.  (E.) 

Cf.   Noël  du  Fail,  t.  II,  édit.  Assezat,  p.  46. 

124.  Saute,  crapaud  ! 

J'aurons  d'I'eau.  (M.) 
Les  crapauds  passent  pour  prédire  la  pluie. 

125.  Sec  comme  une  âtelle  (un  copeau).    (M.) 

C£.  Sauvé,  n°  6}J  (Basse-Bretagne). 

126.  Sembèle  (il  semblerait)  qu'il  arait  la  Tan- 
dourie.  (Ploubalay.) 

La  Tandourie  est  une  grande  fernae.  Cela  se  dit  d'un 
orgueilleux. 

127.  Se  mirer  comme  un  chat  dans  une  an- 
douille.  (E.) 

128.  S'emporter  comme  une  soupe  au  lait.  (M.) 

129.  Si  anva  (orvet)  vayait, 
Si  sourd  entendait, 
Homme  sus  terre  ne  vivrait.  (M.,  E.) 


EN    HAUTE-BRETAGNE  375 

130.  Si  taupe  voyait, 
Si  sourd  entendait, 
Homme  sus  terre  ne  resterait.  (M.,  E.) 

Cf.  Rolland,  Les  Mammifères  sauvages,  p.  13  ;  Sauvé,  a°^  9, 
24  (Basse-Bretagne);  Méhisiiie,  col.  198  (Bessin). 

131.  Si  le  soula  rait  au  pied  des  pommiers  k 
veille  de  Noué,  i'  y  ara  tenant  de  pommes  l'an- 
née qui  vient,  (M.) 

Cf.   Mélusive,   col.    292   (Bessin);    dans  ce  proverbe   c'est 
Sainte-Eulalie  qui  remplace  Noël. 

132.  Si  le  vent  est  dans  le  haut 
Le  joû'  des  Ramiaux, 
Faut  rincer  les  tonniaux  ; 
S'il  est  soulair  (sud), 
Faut  baïre  à  plein  verre  ; 
Et  s'il  est  dans  l'bas, 
Fout'e  les  tonnes  dans  n'un  tas.  (E.) 

133.  S'y  prendre  comme  eune  trée  (truie)  à 
ramer  des  feuves.  (M.) 

Cf.  D'  Perron,  p.  132  (Franche-Comté);  Bladé,  p.  100  (Age- 
nais,  Armagnac). 

134.  Tomber  du  pré  dans  la  lande.  (Calorguen.) 

Cf.  Sauvé,  p.  89,  n°'  615-620  (Basse-Bretagne). 

135.  Troussé  comme  un  moine  qui  va-t-au 
lard.  (D.) 

136.  Un  homme  qui  n'a  que  des  ruses  de 
prêt'e.  (E.) 


374      PROVERBES   ET   DICTONS   POPULAIRES 

137.  Vent  du  Nord  perdu, 

Cherche-le  dans  l'Su'.  (S.-C.) 

138.  V'ià  le  diab'e  qui  bat  sa  femme.  — II  fait 
du  soleil  et  de  la  pluie. 

Cf.  D'  Perron,  p.  140  (Franche-Comté). 

139.  V'ià  cor  la  petite  bonne  femme  qui  plume 
ses  houâs.  (M.) 

C'est  ce  qu'on  dit  aux  enfants  quand  il  neige  ;  il  y  a 
une  variante  : 

V'ià  saint  Nicolas 

Qui  plume  ses  houâs  (oies.) 

140.  V'ià  les  petites  bonnes  femmes  qui  vont 
au  veillouas  (à  la  veillée).   (E.) 

Dit-on  quand  le  feu  éclate  en  étincelles.  Variante  : 

V'ià  les  petites  bonnes  femmes  qui  vont  danser, 

141.  Vous  n'arez  point  un  bel  homme  ;  vous 
n'aimez  point  les  chats.  (D.) 

Cf.  Souche,  p.  14  (Deux-Sèvres). 

142.  Vous  s'ez  ben  faire  le  feu;  v's  arez  eune 
belle  femme.  (D.) 


INDEX 

(Le  numéro  est  celui  de  l'énigme  et  non  celui  de  la  page.) 


Aide,  29. 
Amour,  30,  87. 
Andouille,  127. 
Ane,  14. 
Anguilles,  57. 
Année,  108. 
Anva,  129. 
Armoire,  27. 
Âtelle,  12$. 
Avalouère,  59,  60. 
Avoine,  2. 
Avril,  21,  9;. 

Banc,  loi. 
Barrassiaux,  23. 
Berchets,  50,  122. 
Beurre,  39,  46. 
Bissac,  92. 
Blosses,  62. 
Bobital,  28. 
Bouillie,  81. 
Beurriers,  45. 
Brebis,  35. 
Brées,  33. 
Bride,  47. 


Cerne,  72. 
Césembre,  16. 
Champ,  86. 
Chanter,  42. 
Charrière,  82. 
Chasseur,  71. 
Chat-huant,  66. 
Chats,  73,  78,  127,  141. 
Chaudron,  100. 
Chêne,  i. 
Chevaux,  9. 
Chiens,  79,  108. 
Cidre,  26,  132, 
Cochon,  13. 
Cocus,  84,  88. 
Coffre,  27. 
Colère,  128. 
Communauté,  83. 
Convoiter,  118. 
Coq,  86. 
Coucher,  25. 
Couper,  22. 
Courir,  13. 
Couteau,  22,  77. 
Couyé,  113. 


376         INDEX   DES   PROVERBES   ET   DICTONS 


Crapaud,  124. 
Crémaillère,  100. 
Crêpes,  58. 
Cuiller,  i. 
Cu  terrous,  ji. 

Déménagement,  23. 
Dents,  26. 
Diable,  138. 
Dîner,  54. 

Économie,  89. 
Écouter  (s'),  123. 
Embêtant,  28. 
Enfants,  96. 
Entendre,  65. 

Fanaison,  117. 

Faucille,  2. 

Femme,  9. 

Fesses,  48. 

Feu,  j,  41,  142. 

Fèves,  133. 

Février,  21,  36,  8$,  97,  ni. 

Filasse,  6i. 

Fille,  30. 

Fille  (vieille),  20. 

Flûtes,  45. 

Force,  7. 

Foyer,  21. 

Fumier,  in. 

Galetier,  103. 
Garçon,  12. 
Gargantua,  93. 
Genêt,  56,  63. 


Goule,  119. 
Gras,  38. 
Gros,  39,  40. 

Hâle,  102. 
Heureux,  41. 
Hiver,  92. 

Ivresse,  67. 

Jadis,  Ji. 
Janvier,  21,  85. 
Jarret,  18. 
Joues,  48. 

La  Malhoure,  99. 
Lamballe,  70. 
Lande,  134. 
Landeboulou,  84. 
Langue,  lo. 
Laucaleu,  28. 
Lessive,  75. 
Lieue,  70. 
Lièvre,  19,  105. 
Loup,  34,  105,  115. 
Lucet,  98. 
Lune,  72. 

Madeleine,  2. 
Mal,  6. 
Manger,  93. 
Marée,  68. 
Marie,  94. 
Marin,  69. 
Mars,  21,  36,  95. 
Marteaux,  21,  95. 


INDEX    DES   PROVERBES   ET   DICTONS 


^17 


Mémoire,  19. 
Mené,  57. 
Métiers,  71, 
Midi,  17, 
Mirer  (se),  127. 
Moine,  135. 
Mort,  50,  52. 
Morvous,  96. 

Neige,  139. 
Nez,  96,  119. 
Noblesse,  99. 
Noël,  24,  131. 
Nonne,  22. 
Nord,  114,  137. 
Nord-est,  ii6. 
Nues,  107. 

Obb',  so. 

Oie,  15,  67,  90,  139. 

Orbicbe,  121. 

Pâques,  80. 

Parler,  115. 

Peau,  121. 

Pêcheur,  71. 

Péter,  110. 

Pie,  éé. 

Piroton,  90. 

Place,  3. 

Pléhérel,  30. 

Plessis-Balisson,  88. 

Pluie,  109,  III,  116,  13S 

Pomme,  4,  131. 

Porc,  40,  42,  123. 

Poule,  II,  44. 


Poux,  52. 

Pré,  134. 

Prêtre,  63,  i;o,  136. 

Plis,  113. 

Procession,  109. 

Puces,  25,  57. 

Racine,  24. 
Rat,  113. 
Rameaux,  132. 
Recteur,  38,  54. 
Renard,  31. 
Reparon,  61. 
Retors,  120. 
Rire,  67. 
Rogations,  117. 
Rond,  103. 
Ruine,  53. 
Ruse,  13  e. 

Saint-Hubert,  3. 
Saint-Jean,  4,  32. 
Saint-Joseph,  83. 
Saint-Laurent,  3. 
Saint-Nicolas,  139. 
Sainte-Catherine,  24. 
Sas,  44. 
Sec,  125. 
Séran,  20. 

Soleil,  72,  131,  138. 
Sorcier,  56. 
Soupe,  128. 
Sourd,  55,  é),  129. 
Sud,   114,  137. 
Surdos,  59,  60. 


378 


INDEX   DES  PROVERBES   ET   DICTONS 


Tandourie,  126. 
Taupe,  130. 
Temps,  91,  104. 
Terrien,  69. 
Troussé,  135. 
Truie,  133. 

Vache,  8,  $6,  80. 
Veau,  8,  43,  107. 


Veillouas,  140. 
Vendredi,  91. 
Vent,  114. 
Vêpres,  28,  106. 
Vierge,  81. 
Voleur,  5. 

Yeux,  44. 


5^ 


^^^M>m^^^im5 


L'ESPRIT  A   LA   CAMPAGNE 


)UTRE  les  contes  et  les  légendes,  les  pa5-sans  racontent 
W^  K  de  courtes  histoires,  analogues  à  nos  Kouvelles  à  la 
main,  et  qui  parfois,  comme  elles,  se  terminent  par 
un  mot  de  la  fin,  qui  souvent  est  le  motif  qui  a  amené  toute 
l'historiette.  Il  m'a  semblé  curieux  d'en  montrer  quelques  spéci- 
mens, pour  faire  voir  quel  était  le  genre  d'esprit  qui  leur  plait 
et  la  nature  du  comique  qu'ils  goûtent. 


^©Ss 


§  I.  —  PROPOS  SUR  LES  PRÊTRES  ET  PROPOS 
DE  CATÉCHISME. 


rf^-*e»w  ES  Gallots,  bien  que  presque  tous  catholiques  prati- 
quants, ne  sont  point  cléricaux,  surtout  ceux  de  l'IUe- 
et-Vilaine,  et  ils  n'aiment  pas  l'immixtion  du  clergé 
dans  le  temporel.  Les  prêtres  qui  se  renferment  dans  leur  minis- 
tère y  sont  bien  vus,  et  ont  en  somme  une  existence  heureuse. 
On  verra,  par  les  quelques  nouvelles  à  la  main  qui  suivent,  que 
parfois  les  paysans  sont  un  peu  irrévérencieux  à  leur  égard, 
sans  que  toutefois  cela  aille  au-delà  de  la  plaisanterie. 


PROPOS    SUR    LES    PRETRES. 


Un  prêtre  prêchait  sur  l'évangile  de  la  multi- 
plication des  pains. 

Il  y  avait  en  face  de  la  chaire  un  adlézi  qui 
faisait  à  chaque  instant  :  «  Hum  !  hum  I  »  en 
secouant  la  tête. 

—  Tu  ne  veux  pas  croire  cela,  Jean  ?  demanda 
le  prédicateur. 


L   ESPRIT    A    LA    CAMPAGNE  381 

—  Non,  répondit-il;  je  voudrais  voir  le  four 
dans  lequel  ils  ont  été  cuits. 

—  Mettez-le  dehors. 

—  Je  vais  bien  y  aller  tout  seul. 


Un  héritier  était  allé  au  presbytère  pour  savoir 
combien  lui  coûteraient  les  messes  qu'il  voulait 
faire  dire  pour  le  défunt. 

—  Combien  les  messes  ?  demanda-t-il. 

—  Trente  sous. 

—  Et  les  vêpres? 

—  Les  vêpres  sont  pour  rien. 

—  Alors,  dites  des  vêpres. 


Une  femme  riche  perdit  sou  mari  ;  elle  allait 
souvent  prier  pour  lui  et  demandait  au  recteur 
s'il  était  en  paradis  ou  en  purgatoire. 

—  Je  sais  bien  où  il  est,  dit  le  prêtre,  et  je 
vous  le  dirai  si  vous  voulez  me  payer. 

On  convint  de  la  somme  de  six  cents  francs 
que  le  prêtre  reçut  et  compta. 

—  Où  est  mon  homme?  demanda  la  femme. 

—  A  la  porte  du  paradis,  où  on  est  à  lui  scier 
les  cornes  pour  qu'il  puisse  y  entrer.      (Ercé.) 


382  l'esprit  a  la  campagne 


Le  recteur  de  Marpiré  alla  avec  sa  servante  à 
la  foire  de  Vitré,  où  il  acheta  deux  cochons  —  en 
vous  respectant  :  l'un  avait  le  eu  noir,  et  l'autre 
la  queue  écourtée. 

En  revenant  de  la  foire,  je  ne  sais  par  quelle 
aventure  les  cochons  se  perdirent,  et  la  servante 
s'enquérait  de  tous  côtés  si  on  n'avait  pas  vu 
ses  bêtes.  «  Nous  les  conduisions,  dit-elle,  il  n'y 
a  pas  encore  longtemps  ;  M.  le  recteur  avait  la 
queue  écourtée,  et  moi  le  eu  noir.  » 

Je  ne  sais  pas  si  ceux  qui  l'écoutèrent  eurent 
beau  jeu.  (Ercé.) 


La  femme  d'un  braconnier  alla  à  confesse  et 
s'accusa  d'avoir  mangé  du  lièvre  à  son  repas  du 
midi  (on  était  au  vendredi). 

—  Votre  mari  est  chasseur,  lui  dit  son  confes- 
seur. Apportez-moi  un  lièvre  au  presbytère,  et 
revenez  demain  ;  je  vous  donnerai  l'absolution. 

Le  lendemain  elle  porta  un  lièvre  à  la  servante 
du  curé,  puis  elle  alla  au  confessionnal,  où  elle 
reçut  l'absolution. 

Mais  quand  la  cuisinière  écorcha  le  lièvre,  elle 
vit  que  ce  n'était  qu'une  peau  bourrée  de  son. 


EN     HAUTE-BRETAGNE  385 

et  elle  se  plaignit  à  son  maître  d'avoir  été 
trompée  par  la  femme  du  chasseur. 

—  C'est  bien,  dit  le  prêtre;  je  l'attraperai  aussi. 
Le  lendemain  quand  la  femme  se  présenta  pour 

communier,  le  recteur,  au  lieu  de  lui  donner 
une  hostie,  lui  mit  dans  la  bouche  un  bouton  en 
os  qu'il  avait  arraché  à  son  caleçon. 

Sentant  dans  sa  bouche  cet  objet  dur,  la  vieille 
dit  à  sa  voisine  : 

—  As-tu  mangé  ton  bon  Dieu  ? 

—  Oui. 

—  Il  paraît,  répondit-elle,  qu'ils  m'ont  donné 
Dieu  le  Père,  car  il  est  si  dur  que  je  ne  peux 
l'avaler.  (Gosné,  Ercé.) 


Il  y  avait  une  fois  une  femme  dont  le  mari 
était  malade  ;  elle  envoya  son  petit  garçon  cher- 
cher le  prêtre  : 

—  Tu  le  prieras,  dit-elle,  d'apporter  la  sacristie 
à  ton  père. 

Arrivé  au  presbytère,  le  petit  garçon  dit  : 

—  Bonjour,  monsieur  le  recteur.  Mon  père  est 
bien  malade;  il  faut  lui  apporter  la  sacristie. 

—  La  sacristie  ?  Il  faudrait  pour  cela  plus  d'un 
harnais  (attelage). 

Le  prêtre  prit  le  pochon  à  extrême-onction,  et  il 
se  mit  en  route  pour  porter  le  sacrement  au  malade. 


.384  l'esprit  a  la  campagne 

Qijand  ils  furent  arrivés  à  la  maison,  le  prêtre 
exhorta  le  malade,  qui  était  un  peu  sourd,  puis 
il  alla  au  lit  et  lui  dit  par  trois  fois  : 

—  Ouvrez  la  bouche. 

Le  bonhomme  n'ouvrait  pas  la  bouche,  et  le 
prêtre  dit  à  la  femme  de  tâcher  de  se  faire  en- 
tendre de  son  mari. 

^r-  Vère,  dit-elle  ;  mais  c'est  qu'il  ne  sait  pas 
ce  que  c'est  que  la  bouche.  Thuraud,  cria-t-elle, 
ouvère  la  goule  pour  que  monsieur  le  recteur 
mette  la  sacristie  dedans. 

Quand  le  bonhomme  eut  communié  : 

—  Clos  ta  goule,  Thuraud,  dit  la  bonne  femme; 
la  sacristie  est  dedans.  (Plouër.) 

PROPOS    DE    CATÉCHISME. 

—  Le  Père  est-il  Dieu  ? 

—  Oui. 

—  Le  Fils  est-il  Dieu  ? 

—  Vère,  quand  son  père  sera  mort.  (E.) 

—  Combien  y  a-t-il  de  Dieux  ? 

—  Il  y  en  a  trois. 

—  Trois  ? 

—  Vère,  celui  de  Liffré,  celui  de  Gosné  et  ce- 
lui d'Ercé. 

C'étaient  les  trois  bourgs  que  l'enfant  connaissait. 


EN'    HAUTE-BRETAGXE  38) 


—  Êtes-vous  chrétien  ? 

—  Vère,  je  sommes  tous  chrétiens  à  la  maison  ; 
r  n'y  a  que  ma  mère  qu'est  une  Jagueu.  (M.) 


Aimerais -tu  mieux,  demandait  un  prêtre  à 
un  enfant  du  catéchisme,  être  en  paradis  qu'en 
enfer  ? 

—  J'aimerais  mieux  être  en  enfer,  parce  qu'on 
s'y  chauffe,  répondit  l'enfant  qui  avait   très-froid. 


Un  prêtre  faisait  le  catéchisme. 

—  Combien  y  a-t-il  de  Dieux  ?  demanda-t-il  à 
un  enfant. 

—  Il  n'y  en  a  pas  tant  comme  de  prêtres  ;  ils 
ne  s'entre-dureraient  pas,  répondit-il. 

—  Quel  âge   as-tu,    petit  gars,   qui,  parles   si 
bien  ? 

—  L'âge  d'un  bon  veau  :   tous  l's  ans  douze 
mois.  (E.) 


2S 


tfièî^fiè! 


§   II.    —    PROPOS   RUSTIQUES. 


Jean  Duchêne  était  un  bon  buveur  de  cidre, 
qui,  non  content  de  celui  de  son  cellier,  allait 
volontiers  en  ville  pour  établir  des  comparaisons 
entre  les  différents  pommages. 

Un  jour  que,  vers  le  soir,  il  sortait  de  l'auberge 
de  Dubois,  il  fut  rencontré  par  un  de  ses  com- 
pères qui  lui  dit  : 

—  Eh  bien,  Duchêne,  le  cidre  de  Dubois  est-il 
bon? 

—  Ma  foi,  mon  gars,  je  n'en  sais  rien. 

—  Comment,  tu  n'en  sais  rien  ? 

—  Vère,  je  suis  allé  à  l'auberge  de  Cousin, 
et  le  cidre  y  était  de  bonne  qualité  ;  chez  Le- 
mercier,  j'ai  bu  deux  bolées  qui  m'ont  fait  plai- 
sir; chez  Ange  Lorant,  le  piot  était  ben  cœuru, 
et  j'en  ai  bu  trois  bolées  ;  chez  Jacques  Ma  Tante, 
il  n'était  pas  mauvais.  Je  suis  entré  chez  Dubois  ; 
mais  là  le  goût  des  divers  cidres  s'est  mêlé  à 
celui  du  sien,  de  sorte  que  je  ne  peux  vous  dire 
s'il  est  vraiment  bon  ou  mauvais.       (Matignon.) 


l'esprit  a  la  campagne  387 


Une  fille  avait  deux  galants  :  un  jour  qu'elle 
était  enfermée  avec  l'un  d'eux,  l'autre  passa  par 
là  en  portant  à  la  forge  un  soc  qui  avait  besoin 
d'être  raccommodé. 

En  arrivant  à  la  porte  de  sa  bonne  amie,  il  lui 
demanda  à  entrer  pour  causer  ;  elle  refusa. 

—  Puisque  tu  ne  veux  pas,  mets  ta  joue  à  côté 
du  trou  au  chat  ;  je  vais  t'embrasser. 

La  fille  fit  ôter  les  culottes  à  l'autre  galant, 
et  le  fit  présenter  au  trou  du  chat  ses  fesses  bien 
charnues  et  bien  dodues. 

—  Comme  tu  as  de  bonnes  joues,  dit  le  ga- 
lant :  tu  voudras  encore  bien  que  je  t'embrasse 

\    en  revenant. 

—  Oui,  répondit  la  fille. 

~-^  Arrivé  à  la  forge,  le  garçon  fit  chauffer  son 
soc  jusqu'à  ce  qu'il  fût  rouge,  et  comme  l'autre 
amoureux  lui  présentait  encore  ses  prétendues 
joues,  il  le  brûla  avec  son  soc.  (E.) 


Jean  Ménar  monta  un  jour  sur  son  âne,  et  il 
tenait  à  la  main  un  fagot.  L'âne  se  trouvait 
chargé  et  se  plaignait  à  sa  façon  : 

—  Comment!  lui  dit  son  maître,  tu  geins, 
bougresse,  et  c'est  moi  qui  porte  tout  ! 


388  l'esprit  a  la  campagne 


LES    SOUHAITS. 

Il  y  avait  une  fois  quatre  gas  de  Langueux  qui 
voyageaient  ensemble. 

—  Si  tu  étas  ro«é  (roi),  dit  l'un  d'eux,  qu'est- 
ce  que  tu  désireras  ? 

—  Des  feuves  o  du  lard  fumé,  qui  seraint 
grosses  comme  les  peuces  des  pieds. 

—  Et  ta? 

—  J'aras  de  la  saucisse  longue  comme  de  Lam- 
balle  à  Saint-Brieuc. 

—  Et  ta  ? 

—  Je  voudras  que  la  mer  serait  toute  en  graisse, 
et  ma  dans  le  mitan  à  l'écumcr  do  une  écuelle 
de  bois.  Mais  ta,  gars,  que'que  tu  feras? 

—  Que'que  tu  voudras  que  je  feras?  V'avez 
pris  pour  vous  tout  ce  qu'i'  n'y  a  de  bon. 

(  PcnoiiUly.) 


^® 


§   III.    —    LES   MENTIRIES. 


lES  mentiries  ou  jeux  de  mensonges  sont  une  sorte 
d'amusement  qui  consiste  à  raconter  des  histoires 
sans  queue  ni  tête,  ou  des  aventures  invraisemblables  : 
ceux  qui  ont  le  plus  de  succès  sont  ceux  qui  forgent  les  choses 
les  plus  impossibles.  C'est,  comme  le  disait  un  de  mes  conteurs, 
«  à  qui  mentira  le  plus  ». 


Michel  Morin  envoya  ses  trois  fils  à  la  chasse  : 
l'un  n'avait  pas  d'yeux  ;  l'autre  était  sans  bras  ; 
le  troisième  n'avait  pas  de  jambes,  et  le  qua- 
trième n'avait  pas  d'habit. 

Celui  qui  n'avait  pas  d'yeux  aperçut  un  lièvre 
à  cinq  cents  pas  ;  celui  qui  n'avait  pas  de  bras 
tira  dessus  et  le  tua  ;  celui  qui  n'avait  pas  de 
jambes  courut  le  ramasser,  et  celui  qui  n'avait 
pas  d'habit  le  mit -dans  sa  poche. 

Ils  étaient  sur  le  bas  du  sommet  d'une  mon- 
tagne, et  ils  montèrent  dans  le  fond  d'un  vallon  : 
arrivés  là,  ils  aperçurent  une  maison  qui  n'avait 


390  L    ESPRIT   A   LA    CAMPAGNE 

ni  portes  ni  fenêtres.  Celui  qui  n'avait  pas  de  bras 
frappa  un  coup  de  poing  dans  la  porte,  et  de- 
manda avec  quoi  faire  cuire  un  lièvre  qui  n'était 
pas  pris.  Un  grand  homme,  qui  n'était  pas  là, 
leur  a  répondu  : 

—  Nous  avons  tout  ce  qu'il  faut  pour  cela  : 
nous  avons  trois  marmites  dont  deux  sont  dé- 
foncées, la  troisième  n'a  que  les  côtés,  et  quand 
on  met  quelque  chose  dedans,  la  graisse  monte 
par  dessus  les  bords. 

Devinez  s'il  y  a  là-dedans  un  mot  de  vrai. 

(^Récilé  par  Jean  Bouchcry,  ch  Dourdain.  iSjS.) 


Une  fille  disait  :  J'ai  vu  un  chien  enralgc 
là-bas  qui  mordait  dans  la  terre  et  regardait  en 
haut;  il  avait  la  quoue  aussi  longue  que  mon 
bras  et  l'avait  écourtée  au  ras  du  eu.  (E.) 


En  Coulinée,  la  p'us  veille  ville  de  Bretangne, 
les  pavés  étaint  usés,  et  le  gouvernement  du 
temps-là  ne  donnait  ren  pour  les  ramarrer.  Iz 
étaint  tous  chargés  de  vermine  en  Coulinée;  iz 
çn  avaint  tous  leux  emblée.  Les  anciens  s'assem- 


EX     HAUTE-BRETAGNE  39I 

blitent  et  déciditeat  qu'i'  fallait  mett'e  les  pouées 
(poux)  à  paver  les  rues,  surtout  la  principale 
qu'est  la  rue  es  Chieuves.  I'  les  ramassitent  de 
loux  mieux,  petits  et  gros,  jeunes  et  vieux  :  il  y 
en  avait  des  vieux  qu'avaint  diqu'à  sept  ans.  I' 
les  regarditent  à  la  dent  et  es  cônes  ;  autant  d'an- 
nées, autant  d'  branches,  et  la  raile  de  mulet  tout 
olva  (eu  descendant)  le  dos.  F  pavitent  la  rue 
de  loux  mieux  et  bien  pavée  ;  mais  sus  la  fin  n'y 
avait  pas  de  pouées  assez.  Les  anciens  tintent  cor 
conseil  et  ditent  :  «  Comment  faire?  i'  faut  pour- 
tant que  la  rue  se  pave  ».  On  print  la  mieure 
(meilleure)  charrette  et  les  cin'  mieurs  chevaux, 
et  les  v'ià  en  train  d'aller  sur  le  Gourà.  Iz  arri- 
vitent  au  %'illage  de  Térué,  et  fitent  leux  charge- 
ment sus  place,  et  leux  ditent  bien  ceux  de  Térué 
de  prenre  do  qua  paver  loux  rues  et  que  s'il'  en 
voulaint,  i'  n'en  araint  point  manqué  ;  car  au 
Gourâ  i'  n'en  manquent  point;  iz'  ont  tous  la 
réputation  d'en  avoir  chacun  un  godet.  Mais 
asteure  les  temps  sont  changés;  i'  les  ont  mis  en 
métârie  et  en  cheptel  ;  iz  en  mettent  douze  et  le 
hourd  (i),  et  vingt-quatre  heures  après  i'  sont 
grands-pères. 

Mais   'était  au   Gourâ   qu'était   le  p'us  vieux 
poué  d'Europe;  il  était  comme  un  moyen  co- 

(i)  Le  mâle.  Cf.  le  gallois  howrd,  bélier. 


392 


L   ESPRIT   A   LA    CAMPAGNE 


chon.  Quand  i'  se  mettait  à  jouer  et  à  gambader, 
do  sa  queue  il  faisait  sonner  la  cloche  dans  la 
tour. 

Cette  facétie  se  récite  dans  les  communes  voisines  du  Gouray, 
canton  de  Collinée,  paj-s  jadis  riche  en  pouilleux,  avant  que  les 
landes  eussent  été  défrichées. 


ADDITIONS   ET   CORRECTIONS. 


P.  13.  Les  Lamigvac  basques  (cf.  Cerquand)  ont  aussi  di> 
pain  ;  mais  il  est  interdit  aux  hon'mes  de  l'emporter. 

P.  14,  note.  Poul  veut  dire  plus  habituellement  marais  que 
grotte  ou  trou  ;  cependant  à  Logui^y-Ploubazlance,  j'ai  entendu 
nommer  couramment  Poul-ar-Groac'h  une  véritable  houle,  dont 
le  voisinage  était  jadis  trés-redouté. 

P.  23,  ligne  6,  lire  :  s'ébériit,  au  lieu  de  s'éherit. 

P.  27,  ligne  dernière,  lire  :  Lamignac,  au  lieu  de  Lamigva. 

P.  31,  ligne  II,  lire  :  attrihures,  au  lieu  de  aUrihitie. 

P.  J2.  Ajouter  après  le  deuxième  paragraphe  des  notes  :  L'épi- 
sode du  sel  se  trouve  aussi  dans  la  variante  de  Webster  à  la 
suite  du  Cordonnier  et  ses  trois  filles. 

P.  54,  ligne  8,  lire  :  le  Petit  Poucet  et  la  Grande  Ourse,  Paris 
Franck. 

P.  72.  Ajouter  :  Cf.  aussi  le  Cordonnier  et  ses  trois  filles,  conte 
basque  de  Webster. 

P.  86.  Aux  contes  similaires  cités,  ajouter  :  Estienne  l'hahile 
lomme,  conte  de  Bladé  (pour  les  compagnons  au  sens  déve- 
loppé.) 

P.  90,  ligne  9,  au  lieu  de  :  «  11  est  à  la  connaissance,  »  lire  : 
«  11  est  à  via  connaissance  populaire  dans  l'Yonne.  »  —  Aux. 
Jean  le  Diot  cités,  il  faut  ajouter  :  Deulin,  les  Trente-six  ren- 
cot.lres  de  Jean  du  Gogué,  et  Jean  Bête,  n"  57  des  Conta  lorrains^ 
dont  la  septième  et  dernière  partie  a  paru  depuis  que  le  présent 
livre  est  sous  presse. 

P.  161,  ligne  10  de  la  note,  ajouter  :  Errua  le  Fou,  conte  de 
Webster. 


394  ADDITIONS   ET    CORRECTIONS 


P.  17  r.  Ajouter  à  k  dernière  ligne  :    et    Webster,  le  Change- 

i'«Sy  P-   75- 

P.  217.  Aux  similaires  cités,  ajouter  :  l'Homme  aux  pois,  conte 
lorrain  de  Cosquin  (septième  partie,  Franck,  1880),  et  le  Pois 
de  Rome,  du  même  recueil. 

P.  25  s.  Ajouter  à  la  note  :  et  le  Pou  et  la  Puce,  conte  messin 
recueilli  par  M.  Naquépat,  col.  424. 


TABLE. 

Introductiok I 

PREMIÈRE    PARTIE 

LES   CONTES   POPULAIRES   EN   HAUTE-BRETAGNE. 
Principaux  ouvrages  consultés  pour  les  références 2 

I 

LES   FÉERIES   ET    LES  AVENTURES    MERVEILLEUSES. 

A.    —   Contes  à  apparences  locales. 

§  L  Légendes  des  houles ; 3 

ï.  La  Houle  de  la  Corbière 5 

n.  La  Houle  de  Poulifée i6 

in.  La  Goule-ès-Fées 19 

IV.  La  Houle  Cosseu 24 

La  Fée  du  Bec-du-Puy 28 

§  IL  Autres  contes  de   fées  aui    se  passent   dans  un 

LIEU   déterminé  du  PAYS 30 

§  III.  Gargantua  en  Haute-Bretagne 33 

La  Dent  de  Gargantua 3  5 


396  TABLE    DES     MATIÈRES 


B.  —  Contes  de  féeries  qui  fie  se  passent  pas  dans 
un  lieu  déterminé. 

I.  Contes    aui   présentent  des  analogies  avec  ceux 

DE  Perrault 40 

I.  Barbe-Rouge 41 

II.  La  Pouilleuse 44 

Contes  analysés 52 

II.  Comtes  divers  de  fées  et  d'enchantements SJ 

I.  Le  Merle  d'Or 56 

II.  Jean  le  Laid 67 

III.  Peau  d'Anette 7} 

III.  Contes  des  géants  et  des  hommes  forts 80 

Jean  de  l'Ours 81 

Variantes  analysées 8  > 

II 

LES    FACÉTIES    ET    LES    BONS    TOURS. 

Les  Jean  le  Diot 89 

I.  Le  Garçon  sans  idée 91 

II.  Jean  le  Fou 96 

III.  Les  Boutons  d'or 106 

IV.  C'est  nous  autres,  messieurs iio 

V.  Le  Fin  Voleur 112 

VI.  Le  Navet 1 3  S 

VII.  Le  prêtre  qui  n'a  pas  de  chance 137 

VIII.  La  Coquette  et  ses  bons  amis 142 

IX.  Les  Trois  dons 147 

X.  Les  Trois  balais i  S3 

XI.  Le  Fermier  et  son  domestique 159 


TABLE    DES    MATIÈRES  397 


III 


LES    DIABLERIES,   SORCELLERIES    ET    HISTOIRES  DE 
RE^'EXAXTS. 

i]  I.  Les  diableries 165 

1.  La  Coquette  et  le  Diable 16; 

II.  Le  Diable  danseur. 172 

III.   Misère 17; 

5  II.  Les  lutins  et  les  sorciers iSi 

I.  Le  Faudeur  ou  le  lutin  des  Senâs 1S4 

II.  Le  Mouton  -orcier 186 

III.  Les  Sorciers 18S 

§  III.  Les  revenants 190 

I.  La  Messe  du  Fantôme 192 

II.  Le  Linceul  promis 19; 

m.  Les  deux  Fiancés 197 

IV.  Le  Revenant  de  la  Garaj'e 200 

V.  La  Lavandière  des  Noës  Gourdais 202 


IV 


CONTES     DIVERS. 

5  I.  Contes  de  saints  et  contes  de  l'autre  monde...  20; 

I.  Saint  Antoine  portier  du  paradis 209 

II.  La  Fève 213 

§  II.  Contes  d'enfants 219 

I.  Les  trois  Frères 220 

II.  Les  petits  Souliers  rouges 225 

III.  Le  Sifflet  qui  parle 226 


398  TABLE    DES    MATIÈRES 


IV.  La  Robe  de  beurre.   230 

V.  Le  Rat  et  la  Râtesse 232 

in.  Fables  et  contes  d'animaux 236 

L   Le  Colimaçon  et  le  Renard 237 

n.  Les  Loups 239 

in.  La  Chèvre 242 


V 


CONTES    DES    -MARINS    ET    DES    PECHEURS. 

I.  Jean  de  l'Ours 247 

II.  Les  Jaguens  à  l'auberge 253 


DEUXIÈME   PARTIE 

LES  CHANSONS,  LES  DEVINETTES,  LES  FORMU- 
LETTES,  LES  PROVERBES  ET  LES  DICTONS,  l'eS- 
PRIT   A   LA   CAMPAGNE. 


I 


LES    CHANSONS. 

5  I.  Chansons  enfantines 265 

I.   Ronde  :  li  plus  belle  Fille 265 

II .  L'Ivrogne  et  sa  femme 26e 

III.  Ma   tante  Perrine 266 

IV.  Jeannette 267 

§  II.  Chansons  a  marcher  ou  a  danser 268 

I.   Le  petit  Couturier  (dérobée) 268 


TABLE     DES     MATIÈRES  399 


II.  L'Ane  changé 271 

III.  Les  Galants 272 

IV.  Chanson  de  conscrit 274 

5    III.    ChANSOXS  d'amour  et  de  JIARIAGE 276 

I.  L'Avis  du  mariage 276 

II.  La  Sentante  du  meunier 277 

III.  La  Fille  pressée 279 

IV.  Le  ménage 280 

V.  Le  mariage 2S2 

VI.  La  bonne  amie  morte 2S4 

5  IV.  Chansons  satiriques  on  gouailleuses 28e 

I.  Chansons  de  mensonges 28e 

II.  La  Bique  à  Jacques  André 28S. 

III.  La  bonne  Femme  aux  prunes 291 

IV.  La  Chieuve  de  Trémaudan 292 

V.  Le  Gas  faraud 294 


LES    DEVINETTES. 

I .  Devinettes 299 

II.  Demandes  facétieuses 324 

Index 331 


III 


LES    FORMULETTES. 

I.  Formulette    enfantines 535 

II.  Formulettes  animales 341 

III.   Formulettes  diverses 550 


400 


TABLE   DES  MATIÈRES 


IV 

LES    PROVERBES. 


Proverbes  et  Dictons. 
Index  


L  ESPRIT    A    LA    CAMPAGNE. 

I.  Propos  sur  les  prêtres  et   Propos  de  catéchisme.  580 

II.  Propos  rustiques 386 

III.  Les  meatiries 389 

Additions  et  corrections 393 


5 


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